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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Inside Llewyn Davis » : la sacralisation du perdant

« Inside Llewyn Davis » : la sacralisation du perdant

Plan d’ensemble. Au cœur d’un décor urbain dépouillé, enneigé et imprimé en grisaille se tient un homme seul, avançant contre le vent, une besace à l’épaule et une guitare à la main. Son air maussade et harassé tend à trahir une existence en pleine déliquescence, au seuil de l’implosion, proclamant à qui veut l’entendre les désenchantements d’une solitude polaire, d’une épopée musicale où les stigmates n’en finissent plus de l’emporter sur les extases.

Cette âme en peine, c’est Llewyn Davis, un musicien raté qui arpente les rues dans l’espoir de trouver sa voie. Nomade des temps modernes, posant ses bagages au gré des circonstances, il n’a d’autre choix que de composer avec les impondérables et endurer des infortunes aux trajectoires vertigineuses. S’il s’échine à troquer l’étoffe de coton pour du velours, sa carrière tient davantage du nuage de poussières que de la nuée d’applaudissements.

Prenant pour cadre l’Amérique du début des années 1960, Inside Llewyn Davisbraque son objectif sur ces artistes en perdition pour qui le folk arbore comme un arrière-goût de déshérence et de désœuvrement. Un microcosme fermé, impitoyable, sur lequel reposent des montagnes de rêves déchus. Typiquement coenienne, donc sous forme de chronique humaine douce-amère, cette pièce de choix teintée d’humour et de dérive existentielle sacralise, une fois encore, un loser céleste aux repères distordus. Un perdant plus noble que pathétique, dont les déboires sous-tendent implicitement une lumière terne et désaturée, écho d’un effacement patent et d’une destinée qui s’inscrit plus que jamais en filigrane.

 

« On ne fera pas fortune avec ça »

Llewyn Davis négocie la providence avec un pistolet sur la tempe. Désargenté et anonyme, il cherche vaille que vaille à se frayer un chemin dans un monde ne répondant qu’aux sirènes triomphantes des connivences et de la notoriété. À ses insuccès professionnels viennent en outre se greffer des relations sociales et familiales accidentées, empoisonnées par l’instabilité et la précarité d’une vie de bohème.

Observer cet artiste à l’avenir incertain patienter dans une salle vide et obscure confère au spectacle une dimension poétique – et ironique – très présente dansl’œuvre des frères Coen. Auteurs de joyeusetés aussi absurdes que désabusées, les deux cinéastes nappent volontiers leurs films d’indices à double sens, comme ce passage à tabac à la sortie d’un club – la souffrance sacrificielle – ou ce chat dont notre antihéros ne sait que faire – les engagements hasardeux, le mythe grec d’Ulysse. Et que dire alors de cette figure paternelle aphasique et apathique, se bornant à offrir des clignements de paupières en guise de conversation ?

Interprété par un Oscar Isaac magnétique, Llewyn Davis traîne péniblement sa débine dans le Greenwich Village de 1961, et en est réduit à de vaines tentatives quand il s’agit de vendre sa musique. Sommet d’amertume, alors même qu’il s’évertue à faire étalage de ses aptitudes à l’occasion d’une audition à Chicago, un important dénicheur de talents, plutôt dubitatif, lui assène froidement et sans détour : « On ne fera pas fortune avec ça. »

Ainsi, calqué sur l’histoire de Dave Van Ronk, marginal, intègre et voué à une carrière dans la clandestinité, Llewyn restera manifestement à l’abri des projecteurs et des aficionados, laissant à d’autres les joies du strass et des paillettes.

 

Retour aux sources

Judicieusement inclinée pour les besoins d’un cadrage vertical ou lancée dans des courses folles à même le bitume, la caméra ultramobile des frères Coen a plus d’un tour dans son sac. Coutumiers des prises de vues inattendues, de derrière les fagots, les deux cinéastes établissent, avec une précision d’horloger, un cinéma aussi substantiel qu’imaginatif, où l’écriture et la technique se lancent à l’unisson dans un concours d’épithètes coruscants.

