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L’art et la culture dans l’unification de l’Italie

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CARLO ADEMOLLO : "LA RENCONTRE DE TEANO" (1878), petit village de la Campanie, situé non loin de Naples, où le général Giuseppe Garibaldi rencontre avec ses troupes, à l’aube du 26 octobre 1860, Victor Emmanuel II, Roi du Piémont-Sardaigne, afin de lui offrir, après avoir livré bataille aux Bourbons, le Royaume de Naples et celui des deux Sicile : c’est à ce moment précis qu’a lieu, historiquement, la première étape de l’unification italienne.

 

Cette année 2011 voit l’Italie fêter le cent-cinquantième anniversaire de son unification, advenue en 1861 et parachevée en 1870 : un processus sociopolitique, appelé « Risorgimento », où l’art et la culture ont joué un rôle déterminant.

Ils ne sont pas nombreux, dans le monde, les pays pouvant se prévaloir d’un rayonnement culturel ininterrompu, à des degrés divers, depuis plus de deux mille ans. Ce rare privilège est celui, en Europe, de cette péninsule méditerranéenne que l’on nomme « Italie » puisque celle-ci, même si on ne l’appelait pas encore ainsi, puise ses racines, historiquement, dans la République romaine, 150 ans avant Jésus-Christ, trouve son apogée dans la Renaissance, pour atteindre, au milieu du XIXe siècle, sa forme actuelle.

Cet Etat moderne - l’Italie d’aujourd’hui, dont on fête en cette année 2011 le cent-cinquantième anniversaire de l’unification, advenue en 1861 et parachevée en 1870 -, c’est à un mouvement socio-politico- culturel majeur qu’on le doit : le « Risorgimento », terme signifiant à la fois « redressement », « renaissance » et « résurrection ».

Le souvenir de l’antique Empire Romain, défait par les Barbares, était resté vif, tout au long du Moyen-Âge, dans la mémoire populaire comme dans l’imaginaire collectif. Les grands hommes de lettres latins ne cessaient de hanter les esprits de ceux qui contribuèrent le plus, par leurs œuvres culturelles, artistiques ou littéraires, à l’émergence des humanistes de la Renaissance.

Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Dante, auteur de La Divine Comédie, dont la beauté comme la pureté de la langue - le toscan - servira d’idiome à ce qui deviendra, quelques siècles plus tard, l’italien. Ainsi est-ce grâce à une des grandes œuvres littéraires de l’humanité que l’Italie opérera, tout d’abord, son unification linguistique.

Mais Dante Alighieri ne fut pas seulement le plus grand poète de son temps. Il fut également, sur le plan politique, un immense visionnaire puisque c’est encore lui qui, de tous les écrivains pré-renaissants, exprima le premier le souhait de voir l’Italie un jour unifiée : « des Alpes à la Méditerranée ».

Aussi n’est-ce pas un hasard si Giuseppe Mazzini, fondateur, en 1833, du mouvement patriotique « Jeune-Italie » et l’un des trois principaux acteurs (avec Giuseppe Garibaldi et le Comte Cavour) du « Risorgimento », s’inspira du chant XXXI du Purgatoire de cette Divine Comédie pour choisir les couleurs du futur drapeau italien puisque les yeux de Béatrice y prennent successivement, sur le mode allégorique, trois nuances : celle de la vertu (correspondant, métaphoriquement, au blanc), de la pureté (l’éclat de ses yeux est comparé à celui d’une émeraude : le vert), et de la ferveur (son regard y est décrit comme des « flammes chaudes », équivalent du rouge) !

Dante ne fut pas, toutefois, le seul écrivain à avoir eu une influence aussi considérable dans l’unification de la langue. Car c’est toute la littérature italienne du XIXe siècle qui joua un rôle déterminant dans la diffusion du « Risorgimento » en tant que mouvement certes intellectuel, mais, davantage encore, comme idéologie nationale.

Parmi ces écrivains émergent trois figures de premier plan : Ugo Foscolo, qui rédigea, dès 1798, un poème critiquant la suppression de l’enseignement du latin, ancêtre de l’italien, dans les écoles ; Giacomo Leopardi, dont le premier des Chants, écrit en septembre 1818, s’intitule, en guise d’hommage à sa patrie, « A l’Italie » ; et puis, surtout, Alessandro Manzoni, dont l’énorme succès de son roman « Les Fiancés », publié à Milan en 1827, marquera, en Italie, le début, avec de claires allusions à la situation sociopolitique de cette période-là, de la « littérature engagée ».

