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Jacques Becker, un cinéma du destin

Pour continuer le cycle des cinéastes d’après-guerre, voici aujourd’hui Jacques Becker ou le cinéma du destin.

Studio Canal

Jacques Becker (1906-1960) a été l’assistant, l’ami, le disciple de Jean Renoir, le père fondateur du cinéma moderne avec La Règle du jeu (1939), vénéré des Cahiers du cinéma et jamais remis en cause par les jeunes loups de la Nouvelle Vague. Il s’affirme, dès ses premières réalisations Goupi Mains-Rouges (1943) et Falbalas (1944), comme un peintre des mœurs, attentif à l’évolution et aux vicissitudes de son temps. Depuis la Libération, il a tourné Antoine et Antoinette (1947), chronique de l’existence quotidienne d’un jeune ménage d’ouvriers parisiens déstabilisé par la perte d’un billet gagnant de la loterie, puis Rendez-vous de juillet (1949), autre chronique sur la génération de l’après-guerre, éprise de jazz et fréquentant les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui reçut le prix Louis-Delluc ; ensuite Edouard et Caroline (1950), où l’on voyait se confronter, lors d’une folle nuit, un couple bohème et un petit cercle de salonnards, enfin il y aura en 1951 le chef-d’œuvre de Becker Casque d’or, drame d’amour chez les apaches et les filles des faubourgs dans le Paris de la Belle Epoque. La vérité humaine de cette œuvre où Simone Signoret et Serge Reggiani se révéleront bouleversants ne fut pas bien perçue à un moment où le cinéaste était déjà installé dans un statut d’auteur de comédies légères et divertissantes. Il faudra attendre Touchez pas au grisbi (1953) pour que, décapant la mythologie de la pègre parisienne, il rencontre enfin le succès.

Jacques Becker s’est attaché dans la plupart de ses films à mettre en scène des gens simples, paysans, artisans, ouvriers, jouant sur le clavier des ressorts dramatiques traditionnels avec beaucoup d’aisance, de même qu’il fut un directeur d’acteurs hors pair. C’est ainsi qu’il lança bon nombre d’entre eux, dont Simone Signoret, Serge Reggiani, Lino Ventura, et qu’il remit en selle Jean Gabin qui venait de traverser une période difficile.


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Casque d’or, devenu aujourd’hui un film-culte, s’ouvre, comme un tableau de Renoir, sur un bal dans une guinguette des bords de Seine, aux alentours de 1900. Les hommes de Leca, une bande d’Apaches (petits truands dans le vocabulaire de l’époque), sont venus retrouver leurs amies habituelles pour boire et danser. L’égérie du groupe est la belle Marie (Simone Signoret), une rousse flamboyante que l’on a surnommée casque d’or. Pour narguer son protecteur, Marie va flirter avec Manda (Serge Reggiani), un ouvrier charpentier, mais ce flirt, commencé dans l’euphorie collective, va virer au drame et un combat à la loyale s’organiser dans l’arrière-salle d’un café de Belleville où la bande a ses habitudes. Après ce pugilat, Manda est tenu de fuir et de se cacher, bientôt rejoint par Marie. Mais Leca ne veut pas en rester là. Aussi dénonce-t-il le meilleur ami de Manda, Raymond le boulanger, espérant ainsi faire sortir ce dernier de sa tanière. C’est en effet ce qui se produit, mais Manda, au lieu de rejoindre Leca, le tue. Rattrapé par la justice, jugé et condamné pour meurtre avec préméditation, il sera conduit à l’échafaud sous les yeux désespérés de Marie.

Casque d’or a réellement existé et le point de départ de ce scénario n’a d’autre source que la chronique judiciaire de la Belle Epoque. La jeune femme était une reine du trottoir chantée par Xanroff. Et Manda et Leca avaient bien chacun leur bande et leur territoire. Leurs rivalités constantes causaient d’irréparables dégâts. Bien sûr, Becker a idéalisé les personnages du petit truand et de la prostituée, donnant à son film une dimension mythique et faisant de cette histoire d’amour une tragédie où se confrontent le désir, l’amour et la mort.

