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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Grand bal du printemps ! Quand Prévert et Izis réveillent Paris

Grand bal du printemps ! Quand Prévert et Izis réveillent Paris

Grand bal du printemps, c’est le titre d’un livre que viennent de rééditer les éditions du Cherche Midi. Fruit de la première collaboration entre le poète Jacques Prévert et le photographe Izis, ce superbe ouvrage où dialoguent poèmes et images paraît d’abord en 1951. Depuis, rien. Le Grand bal du printemps était introuvable dans sa version d’origine.

Grand bal du printemps c’est un message d’espoir qu’adressent Prévert et Izis, ces deux flâneurs humanistes, au monde encore traumatisé par la guerre. La gerbe de photos et de poèmes ici rassemblés - enfants en guenilles, ouvriers exténués, « fous de misère », écrit Prévert, dormant sur le pavé, murs lépreux, clochards… - expriment la dureté des conditions de vie du peuple parisien en ces années de privation. Mais les beaux jours, forcément, reviennent…

Aujourd’hui, Grand bal du printemps nous rappelle que Paris était la ville du peuple, que le peuple était à Paris dans ses murs.



Grand bal du printemps est enfin réédité. On peut s’en féliciter et par la même occasion saluer Jean-Paul Liégeois qui en est le maître d’œuvre et qui, aux éditions du Cherche Midi, dirige la collection Planète Prévert. Son dessein est d’une simplicité que j’ai failli qualifier d’enfantine. Mais l’enfance, dont les interrogations échappent aux adultes, est-elle simple ? Liégeois, patiemment, réédite les livres oubliés de Prévert. Il y en a.

Car, que gardons-nous en mémoire de cet indispensable poète libertaire qui disait « J’écris pour faire plaisir à beaucoup… et pour en emmerder quelques-uns » (ces « quelques-uns » figurent tous dans le fameux Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris France) ? Certes, son nom orne les frontons de certains collèges. La belle affaire !

Mais à part ça, que reste-t-il ? Quelques chansons (Barbara), quelques répliques (« Bizarre, bizarre… »). Grâce à Doisneau, son mégot se consume éternellement au coin de sa lippe. Nous conservons l’image mi-figue mi-raisin d’un vieux gamin toujours prêt aux 400 coups, la langue bien pendue, le mot imagé sur le feu, prêt à l’usage.

J’ai parlé de fidélité : Jean-Paul Liégeois, vers l’âge de 10 ans, au début des années 60, découvre les poèmes de Prévert. Il décide alors de le rencontrer. Il grimpe à Montmartre, frappe à la porte du poète qui le reçoit. Ils deviennent amis. C’est aussi simple que ça (oui, l’enfance est simple !). Liégeois aura bien d’autres amis, comme René Fallet (il est l’auteur de Splendeurs et misères de René Fallet chez Denoël, 1978) ou de Brassens dont il a établi les œuvres complètes (Cherche Midi, 2006).

En 1951, quand paraît Grand bal du printemps, Jacques Prévert est probablement le poète le plus connu de France. Jusque cinq ans auparavant, c’est le scénariste ou le dialoguiste d’inoubliables chefs-d’œuvre, de Marcel Carné notamment : Drôle de drame (1937), Le Jour se lève (1939), Les Visiteurs du soir (1942), Les Enfants du paradis (1945) et Les Portes de la nuit (1946). Et puis, en 1946, l’éditeur René Bertelé publie Paroles à l’enseigne du Point du jour. Ce recueil devient un best-sellers plusieurs fois réimprimé et réédité. Un classique.

Cela ne change pas la vie et les habitudes de Prévert, figure du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre, flâneur qui aime se baguenauder au fil des rues parisiennes, à l’instar d’un Nerval, d’un Apollinaire ou d’un Fargue, et que l’on peut côtoyer dans les rades populos tenus par les Auvergnats, rue de Seine ou de Buci. Car Saint-Germain-des-Prés, au sortir de la guerre, est un quartier populaire. Pas miséreux, certes, comme l’étaient la place Maubert ou la rue Mouffetard, repères bien connus des clochards, vagabonds que la fin et le chômage faisaient affluer à Paris en ces années.

Au moment de la parution de Paroles, Izis (1911-1980) est quant à lui un photographe qui commence à faire parler de lui. Juif lithuanien débarqué à Paris en 1931, sans un sou en poche et ne sachant qu’à peine parler le français, il sera photographe de quartier, comme il y en avait tant à l’époque. Sa première exposition date d’octobre 1944, moment où le photographe qui a vécu clandestinement dans le Limousin pendant l’Occupation commet son premier acte artistique : il décide de photographier tels quels, dépenaillés, pas rasés, hirsutes, de jeunes maquisards devant un simple fond blanc.

