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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’Étranger de Camus mis en examen

L’Étranger de Camus mis en examen

En cette année sainte, nous vivons de belles approches de « l'extranéité » existentielle camusienne et de l'Etranger, ce roman « incroyable », même très « vendu ». Mais ne faut-il pas la retourner, cette « idée » qui se prendrait pour un concept à la mode, à l'étrangeté d'un monde absurde envoyeur ? Ne sommes-nous pas devenus étrangers à notre propre vérité, à celle des « nôtres » en général, et celle des « autres » en particulier.

«  Qu'est-ce qu'un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » A Camus, l'Homme révolté.

Qui est l'Etranger ? Il est l'Autre avec un grand A, et l'autre, avec un tout petit . Celui qui, nous confondant avec « un autre » lui-même dans sa différence pure, fonde, sans nous, notre identité officielle, étrange, étrangement séparée. Tout humain est étranger à son image de « marque », comme on marque du bétail, personne ne s'appartenant plus. Pourtant rien de ce qui est humain ne peut jamais nous être vraiment étranger, comme disait le vieil Hugo. Sauf à ne plus y croire. L'Etranger de Camus n'est pas un homme révolté, c'est un « neutralisé » de l'intérieur, existant plutôt que vivant, ramené au degré zéro de l'humanité vraie des vrais gens.

Dans la dissection du cadavre d'un livre qui bouge encore, d'étranges angles d'attaques convergentes finissent par le rendre « étranger » à son auteur lui-même, pour en faire une chose officielle. Les caravanes des générations passent, la haine demeure. Celui qui ne choisit pas son camp est un chien sur lequel il convient d'aboyer au marteau et à l'enclume, des deux côtés du manche. Comme pour mieux enfoncer l'absurde clou d'un monde bloqué, payé pour le rester.

Le monde humain ne tient pas son sens, la promesse de sens qu'il prétend « donner » au monde qui a déjà son propre sens et qui lui est donc étranger, dans ce non-sens, précisément. Il en est strictement incapable. Meursault est un personnage essentiellement absurde, dans ce sens humain du monde, pur produit existentiel déshumanisé, ne comprenant pas qu'il ne comprend pas.

Du début à la fin d'un roman absurde non existentialiste, et non d'un roman de l'absurde, comme la Nausée, tous les « évènements » sont privés de sens, y compris le meurtre final et sa sanction, qui ne sanctionne qu'une idée abstraite. Un meurtrier qui a un mobile est un naïf rattrapé par une erreur de calcul, devant régler une justiciable dette de « jeu ». La justice n'admet que des calculs « justes ». Ca, c'est « positivement » mathématique. Meursault, lui, n'est pas un « naïf » positiviste, c'est un inconscient « aggravé », comme on en fabrique à la pelle dans tous les coins du monde, depuis Freud.

Si Meursault n'est pas un criminel normalisé ordinaire, de ceux qu'on nommait il y a peu, gibier de potence, qu'est-il alors, derrière son inconscience et même son inconsistance ? S'il n'avait été qu'un naïf, il aurait été encore juste de poser et se poser la question du mal, comme le faisaient, par exemple, les chrétiens véritables, avant qu'ils ne disparaissent de l'horizon moderne. Mais le mal n'a officiellement disparu que pour empirer en secret de polichinelle.

Un assassin sans mobile est essentiellement un malade mental, ce qu'est Meursault, au fond de son anormale normalité. Sans n'excuser rien au crime, cela indique la direction d'où l'impulsion criminelle est venue à l'esprit de qui subit sa « loi », qu'il est un peu trop facile d'oblitérer par la tarte à la crème pulsionnelle. Camus joue sur la possibilité de pulsion, tout en sachant très bien que rien n'est aussi simple en « Absurdie ». En Absurdie, la première et la dernière loi est qu'il y a toujours quelqu'un derrière quelqu'un ou quelque chose, surtout là où il n'y rien ni personne.

