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Interview

INTERVIEW conception et mise en scène Nicolas Truong ; interprétation et collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Judith Henry ; scénographie et costumes Elise Capdenat ; assistante à la scénographie Alix Boillot ; lumière Philippe Berthomé ; dramaturgie Thomas Pondevie.

A voir au Montfort.

Le monde hors de notre expérience directe nous parvient beaucoup par cet exercice auquel nous ne prêtons gère attention en tant que forme : l’interview. Le monde médiatisé, au sens anthropologique du mot medium, celui qui dépasse notre expérience directe, ce monde qui nous habite et donne forme à nos représentations, nos pensées, nos actions, dépend de nombre d’interviews que nous avons entendus ou lus. Pourtant, nous prenons l’interview comme expérience directe sans l’interroger, sans même voir son omniprésence et son effet sur cette connaissance que nous prenons du monde, son effet sur la forme du mode qui en nait et nous donne forme.

Le spectacle théâtral Interview interroge cette forme de relation humaine et l’expose dans certains de ses retranchements. Comment faire parler les gens ? Quel intérêt leur donner à parler, afin qu’ils disent ce qu’ils pensent ou savent vraiment ? Comme le dit brutalement un ami à moi : « Tu me demandes si je bois, je te dis que je ne bois pas, et comme ça personne ne boit. » Ce qui ne correspond pas à ce qui se passe vraiment, que l’on peut mesurer aux ventes d’alcool, aux maladies dues à l’alcool ou aux accidents de la route.

Interview est d’une grande et agréable limpidité et fluidité, portées par des comédiens, Judith Henry et Nicolas Bouchaud, excellents, comme on les connait. Ah ! leur regard au public au début, avant de commencer. Nous sommes là, vous êtes là, on va y aller, on est là pour vous. Semblent-ils dire.

Le texte n’a pas été écrit pour une pièce de théâtre, il est composé de toute sorte d’extraits d’interviews, c’est un patchwork avec quelques liaisons, quelques créations.

Ils sont allés rencontrer Edgar Morin pour parler de Chronique d’un été, film, à la fois documentaire et fiction, réalisé avec Jean Rouch en 1960. Edgar Morin se demande comment les questions posées à cette époque aux Parisiens pris au hasard, et à des étudiants résonnent aujourd’hui. Notamment : « Êtes-vous heureux ? » ou « Comment vis-tu ? Comment te débrouilles-tu dans la vie ? » Questions envoyées au public aussi. Edgar Morin se demande si ces questions sont encore celles qu’il faudrait poser aujourd’hui pour permettre de dire l’état de la société, notre état d’esprit commun… Il en arrive à cette nouvelle question : « Quel est ton « nous » ? » C’est « Quel est ton « nous » ? » qui permettrait de dire le monde et la place que chacun a, croit avoir ou voudrait avoir dans ce monde. Tout change tout le temps.

Florence Aubenas, avec son dynamisme et sa fougue, fustige le formatage pratiqué par les journalistes : « une bonne interview, c’est quand tu es curieux de savoir les réponses. Une mauvaise interview c’est quand tu n’en as rien à faire de ce que le mec te répond » Et voilà, quelqu’un qui ne parle pas, par timidité mettons, ne peut pas participer, n’intéresse pas, quand bien même il saurait plus de choses que les autres, qu’il aurait mieux compris de quoi la situation à faire percevoir est faite. « Le travers des journalistes, c’est quand même ça, c’est de trouver ce qu’ils cherchent (…) un bon client. » Et de raconter l’histoire de « Tarzan », routier sympa, au look et au bagout médiatique qui est devenu, comme ça, par l’usage des médias, sans délibération ni décision, le leader et, à la fin, le négociateur d’une grève de routiers. Florence Aubenas délivre un de ses trucs : quand tout est fini, qu’elle est déjà levée et prête à partir, elle relance une question. Elle n’a ni micro ni calepin, les interviewés se lancent dans cinq bonnes minutes de commentaires et, bien chauffés, avec le sentiment qu’ils sont sortis des postures institutionnelles de l’interview disent l’essentiel, au plus près d’eux-mêmes, dans la meilleure spontanéité qu’ils peuvent avoir.

Max Frisch a écrit Questionnaire, composé seulement de questions, dont nous entendons quelques extraits : « Après votre mort et la mort de celles et ceux que vous connaissez, êtes-vous intéressé par la survie de l’espèce humaine ? » (je cite de mémoire).Ce sont des questions incongrues, indécentes, que personne ne songerait à poser et qui n’appellent pas de réponses informatives sur une situation (peut-être sur une personne).

Nous avons Pivot interviewant Duras, où ils sont une sorte de caricatures d’eux-mêmes… Plus étonnant, une interview de Lindon qui se fâche contre la situation, déclarant qu’il a fait un film et qu’il n’a pas à s’en expliquer, en plus !

Beaucoup d’exemples de mille et un manière de se situer dans cette forme « interview » dans un flot joyeux, riche, léger, grave et profond, sérieux et plein d’humour aussi.

Dans Interview, nous n’avons ni la réponse, ni la question, juste de quoi nourrir notre réflexion et notre imaginaire. Du vrai bon théâtre, en quelque sorte.

 

MYRA | INTERVIEW | Nicolas Truong | 29 Mai 2017 - 17 Juin 2017 | MC93 - Maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny


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