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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Instantanés d’un siècle sur les grilles du Sénat

Instantanés d’un siècle sur les grilles du Sénat

Le Sénat de la République accueille sur ses pourtours publics des photographies grand format exposées sur les grilles. C’est une volonté politique d’ouvrir la vénérable institution sur l’extérieur (que les grilles ne séparent plus) et d’offrir « la culture à tous », des fenêtres sur le monde et des miroirs. La philosophie, un peu bébête, affichée est de contribuer « à recréer un peu de ce lien social malheureusement affaibli ». Comme s’il suffisait d’exposer des œuvres de grands photographes qui ne parlent qu’à ceux dont la culture a une certaine profondeur historique, pour que les citoyens se sentent écoutés et compris...

« Instantanés d’un siècle » est la douzième exposition depuis la première de ces initiatives en l’an 2000. Il s’agit de la collection que la FNAC a commencé à acquérir depuis 1978, lors de manifestations en ses magasins, et qui comprend autour de 4000 œuvres aujourd’hui. Ajoutons que l’autre sponsor est la société d’appareils photographiques japonaise Canon, et que ces tirages grand format ont été réalisés par le laboratoire français Dupon. Plus discrets que les Américains, les Japonais sont de plus en plus présents dans la vie culturelle parisienne. Je m’en réjouis. N’oublions pas que Paris est jumelle de Kyoto, la capitale culturelle nippone.

Beaucoup de grands photographes du siècle sont présents sur ces grilles, et montrent à quel point la photo, à sa grande époque du noir & blanc, était un art. Cette conception de la photo disparaît au profit des instantanés et de la vidéo. Il ne s’agit plus de figer un instant, de faire surgir d’une image plate la personnalité d’un acteur ou l’intention du moment, mais - désormais - de laisser une trace de l’éphémère. Le 20e siècle aura été celui de la photographie, depuis les plaques aussi lourdes et aussi longues à élaborer qu’un tableau, aux films 24 x 36 pris à l’aide d’appareils reflex. Le numérique a changé tout cela. Oh, certes, chacun peut encore réaliser de « vraies » photographies, comme celles exposées sur ces grilles ! Mais, comme toujours, la main commande l’esprit, la technique gauchit le geste. Il est tellement facile de clicher et de multiplier les vues que la réflexion préalable ou l’affût de l’instant clé, ces deux méthodes des « grands », ne sont plus naturelles.

Les passants se remémorent le siècle par ces vues, si connues des amateurs photographes, car publiées naguère dans les revues spécialisées qu’on lisait dans les clubs. La belle Ingrid Bergman en sa jeunesse est prise par Seymour en 1954. Ces garçons noirs se ruant en liberté dans les vagues, pris par Munkacsi en 1932, est restée longtemps la photo fétiche d’Henri Cartier-Bresson, le maître que je révère en cet art du regard.

Lui-même signe un « Mai 68 » du plus bel effet, son bourgeois engoncé en habit en bourgeois longeant un mur chargé de 10 cm d’épaisseur d’affiches et croisant ce slogan phare : « Jouissez sans entraves ». A-t-il su, dans sa vie, ce que « jouir » veut dire ? Eve Morcrette offre une petite sirène, désormais fort incorrecte au néo-puritanisme, égarée alors au bas d’un escalier d’immeuble. Willy Ronis montre son Nu provençal de 1949, l’une de mes préférées, adolescent, où l’on constate que l’eau courante était rare dans les foyers français. Lucien Clergue photographie un peintre, Picasso en taureau parmi ses toiles à Mougins en 1965. C’est un clin d’œil que la photo d’un tel dessinateur, non ?

Elliot Erwitt montre New-York attendant la bombe soviétique en 1953, juste une jeune mère attendrie, un bébé vagissant, un chat attentif. C’est tout cela que l’on peut prendre d’un doigt sur un bouton. Raymond Depardon signe en 1963 un « mur de Berlin » reconstitué en briques par des gamins, au pied du vrai, pour jouer à la guerre. Dérision.

Et c’est Stéphane Duroy qui montre le socialisme réalisé, en 1992 ; des Polonais poussent la grande réalisation du socialisme en marche... qui refuse de marcher. André Kertesz a donné sa vision de New-York en février 1972 par le coq du clocher du bas Manhattan avec, en fond de décor, les ombres perdues des tours jumelles.

L’itinéraire commence près de la station de métro, et se termine près de l’entrée du Sénat, avec ces jeunes raveurs en 1977, par Caroline Hayeur, au Québec. Les personnages, les jeux, les paysages, appellent des commentaires. Ces photos demandent un interprète. Le Sénat, aréopage d’anciens, parle surtout à ceux qui ont la cinquantaine.

Grilles du jardin du Luxembourg, rue Médicis, Paris 6e. Jusqu’au 30 novembre.


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Argoul

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