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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > George Steiner, l’universel humaniste de la culture classique

George Steiner, l’universel humaniste de la culture classique

« L’Europe reste le lieu du massacre, de l’incompréhensible, mais aussi des cultures que j’aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes quatre langues. C’est mon grand repos, c’est ma joie, c’est mon plaisir. J’ai appris l’italien après l’anglais, le français et l’allemand, mes trois langues d’enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans une autre, sans le remarquer. Je n’ai pas eu de langue maternelle, mais, contrairement aux idées reçues, c’est assez commun. (…) Cette idée d’une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon multilinguisme m’a permis d’enseigner, d’écrire "Après Babel : une poétique du dire et de la traduction" et de me sentir chez moi partout. Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde ? Tout ce terrible enracinement de Monsieur Barrès ! Les arbres ont des racines ; moi, j’ai des jambes, et c’est un progrès immense, croyez-moi ! » ("Télérama", le 11 décembre 2011).



L’air de rien, voici remisées dans le placard des vieilles idées les fameuses "racines chrétiennes" de la fille aînée de l’Église, à savoir la France : plutôt que des racines, effectivement, utilisons les jambes pour bouger, évoluer, et surtout, découvrir le monde !

Le philosophe George Steiner fête ses 90 ans ce mardi 23 avril 2019. C’est l’occasion de porter attention sur cet écrivain inclassable, polyglotte, universitaire, linguiste, critique littéraire, et plus généralement, intellectuel, à la fois européen et américain, à la fois francophone, anglophone, germanophone et italophone, latiniste et helléniste distingué, hors des modes, indépendant de son temps, et pourtant, si interdépendant de son époque, de son siècle qui fit de sa famille juive l’émigrée perpétuelle. La Shoah, une obsession : « J’ai essayé de passer ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie. » ("Ce qui me hante", entretien avec Antoine Spire, 1998).

Grâce à la vision anticipatrice de son père, George Steiner, sa sœur, ses parents ont échappé à l’extermination nazie. Originaire de Vienne, la capitale autrichienne par définition cosmopolite, hétéroclite, multinationale, la famille a quitté le pays dès 1924, pressentant le cauchemar nazi de l’Anschluss puis des camps, et elle s’est retrouvée à Paris où est né George Steiner quelques années plus tard. Au début de l’année 1940, pressentant la défaite française, la famille a fui de nouveau en traversant l’Atlantique et se réfugiant aux États-Unis, à New York où George Steiner a continué ses études, puis entamé une brillante carrière universitaire avec la nationalité américaine. De tous ses camarades de classe juifs à Janson-de-Sailly, George Steiner fut l’un des rares survivants à ce massacre industrialisé. Cela le hantera toute sa vie.

Indéfinissable, l’homme. Voici par exemple comment la radio France Culture présente l’homme qui a été plusieurs fois invité à de longs entretiens, aussi denses et intéressants que discrets dans l’actualité médiatique (notamment avec Antoine Spire en 1998, avec Laure Adler en avril 2012 et en décembre 2015) : « George Steiner est un esprit libre qui agace certains et en fascine d’autres par sa culture encyclopédique, sa connaissance des langues anciennes et son amour de la philosophie. Cet auteur d’une œuvre complexe, prolifique, qui navigue entre poésie, linguistique et métaphysique (…). ».

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Érudit, forcément qu’il l'est, George Steiner. Son multilinguisme lui a permis de lire les œuvres littéraires dans leur richesse originelle. On ne produit pas des études de littérature comparée innocemment ! C’est ce qu’il appelle la "culture classique de l’honnête homme" (qui pourrait bien sûr se conjuguer au féminin), mais cette culture lui a paru terriblement fragile : « La grande culture a failli devant la barbarie. N’oublions jamais que les deux guerres mondiales furent des guerres civiles européennes. L’Allemagne, le pays de Hegel, Fichte et Schelling, matrice de la pensée philosophique, a connu la pire des barbaries. Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l’inhumain. Buchenwald n’est situé qu’à quelques kilomètres de Weimar. Comment certains hommes pouvaient-ils jouer Bach et Schubert chez eux le soir et torturer le matin dans les camps ? » ("Télérama", le 11 décembre 2011, propos recueillis par Juliette Cerf). C’est la question que s’était posée aussi Robert Merle.

