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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Gainsbourg : aux âmes, etc.

Gainsbourg : aux âmes, etc.

Quinze ans après ses premiers adieux, monsieur Gainsbourg souffle à nouveau ses volutes. Ou comment l’homme à tête de chou, à force de textes énormes et de musiques en avance sur leur temps, est parvenu à (con)vaincre la mort.

Pour évoquer l’anniversaire de la disparition du poète chanteur homme de show, Serge Gainsbourg, certaines télévisions ont cru bon de nous ressortir les bons vieux chromos « eighties » du billet de banque brûlé chez Anne Sinclair (qui se souvient encore de 7/7 ?), de la proposition de demande en foutage de Whitney Houston (qui se souvient encore de Whitney Houston ?) ou de La Marseillaise reggae huée par des légionnaires (qui se souvient encore de la Légion ?), enfin tout le barnum provocateur et caricatural censé, selon certains journaleux, situer « l’homme derrière l’artiste », ou le contraire.

Le Gainsbarre derrière le Gainsbourg. Tout cela n’est pas faux, et l’homme était poète aussi bien qu’ivrogne, scandaleusement scandaleux aussi bien que génialement génial. Ceci est vrai, avéré, mais on s’en fout. On s’en fout parce qu’alors comme maintenant, maintenant comme alors, ne comptent que les chansons, les paroles, les musiques de ce très doué personnage. Etait-ce un génie ? Je ne sais pas, et là non plus n’est pas la question. Serge Gainsbourg, de source sûre, était un poète, un enivrant joueur de mots, comme d’autres de pipeau, un acrobate du verbe comme on en a connu peu dans notre chanson, dans notre pays. Serge Gainsbourg était un arrangeur hors pair, un musicien très talentueux, très malin, en un mot un artiste inspiré. Ce n’est pas rien.

C’est même à peu près tout. Tout ce qu’il faut être pour un artiste. Inspiré. Là où les meilleurs des autres sont, au mieux, laborieux, Gainsbourg avait l’énorme capacité de ne pas montrer sa sueur, de ne jamais donner l’impression qu’il forçait son talent, qu’il faisait autre chose que ce qu’il savait faire, c’est-à-dire de l’exceptionnel, de l’unique, du rare et du nouveau. Rien que ça. Qu’il se frotte au jazz, au reggae, voire au « rap » où à ce qu’il en était à la fin des années 1980, l’homme avait la gigantesque insolence de ne jamais rater sa cible, de ne jamais manquer ses coups. Il ne tirait pas à blanc, et il tapait dans le mille, à chaque fois. Pour lui, comme pour les autres. Ce qu’il touchait se transformait en or, ou pas loin. En disque d’or, ou presque. Et certains de ses albums aujourd’hui demeurent des classiques. Sans « Melody Nelson », Portishead n’aurait peut-être jamais existé.

Portishead, vous savez, ce groupe de Bristol auteur de deux disques hautement indispensables, du même métal, de la même neige carbonique de l’extincteur d’incendie sous laquelle Marilou s’endort... Aujourd’hui, donc, en attendant la remise en bière de Drucker et autres croques-morts professionnels, Gainsbourg est salué dans un album gourmand par quelques-uns des meilleurs jeunes du moment, ou des anciens meilleurs jeunes, du Tricky par là, du Jarvis Cocker de Pulp par ici, du Michael Stipe de REM ailleurs, mais aussi The Rakes, aussi Placebo, et bien d’autres, tous en vogue aujourd’hui, anglophones et muets d’admiration devant le beau Serge, dont les grandes oreilles doivent siffler d’être si bien tirées, en toute irrévérence, en toute ironie parfois, en total respect en tout cas, un hommage, un tombeau spectaculaire et très « pop rock », comme on dit aujourd’hui, qui situe bien l’importance du bonhomme. L’ancien poinçonneur, plus du tout « celui qu’on croise et qu’on ne regarde pas », toujours « moitié légume, moitié mec » pour les beaux yeux de toutes les « Marilou » du monde, est aujourd’hui une des plus grandes influences de la musique qui compte, qui fait danser ou qui emballe. Gainsbourg, en un mot, est à la mode. Encore. Lui qui l’a souvent anticipée. Gainsbourg est à la mode, est tendance, est class. Il est « ce qui se fait de mieux », il est une « référence ». Et pas pour de mauvaises raisons, pas pour des questions d’irrévérence ou d’un quelconque côté « hors norme », voire « punk », qui serait calamiteux. Non, aujourd’hui, quinze ans après sa dernière taffe (quoique, Dieu n’est-il pas un fumeur.. ?), Gainsbourg est aimé pour de bonnes raisons.

Ce qui est rare, concernant les disparus, qu’on récupère souvent pour de mauvais recyclages. Monsieur Gainsbourg aura même eu cette classe-là, ne pas être mal récupéré, ne pas être mal réchauffé, mal décongelé, ne pas être resservi tiède, indigeste. Il est là, de nouveau, bien droit, toujours bandant, toujours dans l’époque. Les multiples rééditions, avec un travail de qualité sur le son dans la plupart des albums, permettent il est vrai de profiter de façon optimale de ses chefs d’œuvre. Melody Nelson, L’homme à Tête de chou, n’ont pas pris une ride. Mieux encore : ils pourraient sortir aujourd’hui que dans bien des hebdo. de musique branchés, ils finiraient en tête du classement des « albums de l’année. » Pourquoi ça ? Parce qu’ on n’a jamais mieux chanté le français que lui, depuis. Parce que Biolay n’aurait jamais fait un disque sans Gainsbourg. Et Biolay, c’est pas rien, aujourd’hui. Mais produire des grands disques ne suffit pas pour survivre, pour survivre à sa vie, même, encore faut-il qu’ils ne prennent pas la poussière, qu’ils ne deviennent pas de ces reliques que, à moins de faire preuve d’une extrême mauvaise foi, on n’ose exhumer sans une gêne certaine.

Non, les disques de Gainsbourg, s’ils puent encore la clope, le tabac, c’est vrai, un peu froid maintenant, n’ont pas pris un millimètre de poussière, un gramme de graisse du temps, pas le moindre coup de vieux sur aucun des refrains de ce faux clochard, authentique céleste bonhomme. Même « l’ami cahouette » ne prend pas la tête...

Alors, oui, bien de son époque sur la fin, Gainsbourg, c’était aussi les médias et comment en jouer, comment y apparaître, c’était l’alcool et ses degrés, c’était un certain sens de la mise en abîme, c’était un bredouillage aujourd’hui houellebecquien qui sentait le zinc, oui, c’est vrai, mais peu importe. Rien de tout cela n’est resté, sauf dans les archives de l’INA. Rien de tout cela, donc, ne compte. Seuls restent les mots, ce verbe du commencement, de la fin, donc, aussi. Seule demeure l’âme de celui qui les a écrits, tellement prolixe qu’il semblait, souvent, en posséder plusieurs.

Lilian Massoulier


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