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HBO : itinéraire d’une révolution

Quarante années. C’est le temps qu’il aura fallu à HBO pour révolutionner la petite lucarne, devenir la plus populaire des chaînes câblées et battre la mesure pour tous, entraînant invariablement la concurrence dans son sillage. Audacieuse, innovatrice, la Home Box Office règne depuis vingt ans en maître sur le monde des fictions télévisées. Elle peut d’ailleurs se targuer d’avoir sorti les séries, autrefois largement méprisées, de la médiocrité. Et, qui plus est, de la plus belle des manières.

Jusqu’à la fin des années 1990, dans le microcosme de la téléfiction, les sitcoms, les soap operas et quelques policiers se taillaient la part du lion. Le Cosby Show, Cheers, Dallas, Magnum, Arabesque, Columbo ou encore Dynastie se posaient alors en figures de proue de la production télévisuelle. En dépit de quelques heureuses exceptions, la futilité, le manichéisme et l’unité d’action faisaient généralement du petit écran le parent pauvre du monde culturel.

Mais, dès le début des années 1990, HBO cherche à changer la donne. L’ovni Dream On voit alors le jour. Après 25 années consacrées aux rediffusions, aux documentaires et aux événements sportifs, la chaîne câblée se lance dans la création de séries originales. Alors que les honorables Seinfeld, Twin Peaks ou X-Files enthousiasment déjà la critique, la Home Box Office aspire à donner une nouvelle dimension aux séries. C’est sans conteste chose faite en 1997, avec la viscérale Oz, une fiction dramatique prenant pour cadre une prison expérimentale. Noire, violente et engagée, l’œuvre de Tom Fontana révolutionne la téléfiction, amorçant un mouvement d’une ampleur inattendue. Encouragée par ce succès, HBO persévère et façonne avec soin deux véritables institutions télévisuelles : la féministe Sex and the City et la mafieuse Les Soprano, deux monuments foncièrement novateurs, bouleversant tous les codes en vigueur jusque-là.

Au fil des années, HBO a mis en place une sorte d’aristocratie culturelle. Elle a introduit la série télévisée dans la culture populaire, conférant au passage à ses créations une stature internationale rapidement enviée. Grâce à elle, la téléfiction s’inscrit – enfin – dans la noble lignée du cinéma, de la littérature et du théâtre. Et s’offre, en prime, une liberté artistique presque totale. Par ailleurs, les grands réseaux américains, les networks, commencent à décliner à mesure que la supériorité de HBO s’affirme. La conséquence directe du saut qualitatif opéré par le câble face à une concurrence ankylosée.

Téléfiction, la refonte

Avec Les Soprano, HBO sonne définitivement le glas du formula show tel qu’on l’a toujours connu. Désormais, les séries s’attachent à multiplier les arcs narratifs, l’intrigue principale se prolongeant sur plusieurs épisodes, voire sur une saison entière. La téléfiction peut dès lors s’apparenter à une franchise. Prenons un exemple connu de tous : Harry Potter. Chacun des bouquins de la collection représenterait donc une saison, les chapitres se confondant par ailleurs avec les différents épisodes.

Dans les séries modernes, grandement inspirées par la Home Box Office, il existe donc différents niveaux d’intrigue, habilement mélangés, dont la durée et l’intérêt narratif peuvent fortement diverger. Cela permet aux créateurs de brouiller les grilles de lecture, de complexifier le récit et de donner du coffre à des thèmes jusque-là traités en filigrane.

En outre, avec une écriture multidimensionnelle et des personnages soigneusement travaillés, les œuvres estampillées HBO mettent fin au manichéisme des fictions traditionnelles. Cela provoque un engouement sans précédent. Et donne le vertige à la concurrence. Showtime, sentant que le vent tourne, décide de s’en inspirer. Avec Dexter, sa clairvoyance paie : fiction moderne, psychologique et surtout irrévérencieuse, elle brise tous les tabous, faisant d’un tueur insensible un héros fascinant. Les grands réseaux tentent également de lui emboîter le pas, avec des productions (inégales) comme Prison Break, Desperate Housewives ou encore Lost.

Quel modèle économique ?

En produisant des séries comme Rome ou Game of Thrones, HBO démontre que la téléfiction peut venir concurrencer le cinéma en matière budgétaire. Mais ces financements considérables nécessitent un modèle économique viable, appelé à engendrer rapidement de solides bénéfices. Car, à moins de jouir d’un vaste soutien critique ou de glaner des prix prestigieux, une œuvre déficitaire a peu de chances d’être reconduite.

Malgré l’absence de publicité, la Home Box Office ne connaît pas la crise. Elle peut en effet compter sur les cotisations de ses presque 30 millions d’abonnés. Et, surtout, elle peut capitaliser sur un mode de fonctionnement apprécié des « sériephiles » : contrairement aux networks, elle n’a pas à rougir d’épisodes entrecoupés de plus de 15 minutes d’écrans publicitaires. Elle ne subit aucune pression des annonceurs, inexistants, et peut se permettre des diffusions ininterrompues. De même, ses œuvres ne souffrent d’aucune censure et ne doivent faire face qu’aux limites du format qu’elles adoptent.