Parler d'impulsion est dangereux, en soi et hors de soi. En pays d'Absurdie, on ne peut, avec bon sens, garder le silence sur cette chose particulièrement « obscure ». Beaucoup sont morts de parler, un peu moins de montrer. Mais là n'est pas la question. L'impulsion est mécanique, avec des principes et des lois, que la publicité, pour prendre un exemple, connait très bien. Dans un monde cartésien les choses roulent, évitant le maximum de frottements « naïfs » jusqu'à ce que certains « automatismes » s'enrayent dramatiquement, sans raison apparente. Il y a alors crise. L'Etranger, plus qu'un cri silencieux, un peu trop évident, est une crise cachée.

Meursault est « innocent » pathologique, comme l'est, en principe, tout « colon » représentant une humanité prétenduement supérieure, avec tous ses droits « naturalisés » en règle. Celui de vie et de mort par exemple, sur certaines « catégories », comme celle des Arabes et quelques autres d'ailleurs, à un autre niveau du système, comme les Pieds-noir...pour un révolutionnaire arabe de base, avec tous ses droits naturalisés, représentant, lui aussi une humanité revendiquée supérieure...N'en parlons plus.

A partir de ce constat tristement banal du mal, certains beaux esprits voudraient faire basculer Meursault et Camus lui-même sur un même mauvais divan, divan peut-être un peu trop « défoncé ». Les allonger, les « attabler » autour d'un inconscient très collectif, charcutant au corps un texte qui résiste toujours en 2013, en quête d'un très signifiant sens caché, non par Camus, mais par son inconscient, bien sûr. Tout cela est un peu trop politiquement « esthétique » pour aller au vrai, qui n'est jamais d'ailleurs mieux caché qu'au milieu d'évidences absurdes, comme aurait dit Daumal.

Meursault n'est pas un révolté, c'est un soumis normal, un paumé ordinaire. Son indifférence n'est ni un non ni un oui, c'est une « indifférence », une insensibilité « majoritaire » silencieuse conforme, une vraie perversion sociale. Quelqu'un qui n'a aucun « premier mouvement », étranger à tout, à commencer par lui-même, simple et pitoyable « aliéné » lambda de l'absurdité de la vie de tous les jours, que nous connaissons tous par cœur, par une sorte de « fatalité » de la force des choses. Mais derrière cette misère il y des « théories » au départ, forcément. Il n'y a pas, dans ce monde, une seule misère qui n'ait été pensée, calculée. Mais personne ne peut le dire.

Le « colon », mot devenu une insulte en soi après avoir été le contraire, n'est plus celui qu'on croit. Il y a des imaginaires colonisés au nom de la décolonisation elle-même. Décolonisation des esprits qui n'est que recolonisation par d'autres, par d'autres moyens, derrière les soi-disant enjeux. Le moyen de ces enfumages « assassins », c'est toujours la « représentation » non d'un sens, mais d'un camp ou d'un autre, donc d'un non-sens, à l'exclusion du sens « commun », justement, celui que voulait retrouver Camus, par delà le jeu des binarités obligées.

Considérer Meursault ou Camus lui-même comme un Pied Noir colonialiste qui s'ignore, c'est une colonisation politique discrète de l'imaginaire du lecteur, et de ce que Camus a modestement essayé d'incarner dans son « œuvre » et sa vie. Camus, par sa pensée et ses actes a toujours appartenu à une marge libertaire de consciences morales précises. Il admirait Gandhi et Louis Lecoin pour leurs refus et combats non-violents. Considérant d'ailleurs l'Homme révolté comme sa contribution à la cause libertaire traditionnelle, oubliée depuis les films en noir et blanc des Marx Brothers.

Camus a toujours absolument condamné toute forme de violence gratuite ou non justifiée, comme celle qui allait ensanglanter les deux camps en Algérie. Refus qu'on lui fait encore payer aujourd'hui. Il ne s'est pas contenté de critiquer un souhait « politique » des surréalistes, il a mis en scène quelqu'un qui, bien qu'il ne soit qu'un cousin fort éloigné de leur tueur de masse, lui ressemble, au fond comme deux gouttes d'eau, avec le raisonnement en moins, évidemment.

Imaginer un instant donc que Camus ait pu valider « artistiquement », consciemment ou pas, le meurtre « hasardeux » d'un Arabe par le truchement de son étrange récit, est une méprise méprisante, pour ne pas dire une insultante : le sens de sa vie et des son combat sont allés juste à l'inverse de cette position (…) Il n'est nullement besoin de s'en référer à ses textes (concernant les populations algériennes par exemple) pour le voir, et non le penser, puisqu'on pense quand on ne voit pas bien.