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Touchez pas au grisbi en 1953, tourné en noir et blanc, va réhabiliter le mythe Gabin et offrir à l’acteur, dans un rôle de gangster vieilli et désabusé, un personnage susceptible de le faire repartir en flèche dans le box-office cinématographique. Ce sera le cas. Ce long métrage décrit le baroud d’honneur de deux fameux truands qui, aspirant à se retirer de la scène du banditisme avec suffisamment d’oseille pour leur garantir une retraite confortable, viennent de faire un dernier gros coup : 50 briques en lingots d’or, capables de leur assurer des lendemains qui chantent. Mais voilà : Riton (René Dary) est trop bavard et, afin d’épater sa belle, lâche le morceau, que celle-ci va s’empresser d’aller raconter à son amant, un loup aux dents longues. Ce loup sans scrupule, mis en appétit par le magot, enlève Riton et le séquestre. A partir de là, les choses vont se compliquer. Max (Jean Gabin) serait disposé à abandonner son compère au milieu du gué, à condition de récupérer l’argent... Mais l’amant n’est pas facile à manœuvrer et tente de le rouler, ce qui n’est pas du goût de ce dernier. Tout cela finira mal comme il se doit dans ce genre d’histoire, sobrement contée et filmée avec une économie de moyens et des clairs-obscurs qui ajoutent à la gravité morbide et au climat délétère. Le thème musical, qui a dû faire maintes fois le tour de la terre, contribue admirablement à créer l’atmosphère de suspense et de tension qui règne pendant tout le film.

L’inspiration de Jacques Becker se fera plus sombre encore avec Montparnasse 19 (1957), biographie romancée du peintre maudit Modigliani, dont Gérard Philipe donnera une composition trop appuyée dans les scènes d’ivresse et de désarroi. Puis viendra Le Trou (1959), qui décrit dans le détail les préparatifs d’évasion de plusieurs prisonniers depuis une cellule de la Santé (d’après un roman de José Giovanni) et témoigne d’une simplicité réaliste et d’une rigueur étonnante. Becker était à un tournant. Comment allait-il évoluer ? Nous ne le saurons jamais, car il meurt prématurément en 1960, juste avant la sortie de ce film et au moment où les cinéastes de la Nouvelle Vague montaient à l’assaut, assaut dont il n’aura pas à souffrir. Réalisateur exigeant et minutieux, il atteignait, avec cet ultime long métrage d’une scrupuleuse exactitude et d’une grandeur tragique, le sommet de sa perfection après les inoubliables Casque d’or et Touchez pas au grisbi. Truffaut lui rendra hommage en écrivant dans Les Cahiers du cinéma  : "Je ne dis pas que le Grisbi soit meilleur que Casque d’or, mais encore plus difficile. Il est bien de faire en 1954 des films impensables en 1950. Pour nous qui avons 20 ans ou guère plus, l’exemple de Becker est un enseignement et tout à la fois un encouragement ; nous n’avons connu Renoir que génial ; nous avons découvert le cinéma lorsque Becker y débutait ; nous avons assisté à ses tâtonnements, à ses essais ; nous avons vu une œuvre se faire. Et la réussite de Jacques Becker est celle d’un homme qui ne concevait pas d’autre voie que celle choisie par lui, et dont l’amour qu’il portait au cinéma a été payé de retour".


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2 réactions à cet article    


  • Olga Olga 16 juillet 2008 23:57

    Bonjour Armelle

    Je m’aperçois en lisant cet article, que je n’ai jamais vu les deux films "inoubliables" que sont Casque d’or et Touchez pas au grisbi. Seulement des morceaux choisis... Mon inculture a encore frappé.
    Vous faites partie des personnes qui me rendent moins ignorantes, quand je traverse cette Agora.



    • jack mandon jack mandon 21 juillet 2008 12:55

      @ Armelle

       Casque d’or

      Le monde laborieux et digne, qui cohabite avec celui des «  Apaches  », truands et «  Souteneurs  », Le prolongement d’une fresque de la «  Belle époque  » de Renoir.

      Monde de l’amitié, de l’amour, de la dignité, de la violence et de la trahison, en somme la vie, sans fard, dans une authentique humanité, bien réelle, à la mesure d’une vie qui n’est plus et remplacée par le virtuel.

      Je ne suis pas le seul dans la nostalgie, maintenant que maintenant je rejoins papa, qui lui a bien connu cela et qui m’a quitté depuis 22 ans.

       


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