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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Jacques Derrida, une introduction (Marc Goldschmit)

Jacques Derrida, une introduction (Marc Goldschmit)

Tout ce qui sépare nos déconstructeurs contents-pour-rien, de Jacques Derrida.

M.G., p.20-23, éd. Pocket la Découverte, 2003, a écrit :Si on a pris l'habitude d'apparenter le travail de Derrida à ce qu'on appelle la "déconstruction", il est nécessaire pour cette raison de préciser que Derrida ne déconstruit rien, et que la déconstruction n'est pas le projet philosophique arbitraire d'un auteur : elle est plutôt le principe de ruine qui est inscrit dans tout texte lors de son écriture, autrement dit, elle agit comme un virus inséminé à l'origine et qui démonte d'avance tout "montage" textuel ou institutionnel. En ce sens, la déconstruction n'est ni une critique ni une critique de la critique ; elle ne surmonte pas les textes dont elle parle. Elle n'est donc pas une théorie puisqu'elle ne sort pas des textes et ne les surplombe pas, elle n'est pas une philosophie de la philosophie. La déconstruction est à ce titre proche de la pensée de Merleau-Ponty en ce qu'elle est une "pensée du dedans", étrangère à toute position de "surplomb" caractéristique d'une pensée de survol.

Et d'enchaîner :

 

On doit plutôt comprendre ce qu'on appelle "déconstruction" comme le "détraquage" de la dialectique, c'est-à-dire du discours et de la lecture qui veulent la maîtrise sans réserve du sens et de la signification, la maîtrise de ce qui arrive à la pensée. La maîtrise dialectique, telle qu'on peut la voir exemplairement à l’œuvre dans la pensée de Hegel, a pour ressort ce qu'on appelle "le travail du négatif" ; ce travail assure son pouvoir en assumant le négatif qui est "relevé" : en effet, la dialectique suppose que ce qui est pour elle négatif (dans l'histoire : l'événement, le mal) se mette à faire sens en se redoublant et en se supprimant ; le négatif est ainsi conservé comme supprimé, intériorisé, relevé dans le travail du deuil de l'histoire qu'est la dialectique [le surmontement perpétuel de l'Esprit par lui-même]. La déconstruction doit justement être comprise comme la paralysie de ce travail du négatif, c'est-à-dire comme le contre-mouvement à la maîtrise philosophique du sens qui conduit au "Savoir Absolu".

Puis :

 

Alors que la dialectique dans sa version hegelienne, c'est-à-dire spéculative et absolue, n'existe qu'en dépassant et en maîtrisant les oppositions de la philosophie - elle les conserve en les intégrant - la déconstruction est la tentative non de nier ces oppositions (ces négations) mais de les neutraliser après les avoir renversées. L'exemple le plus connu est celui de l'inversion, par Derrida, de la hiérarchie traditionnelle entre la parole et l'écriture, hiérarchie selon laquelle l'écriture est pensée comme un instrument et une technique inessentielle, dérivée de la parole vive et présente. Cette subordination métaphysique de l'écriture à la parole, et le système d'oppositions qu'elle régit, est appelée par Derrida "phonocentrisme" ou "phonologocentrisme". Le "phonocentrisme" et ses présupposés structurent constamment la métaphysique. La déconstruction commence en effet par inverser la valeur des oppositions métaphysiques, et par surévaluer ce qui a toujours été sous-évalué afin de neutraliser ces oppositions, pour ensuite les déplacer et créer de nouveaux concepts : les concepts derridiens de vie, de mort, de littérature, de texte, d'écriture, de traces, de cendres, de spectres ont été conquis de cette manière.

Alors :

 

Il s'agit donc d'une stratégie radicalement politique : déplacer et réélaborer ce qui a toujours été minorisé, opprimé, réprimé, méprisé, maîtrisé, faire apparaître que ce qui est dominé déborde et constitue ce qui le domine. La déconstruction est toujours à ce titre déconstruction du pouvoir en ses principes : "'Déconstruire' la philosophie serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque par intéressée."

