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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Jules Verne ou le roman psychorigide

Jules Verne ou le roman psychorigide

Alors que le réalisateur David Fincher prépare une adaptation très attendue de Vingt mille lieues sous les mers, retour sur l'univers du célèbre écrivain et les idéaux de ses personnages, à l'opposé des habitudes de pensée contemporaines.

JPEG Je ne connais rien de plus régulier que le monde tel que Jules Verne le conçoit. Quel plaisir, quel confort de pénétrer dans son univers ordonné, dont les lignes sont impeccablement tracées, et dans lequel rien, jamais, ne sort du cadre ! Les romans de Jules Verne sont une merveilleuse illustration de ce que la vie pourrait être si la raison gouvernait le monde : une pure mécanique. A cet égard, ils représentent une sorte de perfection dans l’ordre de la création romanesque, et l’on peut être assuré qu’ils traverseront les âges avec l’aisance des marbres antiques.

 Le mot « obsessionnel » est faible pour décrire les héros de Jules Verne. Lorsque l’on pousse le caractère psychorigide de ses personnages à un tel degré d’absolu, on sort du domaine de l’humanité, et l’on entre dans celui de l’horlogerie. Quel personnage sublime que Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en quatre-vingts jours, dont la seule activité, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, consiste à se rendre chaque jour au Reform-Club, de midi à minuit, pour y lire son journal et y jouer aux cartes ! Comment ne pas être impressionné par l’idéal monacal du capitaine Nemo, ce milliardaire qui, pour être libre, s’est enfoncé au sein des flots, renonçant à toutes les commodités terrestres pour mener une existence d’étude et de contemplation…

 Mais si les héros de Jules Verne sont admirables, leurs domestiques le sont bien plus encore. Leur abnégation est telle qu’ils sont prêts à suivre leur maître au bout du monde, à se jeter dans les flammes sans prononcer la moindre objection du moment que leur devoir l’exige. Comme la vie est simple pour Conseil, pour Passepartout, ces êtres à la fois vigoureux et effacés, dénués de toute autonomie, de toute volonté propre, et qui ne sont que le prolongement du bras de leur maître ! Et que penser de l’équipage du Nautilus, ces ombres, ces fantômes muets, qui accomplissent méticuleusement leur tâche sans jamais exprimer la moindre aspiration particulière ! Privés de tout espoir de regagner un jour la terre ferme, condamnés à une servitude et à une chasteté éternelles, ils n’émettent pas la moindre réserve quant au sort qui est le leur, ils obéissent au moindre mot du capitaine Nemo avec un empressement et une efficacité jamais pris en défaut.

 On peut rêver à ce que serait la société si tout le monde était comme Jules Verne et ses personnages. La vie serait une mécanique parfaitement huilée, elle s’écoulerait, silencieuse et sans surprises, avec la régularité d’un mouvement astral. Quel ennui ! Mais quelle sécurité aussi, et quelle certitude, avec une telle concentration des forces, de voir s’accomplir les plus hauts desseins de l’humanité ! L’homme étant ce qu’il est (et surtout la femme), nous savons bien que l’évolution des choses se fera toujours dans un sens diamétralement opposé à celui incarné par Jules Verne. C’est peut-être dommage pour l’espèce humaine, mais c’est une grande chance pour ses romans qui, s’opposant frontalement aux mœurs et aux comportements de chaque époque, susciteront à jamais la stupéfaction et l’émerveillement des générations de lecteurs.


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10 réactions à cet article    


  • Radix Radix 2 avril 2013 17:16

    Bonjour

    Jules Verne était prisonnier du conditionnement de son époque : le début de la révolution industrielle !

    Ce conditionnement avait pour base le respect absolu des horaires, il fallait en effet inculquer aux paysans qui venaient travailler dans les usines le respect de l’heure d’embauche !

    Tâche difficile à inculquer à des gens qui vivaient avec le soleil et au rythme des saisons.

    N’oublions pas que les livres de Verne étaient lus par les enfants et avaient une fonction éducative dans l’esprit des idées de l’époque.

    A titre personnel, j’ajouterai que Verne est particulièrement chiant a lire en version intégrale, tant le style est lourd et le verbe pompeux !

    Radix


    • Plus robert que Redford 2 avril 2013 18:18

      J’ai relu récemment 20.000 lieues sous les mers..
      C’est vrai, le style a beaucoup vieilli, mais pour lourdingue qu’elle soit, la syntaxe est parfaite, ce qui explique que nos enseignants d’il y a 50 ans nous l’aient chaudement recommandé ! Je dois même avoir en archives quelque part, un exemplaire des « Indes Noires » qui m’avait été offert comme prix de je ne sais plus quoi... (Ah, le vieux temps de la Distribution Des Prix !!!)

      Mais je vous l’accorde, quelle merveilleuse littérature à formater les esprits !!!
      Rigueur et Morale sont les deux mamelles de la Vernitude flamboyante, celles aussi des Hussards Noirs de la République qui nous ont bâti le caractère, à la schlague parfois, mais efficacement !

      Regrets ? ou remords !


    • Radix Radix 2 avril 2013 19:18

      Bonsoir Redford

      Pour apprécier la lourdeur du style de Verne lisez Zola, un contemporain que Jules jalousait.

