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James Gray, le noir lui appartient...

D’emblée, il faut rappeler une évidence : classicisme n’est pas académisme et ce n’est pas parce qu’on use de conventions et de codes (notamment du cinéma hollywoodien) qu’on tombe à plat et qu’on en reste là - aux clichés. Bien au contraire, comme on le sait, « il vaut mieux partir d’un cliché que d’y arriver » (Hitchcock) et c’est ce que fait magnifiquement James Gray avec son troisième diamant noir, La Nuit nous appartient, succédant à ses deux précédents films, puissamment crépusculaires et opératiques, Little Odessa (1994) et The Yards (2000).

Gray a eu l’idée de cette histoire en découvrant dans un journal la photo des funérailles d’un policier : « On y voyait des hommes s’étreindre, en larmes, effondrés par la mort de leur collègue. Il se dégageait une émotion intense de ce cliché ». Le pitch est ultra simple : un homme (Bobby, excellent Joaquin Phoenix), bad boy tout en humanité blessée, est en quête d’identité. Il est pris entre deux feux, entre la nuit des flics (sa famille légale avec son paternel old school et son frangin crispé faisant office de fils modèle) et celle des night-clubs plongés résolument en eaux troubles - le service new-yorkais des narcotiques soupçonnant fortement la boîte de nuit, où travaille Bobby, d’être une plate-forme souterraine pour un trafic de drogue à grande échelle.

Encore une fois, après Les Promesses de l’ombre et autres Inland Empire, ce sont des gros durs de l’Est qui sont à l’œuvre pour les basses œuvres ici. Dans la Grosse Pomme des années 80, sur fond de criminalité galopante et de flambée de consommation de crack tous azimuts, on a d’un côté la mafia russe avec des mecs aux gros biscottos et aux paluches énormes - pas commodes les gars ! - et de l’autre, les policiers, les cops new-yorkais. Le film commence d’ailleurs par des photos d’archives en noir & blanc nous montrant des policiers dans l’exercice de leur travail. Au détour d’un plan, le titre du film, We Own the Night (superbe titre et devise de la police criminelle new-yorkaise), tel un blason qui s’inscrirait « à même la peau » de ces garants de l’ordre, se présente à nous en venant frapper les écussons des uniformes de la brigade criminelle du NYPD. Ce We Own the Night annonce d’emblée la (non)couleur. Il s’agira d’un film tout en clair-obscur, noir, très noir, avec des figures archétypales s’enfonçant, la peur au ventre (notamment celle des flics), dans la nuit noire. Fatalité du destin, à la Shakespeare et tout le toutim, la grande Faucheuse rôde partout. Le film, avec sa lumière noire, est archi-tendu. D’aucuns ont dit que c’était un scénario archi-prévisible, un thème archi-vu et revu (le polar noir, la lutte entre flics et voyoucratie, les liens du sang, la vengeance, la filiation, l’affrontement entre la loi et ses propres désirs...), ce qui est vrai sauf que James Gray - et c’est ça ce qui le sauve amplement - est à mille lieues d’un certain cinéma américain ultra-formaté. Une fois n’est pas coutume, on n’a pas affaire à un cynisme ambiant généralisé faisant office de cahiers des charges imposé parce que fashion. Gray prend sincèrement à rebours une tendance majoritaire du cinéma hollywoodien post-moderne faite de violence (gratuite et esthétisante) et de second degré potache souvent rasoir. J’aime le cinéma de James Gray pour son non-cynisme et sa sincérité.

Bien sûr, on connaît la phrase de Dante « L’enfer est pavé des âmes de bonnes intentions » et effectivement, La Nuit nous appartient n’est pas exempt de quelques défauts. Par exemple, on pourra regretter le systématisme du jeu des flics serrant non-stop la mâchoire l’air de dire aux dealers très vilains « attends ce que tu vas voir » et on regrettera aussi, quelque peu, une certaine image démagogique qu’il donne de la police - à tel point qu’à Cannes, comme on le sait, ce film, suite à sa projection officielle, a essuyé des sifflets, des huées et des critiques assassines notamment parce qu’on l’a pris pour un film pro-flics, comme un hymne à la loi et un plaidoyer pour les vertus de l’ordre. Mais, s’arrêter à ça (ce qui n’a rien de honteux tout de même, rappelons que ce film n’est pas produit par Super-Sarko !), ce serait voir ce thriller introspectif, au fort climat dépressif général, par le petit bout de la lorgnette. Il s’agit d’une communauté (la police), mais cela aurait pu se passer dans une autre corporation, une autre « famille ». C’est avant tout une histoire de famille avec des conflits intérieurs des différents membres (le fils mauvais garçon, le fils modèle, le père psychorigide, la femme sacrifiée...) qui enrichissent sans cesse le récit et sa dramaturgie spectaculaire. Bobby doit opérer des choix radicaux pour exister par lui-même et aux yeux des autres, gagnant ainsi leur respect. Il s’agit de rentrer dans l’ordre, dans des rails préétablis par des codes, des conventions, une éthique. Nonobstant, il suffit de voir le visage défait et ravagé de Joaquin Phoenix à la fin du film (on peut penser à un vampire ou à un fantôme) pour voir que la partie n’est pas gagnée et que l’obéissance aux diktats de sa famille ou de la société policée est loin de faire forcément le bonheur...