Ainsi :

 

Si tant de concepts gagnent, dans la pensée de Derrida, la nouveauté d'un statut qu'ils n'avaient jamais eu auparavant, c'est que cette pensée laisse venir ce qui n'était ni pensable, ni envisageable dans le régime des oppositions métaphysiques ou dialectiques ; la déconstruction libère des phénomènes sans présent ni présence, même si on ne doit pas confondre son opération avec le projet phénoménologique husserlien d'un "retour aux choses mêmes", ni avec ce que Heidegger nommait "phénoménologie de l'inapparent". Ce que la déconstruction libère et fait revenir est pensé par Derrida sous les concepts de "spectres" ou de "revenants" : ce ne sont ni les "choses mêmes" qui supposent une présence, ni l'inapparent qui suppose une métaphoricité inquestionnée (comme on le verra dans l'explication de Derrida avec la délimitation heideggerienne de la métaphore). La déconstruction des textes est alors la possibilité pour que quelque chose arrive à la pensée et à l'écriture.

Rien que ça.

 

Derrida montre en effet que la plupart des discours sont repris dans ce qu'ils prétendent subvertir et que, par conséquent, la systématicité de la métaphysique et de la philosophie est plus puissante que ce qui prétend la détruire ou lui échapper : toute résistance à la métaphysique est alors complice de ce à quoi elle résiste, au moment même où elle résiste, même dans ses gestes les plus subversifs. Derrida fait ainsi toujours apparaître la duplicité des textes, l'ambivalence de leur texture et la conflictualité de leurs strates. Il montre que l'accomplissement de la métaphysique et l'écart de la métaphysique se doublent sans cesse l'un l'autre. Cette duplicité, cet être double des textes, est ce qui défait et déconstruit les textes au moment de les constituer, c'est ce qui fait la texture des textes. Mais "la dissimulation de la texture peut en tout cas mettre des siècles à défaire sa toile", des siècles pour donner sa chance à l'autre, pour que l'autre arrive à la pensée et à l'écriture.

Enfin :

 

Il faut donc des siècles de délai pour que se déconstruisent "des corpus qui ne sont pas des textes littéraires, philosophiques ou religieux, mais des écrits juridiques ou des institutions, des normes ou des programmes", c'est-à-dire pour que les textes [qui nous contextualisent] disent autrement ce qu'on avait toujours cru qu'ils disaient et pour qu'il soit possible d'entendre en eux une parole autre. Derrida appelle cela "Tympaniser - la philosophie", et il demande : "Peut-on crever le tympan d'un philosophe et continuer à se faire entendre de lui ?" Le travail d'écriture de Derrida désenchevêtre des textes pour les enchevêtrer autrement, s'exposant ainsi et nous exposant à la plus grande perturbation. La déconstruction de la métaphysique s'inscrit dans le texte de la métaphysique : la possibilité de tout autre chose est donc inscrite au cœur du même, et elle échappe à l'alternative du même et de l'autre.

D'où que :

 

Le travail de Derrida n'est donc pas plus illisible que celui d'autres philosophes, il est autrement lisible et illisible. "En fait, vous savez, il faut surtout lire et relire ceux dans les traces desquels j'écris, les "livres" dans les marges et entre les lignes desquels je dessine et déchiffre un texte qui est à la fois très ressemblant et tout autre ..."

En somme ? Ce qu'il faudrait toujours faire : lire les sources.

Au-delà, on mesure tout ce qui sépare nos déconstructeurs contents-pour-rien, de Jacques Derrida. En vérité, tout semble partir d'un malentendu, et pire encore : d'une lecture précipitée. Ce doit être un problème autour du pouvoir. Car si l'analyse des discours au pouvoir le fait fatalement vaciller comme pouvoir, Derrida n'est pas un destructeur : son projet est éminemment nietzschéen d'ailleurs, à qui sait viablement. D'autant plus pour Derrida, d'ailleurs, qu'il travaille sur le temps long de l'Histoire, pas sur l'actualité. Mais alors, surévaluer ce qui était jusque là sous-évalué, n'a pas vocation à placer le sous-évalué au pouvoir - pas plus que ça ne veut faire vaciller ce pouvoir. On le sait : les révolutions font tourner la roue, et c'est tout, Derrida apparemment le sait plus que quiconque, quand il trouve que l'antimétaphysique est toujours de la métaphysique.

Et puis, nos déconstructeurs contents-pour-rien crient trop pour ne pas être phonocentriques dans ses termes, et prendre le temps de déconstruire. Où, bien que Marc Goldschmit emploie l'expression défaire et déconstruire, je sens qu'il faut bien ne pas prendre cette défaction pour une défaite, mais bien pour un défilement du texte, défilage de sa texture. C'est-à-dire que la déconstruction est au déroulement, ce que la construction est au roulement ; elle n'est donc pas destructrice, d'autant plus qu'elle serait au principe de l'écriture-même, de ce qui structure notre contexte.