      C’est pour cela qu’il a écrit les Indes noires pour copier Germinal... Le coté social en moins, faut pas déconner ses bouquins c’est la bourgeoisie qui les achètent !

      Radix


    • LE CHAT LE CHAT 3 avril 2013 13:33

      @radix

      les enfants ont eu droit à deux ans de vacances , faut pas les plaindre non plus , alors que notre ministre actuel veut leur raboter les congés d’été !

      moi j’ai bien aimé le testament d’un exentrique , c’est vraiment ludique !

      sinon , le caractère psychorigide se retrouve aussi chez Michel Strogoff ....


    • bakerstreet bakerstreet 3 avril 2013 14:34

      Pas d’accord !
      Je ne supporterais pas qu’un auteur moderne écrive comme Vernes, et sans doute le trouverais alors « chiant », mais j’aime Vernes justement pour cette particularité, celle de nous faire entrer en immersion avec une autre conception du temps, du langage, et des rapports entre les gens.
      Saint Simon, ou Proust, des gens peuvent aussi trouver chiants...reste que quand vous les avez lu, c’est un peu de leur époque que vous avez saisi....
      Il est vrai que je n’ose envisager ce que les gens comprendront de la notre, quand dans cent ans ils écouteront Carla Bruni.....


    • foufouille foufouille 2 avril 2013 17:41

      "A titre personnel, j’ajouterai que Verne est particulièrement chiant a lire en version intégrale, tant le style est lourd et le verbe pompeux !"
      oui
      mais c’est plus interessant


      • astus astus 3 avril 2013 11:37
        A Laconique :
        La psychorigidité de l’auteur que vous évoquez est notamment bien illustrée par « Les aventures du capitaine Hatteras » dont l’obstination m’avait beaucoup impressionné quand j’ai lu ce livre alors que je n’étais qu’un enfant. Pour autant ces livres doivent être replacés dans le contexte d’une époque historique ou le développement récent de la technologie pouvait encore faire croire au progrès. Ce serait plutôt le contraire aujourd’hui car l’envahissement par des techniques souvent déshumanisantes est à présent davantage un problème qu’une solution pour résoudre les difficultés actuelles.
        Mais je garde de très bons moments de lecture avec Jules Verne dont je garde précieusement une édition originale. 
        Cordialement.

        • Voltaire Voltaire 3 avril 2013 12:13

          L’article me parait très réducteur.
          Certes, l’aspect volontariste, souvent héroïque, des personages principaux des romans de Jules Verne est une constante. Le capitaine Hatteras, ou Kéraban le Tétu par exemple, illustrent bien cet élément caractérisque de ses héros. Mais au delà de ces personnages animés de volonté farouche (souvent par idéal, que ce soit d’aventure ou de patriotisme, voire d’idéal humaniste), que d’autres héros infiniment plus complexes. Que dire d’Hector Servadac, ou des anti-héros de la chasse au météor, ou des naufragés du Chancellor... ?
          Nombres de romans de Jules Verne contiennent aussi de vigoureuses critiques envers la société industrielle qui émerge ou le capitalisme sauvage (Les indes noires, famille sans nom, P’tit Bonhomme, les naufragés du Jonathan...).
          Si l’héroïsme est effectivement très souvent glorifié, les romans de Jules Verne, et la société, le monde qu’il dépeint, n’ont rien d’ennuyeux ou d’ordonné. Certes, on y retrouvera aussi nombre de clichés typiques de la fin du 19ème siècle (sur les juifs ou les noirs par exemple), mais ce que décrit Jules Verne, c’est aussi la possibilité de changement par la volonté de quelques uns, que ce soit pour se tirer d’affaire (l’ile mystérieuse, deux ans de vacances...) mais aussi pour défendre des causes nobles, voire éthiques (Mathias Sandorf, la Jangada...).


          • Dudule 3 avril 2013 14:02

            Tout à fait d’accord avec vous. Jules Verne est complexe, et pas stéréotypé.

            Et que dire d’un héros emblématique que personne n’a cité, Michel Strogoff ?


          • bakerstreet bakerstreet 3 avril 2013 14:27

            Je me souviens d’une intervention assez lumineuse de Michel Serres sur Jules Vernes, pour dépeindre son monde, et les trois voyages qui étaient proposés au lecteur
            - La dimension géographique du voyage, à travers l’espace
            - Celle initiatique, du héros, découvrant un monde nouveau, et devant s’adapter, et faire preuve de ressources ;
            - La dimension technologique : Les voyages sont des prétextes à parler d’innovation, et montrer que la science peut résoudre bien des problèmes.

            Tout cela est à mettre en perspective dans l’époque positiviste de l’époque où Vernes a écrit ces livres.
            Il nous permette à nous de pénétrer dans une quatrième dimension du voyage.
            L’auteur est le fruit de son époque, et lire un livre du passé est bien la meilleure machine à explorer le temps.
             Voilà pourquoi la psychologie des ces personnages est précieuse, et nous permettent par exemple de mieux comprendre l’histoire, le colonialisme, le volontarisme, le patriotisme, toutes valeurs actuelles qui ne sont plus ce qu’elles étaient dans le passé, ce qui permet à certains d’avoir parfois des vues à l’emporte pièce.

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