Ceci dit, c’est bien avant encore, dès le XVIIIe siècle, que le terme de « Risorgimento » se voit employé, pour la première fois, dans un livre : un ouvrage historique. Son auteur en est Saverio Bettinelli, érudit qui n’avait d’autre ambition, lui aussi, que de restituer à sa terre natale, l’Italie, ses antiques lettres de noblesse en lui redorant définitivement le blason.

C’est cependant chez un autre grand représentant de l’élite intellectuelle de l’époque, contemporain des « Philosophes des Lumières » et féru de civilisation française, que l’idée philosophico-littéraire du « Risorgimento » prit véritablement naissance : Vittorio Alfieri, l’un des grands poètes et dramaturges du XVIIIe siècle, qui fut le premier à écrire, dès 1785, ces mots prémonitoires : « L’Italie, divisée entre de multiples princes tous très faibles (…) ne pourra certainement plus marcher longtemps sans se réunir au moins sous deux seuls princes, qui, ensuite, par mariage ou par conquête, se réuniront en un seul. ».

On se souviendra que c’est à l’un des plus grands sculpteurs de l’époque, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, Antonio Canova, que l’on doit le mausolée d’Alfieri.

Canova participa lui aussi, sur le plan culturel, à l’avènement de l’unification de l’Italie, en particulier à son prestige artistique, puisque c’est lui qui fut chargé de négocier avec Dominique Vivant Denon, lequel organisa le Musée du Louvre, la restitution, par la France, des œuvres d’art italiennes volées par l’armée napoléonienne.

Mais la prodigieuse intuition d’Alfieri concernant l’inéluctable réunification de l’Italie, un autre important penseur de la Renaissance florentine l’avait déjà eue, non moins prophétique : Machiavel qui, en matière de prince, en connaissait un bout puisque ce fut là l’intitulé, « Le Prince », de son fameux traité de philosophie politique.

Rien d’étonnant si, dans la foulée d’Alfieri et de sa géniale anticipation « risorgimentale », un certain Cavour, que le Roi du Piémont- Sardaigne, futur Roi d’Italie, nommera à la tête de son Gouvernement, fonda un peu plus de six décennies après, en 1848, un journal politique baptisé du très emblématique titre de « Il Risorgimento » !

Et, de fait, Alfieri avait vu juste quant à l’avenir de l’Italie : fractionnée entre diverses petites républiques, principautés, duchés, comtés ou cités, sans compter les Etats pontificaux, c’est finalement Victor Emmanuel II qui fut couronné à Turin, le 27 avril 1861, après que Garibaldi eut annexé le Royaume de Naples et celui des deux Sicile, Roi d’Italie… nation enfin unifiée.

VIVA VERDI !

Victor-Emmanuel II, Roi d’Italie, précisément ; en italien : Vittorio Emanuele II, Re’ d’Italia… C’est à ce très royal slogan, mais interdit à l’époque, que le peuple milanais, alors sous domination autrichienne, songeait aussi lorsque, reprenant là les premières lettres de chaque mot contenu en cette phrase, il s’exclamait comme un seul homme, dans l’enceinte même du Théâtre de la Scala : « VIVA V.E.R.D.I. », comme si ce fût là, sous le couvert nominal - Giuseppe Verdi - du plus grand compositeur d’opéra, la très clandestine abréviation, sorte de code populaire caché, d’un désir encore tenu secret à l’oreille de l’occupant viennois.

Car c’est le célèbre « Va, pensiero », chœur extrait de son Nabucco, composé en 1842, vingt ans avant l’unification italienne, qui servit alors aux Lombards, lesquels s’identifiaient ainsi aux Hébreux prisonniers des Babyloniens, d’hymne national avant la lettre, avec des vers ciselés, d’après le « Psaume 137 », par le poète Temistocle Solera.

Mais le « Risorgimento », mouvement ayant alors mobilisé toutes les forces vives et parfois même antagonistes (les monarchistes comme les républicains, les libéraux comme les socialistes) du pays, ne fut pas seulement préparé par les intellectuels italiens ; il fut aussi influencé, sur le plan culturel, par bon nombre de Romantiques européens, au premier rang desquels émergent, à travers leurs différents « Voyages », Goethe, pour l’Allemagne, et Stendhal, pour la France.