Ce qui n'est pas Chinois à comprendre : j'écris là un commentaire. D'être écrit, il se déconstruit de soi-même comme commentaire, d'abord parce qu'il n'est pas la source, non seulement parce qu'il glose déjà sur un commentaire. Ce n'est pas la scolastique de cette mise en abyme, le problème, mais bien que le commentaire, comme commentaire, brode. Ce que le sens commun a toujours pressenti, mais que le sens commun croit pouvoir renvoyer directement dans la face du commentateur en chiffonnant gloses et commentaires, ce qui n'a aucun sens, car ils participent du (con)texte. C'était le premier point. Le deuxième point, c'est qu'il y a déconstruction de ce que j'écris là, par effet contextuel : nous sommes sur Agoravox, sur Internet, en 2017, à l'ère postmoderne ayant falsifié la déconstruction comme critique radicale. Ça crée de la différance : des déphasages.

Bien que la déconstruction ait des effets politiques avec lesquels nos déconstructeurs contents-pour-rien croient devoir se masturber, elle n'est pas un projet politique, et encore moins celui qu'ils estiment devoir enclencher. Mais elle est une dynamique philosophiquement observée dans la texture, dont la philosophie déploie la possibilité et fait sentir l'intérêt. Du moins, si l'on admet le derridisme. Prêtons-nous un instant à son jeu, que nous voyons bien qu'il n'est pas ce qu'on en a fait, bien qu'il put y servir stratégiquement en le précipitant trop vite hors de la philosophie pour n'en faire rien qu'une politique gauchie.

Au contraire, il y a un émerveillement aristotélicien, dans la déconstruction : une naïveté devant le texte, à le considérer dans ce qui le rend possible : sa construction. Portez votre regard sur la construction, et voilà que vous déconstruisez. Sagesse de mécano.


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14 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 3 août 2018 11:50

    Dans notre jeunesse, les plume et l’ANCRIER était de rigueur. Les gauchers avaient alors cette particularité qui se révélait parfois un Handicap. Au fur et à mesure de l’écriture, l’encre de la« seiche » s’effaçait plus rapidement que la dictée. Il convenait alors de convoquer Zephir et souffler sur le mot avant que le suivant n’efface le précé« dent ». Les pages d’écriture se faisaient MI CHAUX-Mi-froid, nuageuses et propres à la rêverie. surtout les jours de soleil. On en riait un peu. L’en« saignant » lui, n’y voyait que du feu. Et comme au Loto, il fallait gratter un peu pour déchiffrer,... PAROLES de LUMIERE : http://hurluberlu.canalblog.com/archives/2008/04/24/8939181.html


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 4 août 2018 01:37

      @Mélusine ou la Robe de Saphir


      Il y a des jours où je vous adore... . smiley


      PJCA


      • Ciriaco Ciriaco 3 août 2018 12:43
        S’accoler à cela dans des temps réactionnaires relève du petit miracle ; ne parle t-on pas au fond d’un exercice de la liberté. Ceci dit, la dialectique n’est pas simplement un mode de pensée ; c’est un concept qui désigne des rapports temporalisés dans le réel. En ce sens, elle agit certainement au-delà de la maitrise que peut vouloir l’individu (mais il est vrai que ce trait, qui relève de la pensée holiste, fait partie d’un ensemble fort attaqué de nos jours).

        Je ne connais pas Derrida, mais à cette petite présentation, j’ai le sentiment que c’est une expérience à la fois de prolongation du sens - en cela très stimulante - et de perplexité - en cela très déroutante. Ce qui me fait dire, ce qui ne vaut certainement pas pour résumé, que c’est bien sûr une connaissance d’un précurseur post-moderne.

        • Passante Passante 3 août 2018 12:48

          @Ciriaco

          si vous voulez la philo hardcore, il faut aller vers derrida première période :
          de la grammatologie  ; la dissémination ; etc.

          mais plus tard il y a du très bon : Spectres de Marx par exemple
          (en réponse à « la fin de l’histoire » de fukuyama..)
          ou surtout son livre le plus français, très belle réflexion sur le concept de « fraternité »
          dans Politiques de l’Amitié

          etc.