Alors, répétons-le, La Nuit nous appartient est un grand film classique. Certes, il y a des clichés, des poncifs, mais on n’en reste pas là car il y a à l’œuvre la maestria d’orfèvre d’un Gray qui sait faire fructifier le cinéma de ses aînés (Coppola, De Palma, Friedkin, Scorcese, Visconti, Melville...), sans être pour autant dans le copier-coller ou dans un scolaire « à la manière de ». Grâce à sa puissance filmique, ce jeune cinéaste élève ces clichés au rang d’archétypes, de mythes. Dans le cliché, on le sait, il y a l’archétype et le mythique. On croise ici les grands mythes de notre culture occidentale (Bible, tragédies grecques, drames shakespeariens...), on bascule du local (la police new-yorkaise et ses affres) à l’universel via des personnages déchirés et tragiques atteignant une forte dimension mythologique. En outre, Gray, comme un Kubrick, se joue des conventions et des clichés pour mieux les dynamiter de l’intérieur. Il entre habilement dans un système codé (le polar noir) pour poser son récit puis, après, quitter les lieux communs du genre (exit les sirènes tentantes d’une mise en scène pompière) pour nous offrir des séquences d’anthologie présentant un curieux mix entre lyrisme et désenchantement du réel - selon moi, on a une plongée dans l’histoire contemporaine américaine mâtinée d’une façon de voir les choses plus européenne.

Alors oui, on n’est pas prêt d’oublier le sensualisme fauve de la boîte de nuit avec ses teintes mordorées et sa superbe bombe portoricaine (Eva Mendes) - le plan d’ensemble du début montrant une faune bariolée très eighties s’agiter sur du Blondie campe magnifiquement le décorum du crime sous-jacent, Let’s Dance ! -, on adore aussi la séquence de la traque finale, dans les hautes herbes parcourues d’une fumée opaque, qui n’est pas sans évoquer le cinéma japonais. On peut évoquer bien sûr la séquence magistrale - à la limite de la visibilité - de la poursuite de voitures accompagnée d’une pluie diluvienne (de coups de feu et autres) qui vient faire écran. C’est bien connu, la nuit, tous les chats sont gris. Ici, le film, dans son abstraction-même et dans ses zones d’ombre, file parfaitement la métaphore (on est dans la tragédie du destin courant à sa propre perte) tout en n’empêchant aucunement la charge émotive de cette « séquence émotion » XXL. On y voit un père (Robert Duvall), normalement solide et sec comme du métal, s’effondrer lentement, sur le bitume gris et froid, sous les yeux de son fils complètement impuissant. C’est un film mortifère, travaillé par les ombres parmi les ombres et hanté par la mort. On retiendra encore, au détour de quelques plans, des à-plats noirs qui, tels des abîmes de films de vampires, viennent engloutir ces êtres-pour-la-mort. Lorsque Bobby et sa compagne quittent le couloir de la fête policière sur fond d’ambiance cadavérique, on voit leurs deux silhouettes s’enfoncer dans la nuit noire, dans la bouche d’ombre hugolienne et peut-être dans leur... part d’ombre. Et autre à-plat noir remarquable qui « dit » le travail de la mort, c’est celui où l’on voit Bobby, seul, s’enfoncer dans un couloir tout en clair-obscur, juste avant de découvrir le laboratoire de l’antre des malfrats russes où se prépare la cocaïne. On est avec lui, dans cette jungle de pièces sombres et glauques rappelant Inland Empire, on a la peur au ventre et les nerfs à vif, comme lui, car le danger est hautement palpable. A l’instar de Bobby, on a la gorge nouée, on se surprend à avoir une forte respiration : sentiment d’étouffement jusqu’à la pétarade tonitruante entre flics et dealers virant au bain de sang opaque. On a peur pour Bobby, on a mal avec lui lorsqu’il chute violemment sur un grillage pour sauver sa peau d’infiltré dans la matrice du crime. Perso, in fine, je pense qu’un cinéaste qui parvient à rendre parfaitement ce bloc de tension à l’écran à cran est à suivre de très près car il a des allures de maître, ni plus ni moins. Et signalons aussi que la superbe partition du film, pleine de souffle et de temps suspendus à l’inquiétante étrangeté, est signée du grand Wojciech Kilar (Dracula, Fantôme avec chauffeur, La Jeune fille et la mort, La Neuvième Porte...). Bon, maintenant, ce n’est que mon humble avis. Est-ce que l’avis d’un cinéphile de 30 ans (ce qui est mon cas à peu de choses près, j’en ai 33 !) qui a vu 3000 films a autant de poids sinon plus que l’avis critique de la super critique professionnelle Isabelle Giordano estampillée Vue à la TV  ? Franchement, c’est à vous de voir. Bonne toile en tout cas.

 

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