HBO n’a jamais hésité à pousser cet avantage à son paroxysme : la violence sans bornes avec Oz, la criminalité et la corruption avec The Wire, la sexualité avec Sex and the City ou encore la mort avec Six Feet Under. C’est indéniable, la chaîne câblée exploite pleinement sa liberté pour faire sauter les vieux tabous du petit écran. Face aux grands networks – ABC, Fox, CBS, NBC –, muselés par les publicitaires et la FCC (Commission fédérale des communications), la Home Box Office se démarque nettement. Elle propose à ses abonnés des contenus audacieux, d’une qualité souvent irréprochable. Avec un seul objectif en tête : toujours faire mieux, pour conserver son public et, surtout, l’étendre autant que possible.

Si HBO garde précieusement les chiffres-clefs de sa réussite, elle ne les diffuse en revanche qu’au compte-goutte. La maison-mère, Time Warner, se montre tout aussi taiseuse. Mais les spécialistes du secteur estiment qu’elle réalise un chiffre d’affaires d’environ 4,5 milliards de dollars, provenant exclusivement des abonnements et des ventes de contenus. Pour un bénéfice avoisinant les 1,5 milliards de dollars. Une marge pour le moins impressionnante. Et son influence culturelle, qui ne peut malheureusement être chiffrée, paraît infinie. Actuellement, au moins 60 pays ont déjà adopté la chaîne.

Au fil des ans, HBO se diversifie toujours davantage. De nombreux canaux coexistent désormais : citons par exemple HBO Comedy, HBO Family, HBO Latino ou encore HBO on demand.

De Charles Dolan aux Emmy Awards

C’est à partir d’une idée de l’entrepreneur new-yorkais Charles Dolan que naît HBO en 1972. Le premier réseau câblé souterrain de Manhattan voit alors le jour. À ses débuts, la chaîne se contente de rediffusions, de documentaires et d’événements sportifs. L ‘époque est encore marquée par des critiques qui éprouvent à l’égard de la télévision un mépris renvoyant clairement à celui dont le théâtre de boulevard a longtemps souffert. À la fin des années 1980, Chris Albrecht, vice-président de la programmation originale, cherche à promouvoir les séries novatrices. Dream On, lancée en 1990, constitue le premier tour de force de la Home Box Office. Habilement scénarisée, bénéficiant d’une liberté inédite, elle développe des thématiques rarement portées à l’écran. La sexualité s’y épanouit comme jamais auparavant.

Hollywood s’essoufflant quelque peu, HBO en profite pour se démarquer définitivement. Dès 1997, avec la très inspirée Oz, elle bouleverse le monde culturel. C’est d’autant plus simple que les networks – qui produisent néanmoins quelques séries de qualité – gardent le pied sur la pédale de frein. La censure et la nécessité de plaire au plus grand nombre enterrent systématiquement les initiatives audacieuses. La petite chaîne câblée possède, en revanche, une marge de manœuvre pratiquement infinie. Et, aux États-Unis, son succès ne cesse de croître depuis 1992, année au cours de laquelle elle séduit les Américains avec une satire des coulisses de la télévision, The Larry Sanders Show. HBO suscite alors déjà l’enthousiasme du public et de la critique.

Le temps a livré ses arbitrages. La Home Box Office a sans conteste révolutionné la téléfiction. Sous la conduite de Chris Albrecht – devenu président-directeur général de 2002 à 2007 –, elle a modernisé les séries, n’hésitant jamais à faire montre d’une ingénieuse hardiesse et à traiter des sujets trop longtemps passés sous silence. Créateurs talentueux et décideurs avisés s’y unissent depuis le début des années 1990 pour galvaniser les nombreux « sériephiles », lesquels observent avec curiosité l’incroyable odyssée de cette petite chaîne new-yorkaise, aujourd’hui incontournable colosse télévisuel.

Cette volonté de secouer le microcosme de la téléfiction a indéniablement marqué les esprits. De Dream On (1990) à True Blood (2008), la chaîne se permet une programmation hors cadre et offre à la télévision un renouveau salutaire. Entre 1997 et 2004, elle vit une période faste et gagne ses lettres de noblesse. Apparaissent pêle-mêle Oz, Les Soprano, Six Feet Under, Curb your Enthusiasm, Entourage, Sex and the City, The Wire, Deadwood, Frères d’armes, The Corner ou encore Carnivàle. Un répertoire au pire prodigieux.

Toutefois, il est à noter que la concurrence émerge peu à peu. Showtime (Dexter, Homeland, Brotherhood, Californication, Nurse Jackie, The Big C…), AMC (The Walking Dead, Breaking Bad, Mad Men, Rubicon, The Killing…) ou encore Starz (Boss) tracent leur sillon et occupent désormais une place de choix dans le paysage télévisuel. Pour les distancer, HBO s’évertue à diversifier ses nouvelles productions. Elles évoluent désormais toutes dans des genres et des univers bien distincts : The Newsroom, Girls, Boardwalk Empire, Game of ThronesDiviser pour mieux régner, ou segmenter pour mieux s’imposer.