        • Morologue Mal’ 3 août 2018 13:14
          @Ciriaco. Comme toute philosophie, la derridienne entretient un rapport singulier avec les autres - peut-être surtout la derridienne, dans la mesure où il commente beaucoup. Aussi, c’est la singularité de son rapport à la dialectique hegelienne, qu’il faudrait interroger. Comme toujours, on peut certainement nuancer dans la mesure où, sous tel angle, à telle condition, etc.

          Au fond, peu importe que Derrida dise « la dialectique hegelienne, ça ne fonctionne pas » alors qu’elle fonctionne(rait) pourtant, l’essentiel étant que la déconstruction constitue une proposition intéressante et fonctionnelle, au même titre que la dialectique hegelienne - à mon avis.

          C’est du moins ainsi que j’appréhende les philosophies, en songeant à développer la mienne avec et entre les autres, toujours aussi singulièrement. Mais celle-là n’est plus du ressort de l’article.

        • Ciriaco Ciriaco 3 août 2018 13:17

          @Passante
          Le hardcore me pique sévèrement ; et le fait qu’on puisse disséquer du lien avec des mots me donne un urticaire intérieur des plus brûlants. Certainement comme le voyageur à qui on impose des images en lieu et place du chemin ; mon seul médicament à la raison, cette vagabonde qui a le don de toujours fuire à la moindre saisie, est la poésie. Mais je vous remercie et je jeterai un oeil à cette piste.


        • Ciriaco Ciriaco 3 août 2018 13:35

          @Mal’
          En effet, il y a sans aucun doute une perspective.


        • alinea alinea 3 août 2018 14:18
          Vous êtes le Reader Digest des hôtes de ce site, vous préparez vos cours de terminale sur le zinc et les portez au regard des lecteurs.
          Vous n’y répondez pas, ne vous investissez pas, n’avez pas en besace plus que ce que vous donnez là ; il y a quelque chose de rigide dans votre psyché qui trouve agrément à cette ronde d’articles quotidiens. Est-ce bien usiné ? cela doit dépendre de l’humeur du lecteur !
          Cela ne me dérange pas, notez bien, quoique cette vanité me turlupine un brin.

          • Morologue Mal’ 3 août 2018 16:01

            @alinea. Bref, cette vanité et cette psychorigidité de cours de terminales de comptoir allégués tout à trac, à l’usinage dépendant des humeurs dîtes-vous, vous dérangent pourtant de ce qu’ils vous turlupinent, serait-ce donc des allégations. Bien, bien. Sinon, l’envie de faire partager ses amours, de faire connaître le méconnu, etc. n’existent pas ? et l’utilité que cela peut avoir sur Agoravox ? ... Notez bien que je n’argue pas cela pour en discuter plus, mais - peut-être - par fierté simple, et l’envie toujours, d’être compris. Je serai honoré de répondre à des éléments de fond une autre fois. Bon après-midi.


          • alinea alinea 3 août 2018 18:36

            @Mal’

            Je parlais de la forme, et c’est elle qui me gêne ; surfons, embrassons large, sautillons et nous ferons semblant d’en savoir !
            Vos formes de textes,toujours les mêmes, stéréotypées, où êtes-vous ?
            Vous n’êtes même pas un bon publicitaire qui donnerait envie de lire plus loin, d’en savoir plus, de réfléchir, d’en discuter.
            Vous êtes à la mode, je suis démodée.

          • Morologue Mal’ 3 août 2018 19:26

            @alinea. Hahahaha ! ^^ C’est bon, on s’est compris : je ne suis pas un bon publicitaire. Pour moi c’est parfait. Par contre, « à la mode » ? Je crains précisément que : non. Vous savez, même un dit « postmoderne » comme Derrida, est déjà passé de mode, aujourd’hui, et je ne vous parle pas de ma forme ! Hahahahaha ^^ En tout cas merci.


          • Morologue Mal’ 3 août 2018 19:31

            D’ailleurs, vous vous contredisez : publicitaire, c’est à la mode.


          • Raymond75 6 août 2018 09:41
            "Le travail de Derrida n’est donc pas plus illisible que celui d’autres philosophes, il est autrement lisible et illisible. "En fait, vous savez, il faut surtout lire et relire ceux dans les traces desquels j’écris, les « livres » dans les marges et entre les lignes desquels je dessine et déchiffre un texte qui est à la fois très ressemblant et tout autre ...«  »

            Développez, vous avez quatre heures.

            Et après, n’oubliez pas de vous inscrire à Pôle-Emploi.

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