Érudit, et donc très modeste, car l’homme de la vraie connaissance connaît malheureusement ses limites dans l’horizon du savoir. Dans cette même interview, il racontait la modestie d’un collègue, mais la sienne semble de même nature : « Un soir, l’un de mes collègues de Cambridge, un Prix Nobel, un homme charmant avec lequel je dînais, m’a demandé de l’aider sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d’un grand scientifique comparée à l’orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de l’obscurité… ».

La modestie, par exemple, c’est de reconnaître qu’il est transmetteur, un commentateur, un "posteur" de courrier, mais pas un créateur : « Il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le commentateur, l’exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur. (…) Nous comprenons mal les sources de la création. (…) La création change tout ce qu’elle contemple, quelques traits suffisent à un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. ». Il a cité l’exemple de Paul Klee, enfant, qui, pour dessiner un viaduc, a mis des bottes aux piliers : et les viaducs se sont en marche !

Et la culture comme garantie de vivre : « Elle rend supportable l’existence. Ce n’est pas gai d’être mortels (…). Chaque jour peut porter un adieu, et il n’y a rien de plus angoissant. ». Mais quand il dit culture, George Steiner pense à la culture classique, probablement à cause de son père. Il n’accroche pas avec la culture populaire, parce qu’il n’y est pas habitué. Il n’accroche pas avec le cinéma alors qu’il croit que c’est l’art majeur de son époque, envisageant même que Shakespeare aujourd’hui passerait son temps à écrire des script pour des films. L’art moderne ne lui dit rien. Et sa modestie lui souffle de ne pas bluffer sur ce sujet.

Au-delà de l’art moderne, George Steiner se méfie aussi de la technologie. Il loue le silence. Seul, le silence permet d’entrer dans les grandes œuvres, ou de réfléchir. Comment lire Platon avec un casque dans les oreilles ? Il ne comprend pas. Mais il ne veut pas comprendre non plus, car il a peur que la compréhension empêche la création : « Imaginez-vous un monde où la neurochimie nous expliquerait Mozart… ». Heureusement, beaucoup de ses collègues de Cambridge sont de grands scientifiques et lui apportent quelques réflexions qui complètent les siennes (j’en déduis qu’il était donc collègue également de Stephen Hawking). Ce qui lui fait imaginer que l’événement le plus important du XXe siècle pourrait être le jour où Kasparov a perdu une partie d’échecs avec un ordinateur : « [Mes collègues] m’ont dit qu’ils ne savaient pas si la pensée n’était pas un calcul. C’est une réponse effrayante ! La petite boîte pourra-t-elle un jour composer la musique ? ». La petite boîte, c’est le nom qu’il donne à l’ordinateur, bien sûr.

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Préférant surtout habiter en Angleterre mais donnant des cours autant aux États-Unis (notamment au Williams College, à Harvard et à Princeton, où il a été recruté par Oppenheimer) qu’en Europe (Cambridge, Oxford, Innsbruck, Genève, etc.), George Steiner est un universitaire passionné par la transmission, un traducteur, un critique littéraire et plus généralement, un critique de la culture. Il est surtout un producteur d’essais très nombreux, qu’il écrit principalement en anglais (est-ce la raison pour laquelle George Steiner est si peu présent dans le débat des idées en France ?).

Ses maîtres ont été déterminants : « J’ai eu de la chance avec mes professeurs. Ils m’ont maintenu dans l’idée que, sous sa forme la plus haute, la relation de maître à élève est une allégorie en acte de l’amour désintéressé. » ("Errata. Récit d’une pensée", 1997).