Richard Plepler, le nouveau patron de la Home Box Office, et Michael Lombardo, le directeur de la programmation, devront se montrer imaginatifs pour continuer de rafler les Emmy Awards, où ils écrasent la concurrence depuis plus de dix ans. Leur philosophie ? Privilégier coûte que coûte la qualité et la créativité, parfois même au détriment de l’audimat.

Hollywood l’envie, l’université l’étudie

HBO bénéficie à la fois du soutien des critiques culturels, de l’industrie du cinéma et du monde universitaire. Maintes fois récompensées, ses productions plaisent au tout Hollywood. Les stars du septième art veulent, elles aussi, contribuer à leur succès. Alan Ball, Martin Scorsese, Michael Mann, Steve Buscemi ou encore Dustin Hoffman y font valoir leur talent.

Aujourd’hui, de nombreuses personnalités durablement associées à HBO font l’unanimité : Tom Fontana (Oz), David Chase et Matthew Weiner (Les Soprano), David Milch (Deadwood, Luck, John from Cincinnati), Larry David (Curb your Enthusiasm), Doug Ellin (Entourage), Aaron Sorkin (The Newsroom) ou encore David Simon (The Wire, The Corner, Treme). Les acteurs du secteur leur reconnaissent tous une griffe singulière et des qualités hors pair.

En outre, des études universitaires et des travaux sociologiques rendent régulièrement hommage à la Home Box Office. On ne compte plus les thèses portant sur ses séries. Cette vaste reconnaissance du monde intellectuel confère aux fictions télévisées une légitimité certaine et aide à combattre les dernières réticences infondées. L’idée – saugrenue – de réduire la téléfiction à une vulgaire sous-culture se trouve en effet mise à mal par la recherche scientifique.

2007-2012 : la baisse de régime

À l’instar de la plupart des productions estampillées HBO, The Wire a mis du temps avant de se faire un nom. Quelque peu boudée dans un premier temps, la série a ensuite été élevée au rang de chef-d’œuvre télévisuel. L’ancien journaliste David Simon sait sans doute mieux que quiconque que le petit écran salue parfois tardivement ses héros.

Pourtant, depuis 2007, il ne semble plus être question de reconnaissance à retardement. La Home Box Office a perdu de son lustre et connaît une période creuse. Minée par des projets coûteux (Rome) et une réelle stagnation qualitative (Hung, En analyse, Enlightened, Girls), la chaîne doit en plus faire face à une concurrence redoutable, avec Showtime et AMC en trouble-fête notables.

Il reste certes quelques excellentes livraisons – Treme, Game of Thrones ou encore Boardwalk Empire –, mais l’effervescence n’y est plus. Les séries les plus récentes, de Hung à Girls en passant par Luck, Enlightened ou The Newsroom, pèchent parfois par manque d’ambitions, par excès de confiance ou par défaut de profondeur. Et une question s’impose alors d’emblée : après avoir révolutionné la petite lucarne, HBO peinerait-elle à se réinventer elle-même ?

Conclusion

Pendant de longues années, la Home Box Office a régné sans partage sur le monde de la téléfiction. Mais, depuis 2007, elle paie pour ses errements et doit se mesurer à une concurrence pour le moins féroce, emmenée par l’incontournable AMC. Cette petite chaîne sans complexe produit notamment Mad Men, une série créée par Matthew Weiner, un ancien des Soprano. Inexplicablement refusée par HBO – qui doit s’en mordre les doigts –, elle ne tarde pas à susciter un immense engouement. Cet épisode pourrait à lui seul symboliser les choix contestables opérés par une direction moins avisée que par le passé. De fait, la Home Box Office traverse indéniablement une mauvaise passe. Entre des dirigeants poussés vers la sortie, voire clairement évincés, et des projets artistiquement douteux, elle écorne peu à peu son image. Pis encore : Chris Albrecht doit se retirer de la chaîne après avoir tenté d’étrangler sa compagne. Il dirige aujourd’hui Starz.

C’est un fait : après un fléchissement certain, exprimé par une créativité en berne, HBO doit rapidement renverser la vapeur et renouer avec le succès. Car la chaîne a beau être américaine et payante, ses œuvres font le tour du monde et constituent une référence absolue pour nombre de créateurs de fictions télévisées. Le saut qualitatif observé en Europe lui doit d’ailleurs beaucoup. Elle a rehaussé les exigences du public, obligeant la concurrence à réviser sa copie sous peine de voir son audimat s’effriter. En modernisant les séries, elle a ouvert la voie à toutes les innovations techniques, conceptuelles et narratives qui revigorent le genre depuis une vingtaine d’années. Alors, même affaiblie ou peu inspirée, elle demeure le point de convergence du petit écran. Comme une piqûre de rappel.


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