Et puis il y eut, venant d’Angleterre, Byron, lequel, après s’être installé à Venise puis à Ravenne, soutint concrètement, à partir de 1821, les projets d’émancipation de l’Italie en finançant, grâce à sa fortune personnelle, certains révolutionnaires, dont les « Carbonari », résistance insurrectionnelle visant à libérer la future Italie du joug des Habsbourg.

LES « MACCHIAIOLI »

On le voit : les imbrications entre art et politique, culture et société, se révélèrent aussi nombreuses qu’intenses tout au long de ce processus historique que fut, grâce au « Risorgimento », l’unification italienne. C’est cependant en un autre domaine artistique que ces liens seront peut-être les plus évidents : la peinture, dont l’Italie est le berceau des plus grands maîtres.

Ce courant pictural, qui s’opposa à l’académisme, avait alors un nom : le Tachisme ou, encore, la « Tache » (la « Macchia », en italien) dont les principaux peintres, qui avaient l’habitude de se retrouver dans un café du centre de Florence (le « Michelangelo »), s’illustreront, à partir des années 1860, sous le nom de « Macchiaioli », groupe d’avant-garde, pour l’époque, que les historiens de l’art rapprocheront abusivement de l’Impressionnisme.

C’est un critique travaillant alors pour la « Gazetta del Popolo » qui inventa ce terme à l’occasion d’un article, peu favorable envers cette nouvelle école de peinture, qu’il fit paraître, le 3 novembre 1862, pour ce journal.

Mais qu’est-ce, sur le plan de la technique picturale, que le « tachisme », mouvement de rénovation apparu au moment même où le romantisme se mettait à évoluer vers le réalisme ? C’est le mécène Diego Martelli qui nous en fournit la réponse. Ainsi écrit-il à propos des « Macchiaioli » : « Ces peintres, qui privilégient les scènes militaires et surtout des sujets paysagés, exécutés d’après nature, étudient le clair-obscur et les rapports colorés afin de traduire les reliefs d’une manière plus synthétique. De cette étude naît la « tache », laquelle sert ainsi à définir les différents plans de composition ».

Et, de fait, c’est cette technique particulière, dont les prémices se retrouvaient déjà dans les inventions du Quattrocento, qui contribuera à conférer aux tableaux des « Macchiaioli » leurs caractéristiques. C’est là ce que donnent à voir les deux plus talentueux de ces peintres : Giovanni Fattori et Silvestro Lega, lesquels, créateurs soucieux de dénoncer l’injustice partout où elle opprime les hommes tout en se faisant les porte-parole des revendications sociopolitiques, s’engageront également, en plein « Risorgimento », dans la lutte pour ce qu’ils appelaient alors, animés aux aussi d’un invincible sens du patriotisme, « l’Unité de l’Italie ».

DANIEL SALVATORE SCHIFFER**

* Ce texte est le résumé de la conférence prononcée par l’auteur, le 24 février 2011, à l’invitation du Consulat Général d’Italie à Liège.

** Professeur de philosophie de l’art à l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège et professeur invité au « Collège Belgique », sous l’égide de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique et le parrainage du Collège de France.


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2 réactions à cet article    


  • alberto alberto 17 mars 2011 13:55

    17 mars 1861 : première réunion du parlement italien à Turin.

    Merci à l’auteur pour cette promenade artistique et historique à l’occasion de cet anniversaire !

    Souhaitant que l’unité ne soit remise en question par quelques trublions...

    Bien à vous.


    • easy easy 20 mars 2011 11:18

      L’art et la culture ?
      La part de l’art dans la culture plutôt.
      Ou la part de l’art et de la culture dans la politique.
      Ou la part de la politique dans l’art.
      En fait, tout se tient par la barbichette. Tout est miroir de tout.



      A part ça, concernant l’iconographie, la statuaire, leur part dans la constitution des cultures et donc des transcendances, il y aura la page du cheval et celle de l’après cheval.

      Pendant 5000 ans d’Histoire chevalière, il était presque toujours possible de représenter un chef physiquement présent donc engagé, donc courageux, sur un champ de bataille.

      On pouvait même en représenter en train d’agoniser d’un coup d’épée.

      Depuis qu’il n’y a plus d’écuries ni de sabres, même au plus fort des batailles, les chefs ont les jambes croisées sur un bureau vernis situé aux antipodes et ne courent plus que le risque de recevoir un coup de fil.

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