L’impact de ces portraits sera considérable à Limoges et lui ouvriront des portes. Un poète de 23 ans, Robert Giraud, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Unir, issu de la Résistance, sera le premier à remarquer la qualité des photos d’Izis. Ils deviendront amis et continueront à se fréquenter quand tous deux débarqueront à Paris à la Libération. Giraud frayera avec les clochards, les putes, les originaux de tous poils, tenant ses assises dans les bistrots où l’on parle argot. Il en tirera son chef-d’œuvre, Le Vin des rues (Denoël, 1955) ainsi que de nombreux autres livres fameux, dont Paris mon pote, inédit récemment édité au Dilettante.

Izis quant à lui, naturalisé français, sera reconnu comme l’un des photographes majeurs de son temps, aux côtés de Doisneau, Cartier-Bresson, Willy Ronis, Brassaï et, avant eux, Eugène Atget, le grand ancêtre. Au lendemain de la guerre, la photo travaille vraiment sur le motif. La rue de Paris est un laboratoire à ciel ouvert. Les artistes façonnent-là une certaine image de la ville, constitutive de son identité.

En 1946 (l’année où Prévert publie Paroles), Izis organise sa première exposition parisienne, « Paris vu par Izis Bidermanas », qui deviendra un livre fameux, Paris des rêves (1950). Entre-temps, il sera l’un des premiers photographes à collaborer à un nouveau magazine promis à un brillant avenir, Paris-Match.

Alors qu’il travaille à la publication de son premier ouvrage, Izis, explique Jean-Paul Liégeois, « prend langue avec plusieurs écrivains : voudraient-ils écrire quelques mots en regard de ses photos ? Jacques Prévert est au nombre de ceux qui sont sollicités. Il répond à Izis par la négative, mais il assortit son refus d’une contre-proposition : et s’ils faisaient un ouvrage tous les deux ? ». Cet ouvrage, publié par la Guilde du livre, c’est Grand bal du printemps. Leur collaboration se poursuivra avec la publication de Charmes de Londres (1952), Le Cirque d’Izis (1965) et Paris des poètes publié en 1977, année où disparaîtra Prévert.

Jean-Paul Liégeois souligne que, dès la parution de Paroles, « chaque lecteur a pu s’apercevoir que la langue de Prévert est une véritable "fabrique d’images" ». Et de rappeler qu’il ne cessera de collaborer avec des peintres (Chagall, Ernst, Miro…) et des photographes (Peter Cornelius, Doisneau…), sans oublier bien sûr les cinéastes (de Carné à Albert Lamorisse en passant par Paul Grimault). Poète, c’est-à-dire homme d’images lui-même, il réalisera aussi de magnifiques et nombreux collages.

Ce Grand bal du printemps symbolise un retour à la vie, mais c’est aussi un hymne aux réprouvés, aux petites gens, au peuple, aux étrangers. Loin d’être un guide touristique il propose une vision non apprêtée de la ville. Les photos d’Izis dialoguent avec les poèmes de Prévert. C’est une observation de l’époque à hauteur d’hommes. Ici on lit un titre de Paris presse (« Corée : les Chinois ont lancé l’offensive de printemps  »). C’est le printemps et il y a toujours la guerre, mais celle-ci est lointaine…

Là on aperçoit une affiche sur une colonne Morris, ailleurs, un homme-sandwich promeut un film, Souvenirs perdus, projeté en exclusivité rive gauche. Sur une affiche vantant la parole du Christ, une main malicieuse a tracé à la craie un mot insolent.

Le regard d’Izis est tendre, mélancolique aussi, onirique souvent. Ses photos sont rythmées, plastiques. Mystérieuses. Sensibles comme l’étaient celles de Boubat. Les cheminées regardent le ciel comme les guetteurs de l’île de Pâques, les volets sont des visages fermés, les draps qui sèchent des fantômes, les pavés un miroir où semblent se refléter trois pigeons. Izis convoque les ombres, formes insolites et parfois inquiétantes qui surgissent entre chien et loup. Sur la zone, là où désormais circule le périphérique, deux biffins plantés-là comme des épouvantails, exposent leurs trouvailles qu’ils espèrent sans doute revendre contre la promesse d’un litre de rouge.

Après le cauchemar de la guerre, c’est un Paris de rêverie, de repos bien mérité (on y voit beaucoup d’hommes et de femmes de peine récupérer après la tâche). C’est un Paris qui retrouve sa joie de vivre enfantine (avec les ouvriers, les enfants sont les personnages principaux de ce recueil). C’est un Paris hivernal encore, mais l’on entend déjà le vacarme des auto-tamponneuses et le long des Tuileries une beauté parisienne de 20 ans marche fièrement.

Sur une palissade, une affiche annonce : « Grand bal du printemps ».


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2 réactions à cet article    



    • pseudo pseudo 13 août 2008 18:47

      http://paris.evous.fr/Jacques-Prevert-premiere,1910.html

      Excusez-moi, ça n’a pas bien fonctionné. Oups.

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