C’est peu dire qu’Inside Llewyn Davis n’échappe jamais à l’emprise singulière de deux démiurges tournant à plein régime. Fort d’un casting cinq étoiles – outre Oscar Isaac, on retrouve l’excellente Carey Mulligan et l’inamovible John Goodman –, ce chef-d’œuvre désillusionné, aux multiples allusions succinctes, atteint des sommets de grâce corrosive et d’ironie exquise. Lorgnant à gauche et à droite, tantôt vers Barton Fink, tantôt vers The Big Lebowski, cet énième morceau de bravoure s’appuie sur une mise en scène intimiste et implacable pour croquer une vision léchée et nauséeuse d’un monde fatal aux leurres.

Une fois n’est pas coutume, la photographie doit faire son deuil de l’habituel Roger Deakins, engagé sur Skyfall au moment du tournage. Qu’à cela ne tienne, Inside Llewyn Davis culminera néanmoins à des hauteurs insoupçonnées, cherchant dans la moindre séquence un aboutissement esthétique, une peinture en mouvement. Il suffit ainsi aux Coen d’un acteur en état de grâce muni d’une guitare pour mettre toute cinéphilie cul par-dessus tête. Peut-être faut-il y voir la marque des géants.

 

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2 réactions à cet article    


  • bakerstreet bakerstreet 24 mars 2014 13:00

    Les frères Coen aiment les perdants magnifiques. 

    Pas courant aux états unis. 
    J’attend toujours leurs films, ce dernier ne m’a déçu. 

    Il dresse sans nostalgie un portrait de cette époque, avec quelque chose d’universel : La fragilité de la jeunesse, la chance, la dureté de la route et des rencontres quant on n’est pas une tête d’affiche. 
    Et qu’à vrai dire, on ne tient pas tant que ça à le devenir. 
    Ce n’est pas un hasard tout à fait, quand on se prend autant les pieds dans le tapis, sans compter les chaussure crottés....

    « Quand tu l’as, tu l’as »....nous disait France Gall. 
    Sauf que ça ne suffit pas !...
    Tout le monde n’a pas Michèle Berger pour se produire...
    A la fin du film, la silhouette de Bob Dylan se dessine, nasillarde, presque en off. 

    Dylan avait le vent de son coté, et sans doute un certain carriérisme.

     Néanmoins il faut avouer qu’il aurait été dommage qu’il passe à coté, tant son talent à lui était grand : Un miracle qui n’a tenu pourtant que quelques années, 5 ou 6 tout au plus, avant de devenir désabusé, une rock star avec toute cette morgue, cette paranoïa qui l’ont coupé des gens, de la route, de la bohème, la vraie inspiration qui a soutenu Llewyn Davis, dont il faut lire aussi le livre, publié dernièrement, et sur lequel s’appuie ce film. 

    Les frères Coen qui aiment bien les clins d’oeil et les fils rouges, ont exploité cette fois celui du chat, celui qu’on voit sur la pochette du premier disque de Llewyn. 
    Toujours à la recherche de son chat, Llewyn court dans la rue, l’oublie, le retrouve, mais c’est finalement un autre. 
    Rien ne ressemble plus à un chat qu’à un autre chat. 
    Quoique celui ci est de gouttière, et est unique en son genre.


    • cathy30 cathy30 24 mars 2014 13:15

      oui et le chat s’appelle Ulysse, nous le saurons tout comme l’anti-héros du film qu’à la fin.


      Avouez cher Auteur que Liewyn merite bien sa trempe en début et en fin de film, qu’il accepte bien volontiers la deuxième fois. Nous descendons tout comme Liewyn toujours plus bas tout au long du film, pour reprendre un souffle nouveau dans son deuxième réveil. 

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