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Girodet au Louvre, un précurseur de la BD

Du 22 septembre au 2 janvier, le Musée du Louvre offre une exposition d’un peintre fort célèbre de son temps et fort oublié aujourd’hui : Anne-Louis Girodet de Roucy. Ce peintre était pourtant porté au pinacle par Balzac, et fort admiré de Baudelaire. Il a formé notre génération sans que nous le sachions au goût de la grande époque de l’école - publique, laïque et républicaine - par les illustrations d’histoire de la littérature française de MM. Lagarde & Michard.

Girodet, né à Montargis en 1767, devient élève de David avant d’aller parfaire son art en Italie jusqu’en 1795. Il obtient le Prix de Rome 1789 pour « Joseph reconnu par ses frères », qui n’est pas son meilleur tableau. Mais Girodet est révolutionnaire. Non sans doute en politique (ce serait trop violent et trop plébéien pour lui), mais en peinture. Le Louvre intitule son exposition « un classique subversif », et pointe son style « politiquement inclassable et contradictoire, enthousiaste et opportuniste, sexuellement énigmatique ». C’est un peu tout et n’importe quoi, bien dans l’air de notre temps, où tous les goûts sont élevés sur le même plan. Girodet mourra en 1824 à Paris, où son cercueil sera suivi par une foule de 2000 fidèles éplorés.

Il est le témoin d’une période de bouleversements jamais vus et de mutation d’une société qui passe, en vingt ans, de l’Ancien Régime à la Révolution, puis à l’Empire, avant de retrouver la Restauration. On pourrait être déboussolé à moins. Cette époque rappelle la nôtre, et les artistes contemporains, ancrés dans l’hermétisme, la provocation ou le narcissisme, ne savent pas nous en parler. Girodet a su naviguer sur les modes comme sur les angoisses de son époque troublée. Il a su en rendre compte et toucher les cœurs. Parce qu’il est un professionnel, il met l’accent sur la précision des contours, il livre la netteté d’une surface léchée, joue sur la lumière, accuse les formes. Sa peinture est un théâtre où les personnages sont en mouvement. Il préfigure la « ligne claire » de la bande dessinée de notre époque. Comme elle, il a des raccourcis saisissants, comme elle, il impressionne par le dessin, comme elle, il raconte une histoire. En cela, il est très actuel.

Le tableau qui m’a le plus touché montre une scène de cruauté biblique, où le roi de Juda met à mort, avec raffinement, un vassal révolté. Il fait tuer sous ses yeux, l’un après l’autre, les deux garçons du sire, avant de lui faire crever les yeux. Girodet représente la scène en son milieu, le roi en retrait, sévère et observant l’exécution ; le vassal tenant encore dans ses bras son fils le plus jeune, douze ans peut-être, la tunique déjà déchirée par les sbires, dont l’un a empoigné ses boucles blondes ; l’aîné gît à terre, terrassé d’un coup d’épée au cœur, dont la lame goutte encore à la main du second bourreau. Ce tableau est l’un des moins connus du peintre, mais l’un des plus touchants, en ce qu’il rassemble tous les talents de Girodet, son dessin ferme et classique, son sens émotionnel des couleurs, la dramaturgie de la mise en scène, le choix du moment crucial de l’histoire représentée.

Les œuvres les plus connues sont là. « Le rêve d’Endymion » (1791) offre un éphèbe alangui, sans aucun muscle, un ruban dans les cheveux, offert à la déesse lunaire qui le caresse de son rayon et l’enveloppe comme dans un placenta des dieux. Girodet pervertit le classique en montrant la jeunesse mâle à l’inverse du canon bien-pensant de la virilité révolutionnaire ; en 1968 aussi, la jeunesse androgyne faisait la nique aux prolétaires herculéens de la vulgate lénino-stalino-castro-maoïste.

« Danaé » (1799) a été peinte avec une jubilation satirique, par vengeance contre le mépris de la commanditaire, la belle Mlle Lange, actrice narcissique. Un premier tableau ayant été refusé, Girodet le lui renvoie en morceaux, avant de peindre cette « Danaé » où la mythologie n’est que prétexte. La dame, nue comme une courtisane, se mire en son miroir comme de nos jours en la télé, entourée de son mari en dindon (de la farce), son amant en masque cupide (une pièce d’or dans l’œil droit), tandis que sa petite fille, en angelot, l’aide à tenir sa fortune de pièces d’or, gage de son rang social.

« Un déluge » (1806) montre non pas « la » scène biblique, perversion volontaire, mais « une convulsion de la nature » que les inondations, les tempêtes, les cyclones et les tremblements de terre remettent ces derniers mois au goût du jour. Les personnages, inspirés du classique Michel-Ange à la Sixtine, sont mis en scène dans leur panique vaine de se sauver des eaux, le grand mâle musclé chef de famille (que consacre le Code civil "Napoléon") peinant à soutenir son père, sa femme et ses gosses, alors que le ciel lui en veut et que la nature le lâche, dans un craquement sinistre du tronc auquel il s’agrippe.

« Atala mise au tombeau » (1808) résume, en un raccourci fatal, le roman oublié de Chateaubriand. La scène est peinte comme une piéta, mais inversée, subvertie par Girodet. Le mort n’est plus le Christ mais la fiancée trop terrestre. Pas de résurrection pour elle, et ce sein, qui pointe sous le suaire, est condamné à pourrir. L’œil du moine a beau être sévère, c’est bien l’évidence du néant qui poigne l’Indien Chactas au nez grec comme sa musculature - dont la perfection ne lui sert de rien. Atala, chrétienne, s’est empoisonnée, pour ne pas rompre son vœu de virginité, et le ciel fait un pied de nez à la terre par ses interdits, dans une souveraine indifférence des intentions comme des fins. La révolte romantique est ici tout entière, bientôt Nietzsche viendra, puis le nihilisme.

« La révolte du Caire » (1810) est une commande d’État mais, une fois de plus, Girodet se moque des conventions, en opposant la violence de la lutte aux soieries damassées si précieuses, la fidélité d’un esclave nu aux lâchetés des gardes. L’impérialisme, qui se drape dans « la civilisation » n’est qu’intérêts tout crus. Et les mercenaires vont toujours à ceux qui payent le mieux. Il y a aussi « Pygmalion et Galatée ». Le jeune homme regarde la Femme, qu’il déifie avec un œil de poisson et la bouche ouverte, comme hors de l’eau. Le petit Éros, étonnamment vivant entre ces deux-là, a un sourire de malice qui ne trompe pas : Girodet rit du piédestal de « la Beauté » sur lequel son époque plaçait la femme. Le portrait de Napoléon Ier en pied (1811) contraste avec ses caricatures dessinées qui feront les délices des journaux anglais contre « Bonny ». Une amazone, le portrait de Chateaubriand, trois autoportraits, les envolées lyriques du faux Ossian, le général bleu Cathelineau, et ce pied de nez aux croyances et aux préjugés : ce visage du Tunisien « Mustapha » qui devient en un autre tableau le grec « Botzaris » et sera pris pour symbole... de la révolte des Grecs chrétiens contre les Turcs islamisés.

Une vraie bande dessinée, vous dis-je !


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Argoul

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