Bien sûr, une question est posée, fait incontournable, mais hors contexte historique, ça ne l'est pas moins : c'est une question « décontextualisée », une vraie question, non de philosophie mais d'humanité. Camus voulait qu'on réfléchisse sans raisonner. Pour mieux laisser voir à qui le peut, que meurtrière est cette logique du monde de Meursault, qu'en suiveur passif, il ne fait que subir jusqu'à l'échafaud, sans comprendre.

Pour le crime ici, nous sommes dans l'humain, pas dans du politique primaire. Que le politique s'invite, c'est justement le problème, dans le méta ou l'infra-politique. Tout n'est pas politique, même et surtout si tout peut le devenir, avec un minimum de ruse. Au départ de tout, il y a des choix simples, des choix de vie. Qu'on peut toujours essayer de contextualiser, après.

Évidemment, le débat sur la peine de mort s'est invité, comme dénonciation d'une absurdité prétendant soigner une autre absurdité. Avec les les inévitables questions « étranges » qu'on peut se poser sur une institution relativement étrangère à la plus simple humanité. La guillotine fonctionnait depuis 89 à l'époque de Camus.

Toutes les questions sur « les positions » de Camus sont illégitimes qu'elles ne cherchent qu'à ramener de faux débats qu'il avait clairement tranchés et assumés, y compris et surtout en refusant de prendre parti entre « la peste » et le choléra. Camus était pour le métissage des cultures, pas pour un apartheid inversé après une guerre civile. Comme Mandela, il aurait aimé une Algérie arc-en-ciel. Mais il avait oublié le pétrole, les jeux, là, avaient été faits autrement (…)

Certaines de ces questions dénotent, plus qu'une continuité de fanatisations stériles à une époque de soupçon généralisé et de chantage politique permanent, une attaque en règle contre toute position non politique, humaniste non bourgeoise, au sens strict des principes, et non homologuée, non plus, du côté des « révolutionnaires » professionnels. Entre marteau et enclume, il n'y a de place pour personne.

Les attaques masquées, à partir de l'Etranger, permettent de neutraliser la mise en scène de l'Absurdie transposée dans le roman, d'une réalité dénaturée, politiquement naturalisée et incarnée par l'existentialisme nihiliste d'un petit Pied-Noir moyen d'Algérie. Réalité de bêtise et de violence, mais connectées au réel social, tellement banalisée qu'elle est depuis longtemps devenue une sorte de fonds de commerce électoral « étendu ».

Mais plutôt que de reconnaître la caricature grinçante et cinglante, les beaux esprits propagandistes, directement concernés, en fait, par le portrait taillé par l'Etranger, cherchent à tout prix à « immobiliser » celui qui dénonce le scandale d'une vérité universelle, après Molière (Comme disait Freud : qui n'a jamais rêvé de tuer son père ou son voisin, sa femme sur un coup de colère ou de dépit ?). Essayant d'enfermer dans une catégorie explicative logique, permettant d'éclairer, à leur façon détournée, l'ironique énigme imaginée par Camus, qui, dans son art, ne laissait rien au hasard. L'étranger n'est pas un happening surréaliste.

Enfermer « le petit voyou d'Alger » dans celle du petit Pied-Noir frustré, déclassé et dépassé par l'Histoire en marche, est si facile et ridicule que ça devrait prêter à rire. Mais le ridicule ne tue plus depuis que plus personne ne rit. Pour rire il faut comprendre. Pour le bizutage, c'est plus simple : ce n'est pas tous les jours qu'on peut traîner un nobélisé « à la merci des passants » comme Camus, dans la boue politique, avec une petite morale de bonne-soeur communiste à la clef. Le jeu de massacre peut continuer encore un peu, tant que le brouillard ne s'est pas levé...