Sa devise pourrait être celle qu’il attribue aux Juifs parmi lesquels il se revendique : « Notre maladie héréditaire, c’est d’être juste envers ce qui est grand dans le monde de l’Esprit. ». Cette citation est celle de la dernière lettre qu’il a envoyée à l’écrivain ouvertement antisémite Lucien Rebatet dont il avait remarqué et beaucoup apprécié une œuvre littéraire, mais ce fut la dernière lettre car ce dernier refusa d’exprimer ses regrets pour cet antisémitisme. Les deux hommes s’étaient même rencontrés en mars 1964 à Paris, chez l’écrivain qui a failli être exécuté à la Libération, et Lucien Rebatet a reconnu dans une lettre : « J’ai écrit beaucoup de choses outrées, que je ne signerais plus aujourd’hui. J’ai contribué à la brutalité du siècle. ». Ce qui était déjà d’une grande lucidité. Cette "maladie héréditaire" lui a fait également apprécier la pensée de Martin Heidegger.

George Steiner n’est pas seulement hissé dans les hauteurs de la culture, il est aussi dans la réflexion de l’actualité politique, internationale, économique, et ses réflexions sont toujours très intéressantes et pertinentes car il fait le lien avec l’histoire, avec les courants de pensée du passé, avec les grands penseurs du passé, en particulier de l’Antiquité. Je propose ainsi pour terminer ce très très modeste hommage à la pensée de George Steiner cette petite heure d’entretien avec Laure Adler diffusée sur France Culture le 14 décembre 2015, c’est-à-dire après les attentats, après la crise ukrainienne.





En particulier, George Steiner voulait mettre en garde contre ceux qui ne font rien et qui protestent contre ceux qui font quelque chose : « Dans la politique, dans les arts, parfaitement imprévisibles, vous aurez des combines, où des soldats hollandais se font tuer en Turkménie, où tout est en désordre. Il y a une sorte de vertige du possible maintenant, et nos hommes d’État sont loin de pouvoir y suppléer. (…) Aujourd’hui, la notion même de valeurs est en doute, parce qu’elle semble impliquer une intolérance très dangereuse envers les valeurs contraires. Ce qui me frappe, c’est que les jeunes ont un dégoût croissant devant le processus politique lui-même. Et ça, c’est très très grave. (…) Aristote a dit : "Si on refuse de venir en lieu public, sur l’agora, pour exercer la politique, on n’a pas le droit de se plaindre si les bandits se saisissent du pouvoir". C’est très vrai et très profond. Ceux qui, comme moi, ont choisi les privilèges immenses de la vie privée, de la vie non politique, n’ont pas vraiment le droit de se plaindre amèrement que ce sont les salauds et les bandits qui ont saisi le pouvoir. Il était là dans le vide qu’on a laissé, qu’ont laissé les décents et les libéraux. C’est ça qui me fait très peur. Quand je suis venu enseigner à Cambridge, dans cette élite des élites anglaises, les plus doués espéraient entrer au Parlement, espéraient être dans les hauts lieux. Aujourd’hui, on s’en fiche. Les jeunes veulent entrer (…) dans une grande banque internationale. Même nos mathématiciens doués entrent maintenant dans l’informatique par le côté commercial, le côté bancaire, le côté boursier. Et s’il y aura une indifférence croissante devant le processus politique même, nous sommes, je crois, en grande difficulté, car la démocratie en dépend. On peut avoir un despotisme avec une petite élite militariste, on ne peut pas avoir une démocratie efficace où les plus doués s’abstiennent de l’agora, d’aller dans le marché public. » (France Culture, le 14 décembre 2015). Précisons pour mettre toutefois un petit bémol que le célèbre mathématicien français Cédric Villani a été élu député de l’Essonne en juin 2017 et qu’il a même l’ambition d’être candidat pour devenir maire de Paris l’année prochaine.

Cette réflexion très élaborée est aussi originale pour comprendre ou analyser la crise des gilets jaunes qui ont fait du problème de la représentativité de la classe politique l’un des points majeurs de leurs revendications, au-delà de leur demande d’augmentation du pouvoir d’achat. 

 

Bon anniversaire, monsieur Steiner, et merci de votre contribution exceptionnelle à la compréhension de notre monde si complexe, si entremêlé et si subtil !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Entretien de George Steiner par Laure Adler, France Culture, le 14 décembre 2015.

"L’Europe est en train de sacrifier ses jeunes". Entretien de George Steiner par Juliette Cerf, "Télérama", le 11 décembre 2011.

George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
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Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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1 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 20 avril 10:11

    Révérence au peuple berger, c’est fait...

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