Mais qui est Meursault, dans cette brume, dites-vous ? Le contraire de Camus. Meursault est d'abord un homme privé de qualité. De qualités humaines. Affublé, comme tout le monde d'attitudes correctes ou involontairement incorrectes, conformes, normales, sans se poser trop de questions. C'est un mouton existentiel, conduit au meurtre comme il aurait aussi bien pu l'être à l'abattoir. Où est la différence ? Quelle importance, comme il pense ? Meursault, sans trop y penser, cherche à savoir ce qu'il doit penser de sa vie. Question de savoir vivre. Il est le contraire d'une conscience, quelqu'un que se pose des questions ordinaires là où elles ne se posent pas, et ne s'en pose pas là où il faudrait.

De l'autre, de l'humain, il ne retient que l'apparence, comme pour lui ou sa propre mère. Il subit l'absurde, exactement dans cette mesure. Et dans toutes les autres. Il va là où le mène l'absurde. A cet endroit là, il a et il y a ,finalement, méconnaissance totale de soi et du monde, qui le mène tout naturellement à accepter tout « verdict » étranger à ce qu'il est, et à tout, quelque part nulle part, mais qui est labélisé, supposé avoir du sens, puisqu'il est officiel...Le monde des « réalités » validées est une utopie douce.

Peut-être Meursault consent-il à l'absurde généralisé par lassitude ordinaire, celle de ne pas parvenir à savoir ni comprendre. Pour avoir la paix. Comme certains innocents finissent par s'avouer coupables, sauf que lui, est coupable, tout en ne l'étant pas vraiment : il obéit à des impulsions, comme d'autres obéissent à des ordres, simplement. Où est la différence ? Qui peut prétendre comprendre quelque chose à sa vie ou au monde ? Que celui qui n'a jamais connu ces fatigues le dise. Donc la question reste ouverte pour lui, comme pour tout le monde, évidemment. Qui n'obéit pas ? Qui ne renonce pas ?

Le problème principal qu'il ne comprend pas bien est que si le système n'a pas de limites claires, le monde en a, lui. Sans morale – qui n'est pas la moraline des curés de la « bonne » société – mais un principe supérieur au moi, il n'y a plus rien, comme disait Ferré. Sans morale, il n'y a plus d'humanité, il n'y a que des Bloom, comme disent les post-situs.

Meursault n'est qu'un objet social, un rouage kafkaïen, une pièce à mettre au rebut, il l'admet avec une sorte d'ironie absurde, au moment même où il commence à se libérer de l'absurdité qui le déshumanise. Juste aux portes de la mort, pour, dérision suprême, vaguement percevoir qu'il y a autre chose que le système et sa guillotine. Mais trop tard pour les regrets : le piège nihiliste ambiant s'est refermé. Il y a des frontières que l'on ne peut franchir que si l'on est, au moins « mandaté » ou tout au plus, « couvert »... A une époque où la vieille morale n'est plus à la mode, les tribunaux font leur travail avec une « conscience méthodique ».

Meursault sent bien que ce système moral au sens de jugeant d'abord sur la moralité, ne réagit en fin de compte que pour la seule sauvegarde automatique, instinctive d'un ordre à usage interne, fonctionnel, logique, formel, qui le dépasse, comme il dépasse tout le monde. C'est un principe étranger à l'humain, qui n'a pas à comprendre mais à juger, ce que tout le monde attend de lui, ni plus ni moins.

Tout fonctionne dans un ordre mécanique « courant », beaucoup plus que métaphysique. Mais comme Meursault fait partie intégrante de ce tout, il en reste l'involontaire « victime coupable ». Tout comme l'Arabe d'ailleurs, soit dit en passant, mais dans un autre sens, celui que l'impulsion de Meursault désigne, sans pouvoir mettre le doigt dessus, et pour cause : ce sens n'a aucun rapport avec une culpabilité quelconque, mais seulement une sorte de présomption obscure qui finit toujours par transformer une victime en responsable de son propre malheur. Pour les éplucheurs honnêtes de ce qui est écrit et les amateurs d'indice : Meursault meurt sot.

Meursaut ne parvient que par quelques brefs, fuyants et obscurs instants de lucidité, effleurant, sans la pénétrer, la conscience close de son conditionnement routinier, à entrevoir des bribes de sa vérité. Meursault pourrait être américain et l'Arabe un Nègre : combien d'assassins racistes ne sont pas « conscients » de ce qu'ils sont, là-bas ? Y compris parmi la police (…) Meursault n'a simplement pas de conscience, et démontre que si l'on peut très bien vivre sans, on peut aussi en faire mourir et en mourir, sans rien n'y comprendre. C'est un déraciné du sens, figure finalement très universellement partagée...

N'y a-t-il pas là un humour noir féroce ? Tellement énorme ! Un absurde « sensible » développé jusque dans ses ultimes conséquence, au cœur même du monde dans lequel nous vivons et acceptons de vivre sans le reconnaître, pour, simplement continuer à vivre. Non : à exister. La différence entre les deux étant la conscience, cette espèce de « sujet » en voie de disparition.

Mais Camus demeure enfermé dans de faux débats, obscurcissant pour longtemps encore les horizons éternels de ses exigences. C'est pourquoi son combat solitaire a porté sur différents fronts culturels en même temps, sachant très bien qu'il n'en sortirait pas vivant, même après sa mort, et qu'il lui fallait travailler sans fin, comme Sisyphe, à l'éternité retrouvée des « grandeurs libres » de la simplicité des « premiers hommes ». Sans illusion, mais avec la certitude verticale, au moins, de ne pas mentir. Chose qui lui sera évidemment refusée, et qu'on lui refuse toujours. Il est plus que temps de le sortir de là.

Pour ce qui est de l'Etranger, l'analyse formelle de ce qui y est « dit » finit par se substituer à ce qui a été écrit et pensé, de l'ambiguïté trouble et insoluble d'un monde au sens strict, pour mener sournoisement à la situation déterminable et critiquable, logique, de la position politique de celui qui écrit. Ce qui permet impunément, finalement, de valider ou invalider « à souhait » une œuvre, comme politiquement correcte ou pas, réellement ou symboliquement. La forme du discours se trouve ainsi déplacée et assise au dessus de l'Art et du sens qu'elle était supposée servir, et comme ordonnant, par un « vice caché », sa propre annulation de vérité romanesque.

L'analyse quantitative prétend peser la teneur d'un discours, comme certains dieux égyptiens pesaient les âmes, et débusquer un sens caché cherchant à échapper au filtrage de catégories logiques par lequel on enferme paroles et pensées. Camus, l'un des premiers, incarna une insoumission profonde et responsable à la clarté obligatoire des catégories, ce qui est en soi un « crime -pensée », une déviance culturelle dont il paie encore la note, au niveau même des principes qu'il défend, et qu'on essaie ainsi de retourner contre lui, ou de neutraliser dans le corps même de ses textes. Nous savons tous que les langues ne sont jamais plus en danger que lorsqu'on se penche sur leurs « formes » avec des idées de viol dans la tête.

 


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4 réactions à cet article    


  • bert bert 7 décembre 2013 20:09

    albert a maintenant une belle cravate smiley




    • claude-michel claude-michel 8 décembre 2013 09:42

      heu...ne pas oublier que pendant la guerre...certains de ses articles paraissaient dans un journal collaborationniste.. ?

      On peut trouver trace sur le net...(il n’était pas le seul dans ce K)


      • Claus D. Claus D. 12 décembre 2013 13:18

        Un vieux camarade, plus doué en littérature que moi, m’avait un jour dit que 2 personnages en littérature le fascinaient essentiellement : Meursault, et Iago, dans Othello. Cet ami, très (trop ?) discret quand il s’agit de parler « sérieusement », aurait sans doute eu un commentaire intéressant à ajouter à ce bel article. Voici pour ma part ce que je peux en dire.

         

        Effectivement, le plus difficile quand on évolue, comme nous tous, en « Absurdie », c’est de parvenir à voir sans jamais pouvoir tout comprendre, de parvenir à penser sans raisonner (puisque toutes les raisons semblent désormais empoisonnées), de parvenir à vivre au-delà de simplement exister. Cela suppose une attitude à l’opposé de toute « position » préfabriquée, et d’abord une attitude d’homme simple, sans prétention et sans volonté compulsive de crier à tout-va son opinion, étant donné que, comme le trou-du-c…, tout-le-monde en a un(e).

         

        Je me rallie donc à l’auteur, et à Camus, lorsqu’ils disent que là est la racine véritable de la conscience. Dans un système kafkaïen, résister aux forces n’est pas « aller contre », mais révéler, dévoiler, démasquer les forces en jeu, bien que cela me semble moins simple encore que l’ancien dessein des Lumières face à l’ « obscurantisme » médiéval. Mais si cela est moins simple, ça l’est aussi davantage, puisque finalement le projet est plus modestes que celui des Philosophes : il suffit de jeter un coup d’œil sur l’état des sciences contemporaines pour voir la confirmation indiscutable de ce que les taoïstes, par exemple, avaient senti depuis toujours, c’est-à-dire notre place infiniment modeste dans l’univers, et le pouvoir infiniment modeste de nos sciences. Le problème, c’est qu’une fois celles-ci devenues des « technologies », ce pauvre pouvoir scientifique (mais dont la relativité fait la réelle grandeur, comme celle d’Einstein par exemple) devient positivement et réellement omnipotent et parfaitement destructeur, des corps (tout l’arsenal de guerre contemporain), et d’âmes (il est clair que les « nouvelles technologies » sont au cœur du conditionnement (a-)moral kafkaïen dont parle l’auteur).

         

        C’est ce qu’on pourrait peut-être appeler une « entropie » idéologique, morale, sociale. Mais effectivement, elle est en fait d’abord économique. Qui encore pour dénoncer réellement les dangers de l’argent ? On ne dénonce plus les méfaits d’un système ultra-matérialiste, on ne fait plus que pointer du doigt les inégalités sans s’interroger suffisamment sur le système en entier, qui pourrait parfaitement être autre, et qui, en tout cas, est indiscutablement totalement déséquilibré. Pourquoi tolère-t-on, pour la grande majorité, ce qui semble bien être une imposture « mondialisée », au sens strict ? Pourquoi tant d’apparente impuissance du côté des « alter » en tout genre ? Voilà il me semble l’enjeu des propos de l’auteur.

         

        La réponse effectivement semble essentiellement psychologique. Enfermés dans des schèmes de pensée compulsifs et de plus en plus intolérants, les occidentaux semblent s’enliser toujours davantage dans le déni de réalité, dans cette état d’esprit absurde et lâche de bouffonnerie ordinaire, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils savent très bien que..que notre système est à bout. Mais s’il est bout (tabou), c’est déjà qu’autre chose est possible. Mais là, je crois qu’il n’y a plus lieu de parler.. « Pour préparer l’avenir, donnons tout au présent », disait Camus. Merci, Darkhaiker, de continuer avec lui ce combat.

         

        PS : Hannah Arendt, dans « Les origines du totalitarisme » (que je n’ai pas lu), n’a-t-elle pas fait également à sa manière le procès de l’inconscience contemporaine, s’appuyant sur le fameux procès d’Eichmann ?


        • Darkhaiker Darkhaiker 12 décembre 2013 16:46

          Claus,


          La question du pourquoi et du comment est effectivement centrale. Elle ne permet de réponse satisfaisante qu’à la condition d’un retour à la vérité, non pas seulement historique, mais aussi de nos propres existences, donc à la vérité « actuelle » qui les conditionne – personne ne viendra dire qu’elle n’existe pas, cette vérité personnelle, cette vérité à la fois si commune et partagée, et si privée et particulière –


          D’un côté, en ce qui concerne ce que nous sommes, en tant que personnes, tout nous échappe, et d’un autre, en ce qui concerne notre conscience, rien ne nous oblige absolument accepter ce qui ne va pas dans son sens. Mais il y a un glissement permanent, comme si la conscience dépendait de la personne, alors que seulement l’inverse est vrai, pour une humanité authentique.


          Tout ce qui est commun nous échappe et c’est bien normal, puisqu’il exige un renoncement à ce que l’on est dans sa différence, mais absolument pas jusqu’au point de non retour où l’on voit que tout n’a plus de rapport du tout avec notre « nous », partagé à un autre niveau : un niveau exclus de ce qui est commun justement, puisque la nature humaine n’y trouve plus de place. Ce communisme-là, qu’il soit de marché ou de social est donc une imposture dépersonnalisante et criminelle.


          Par ailleurs et inversement : tout ce à quoi nous voulons être ramenés est si original dans son étrangeté que ce n’est plus qu’une idée de nous-mêmes comme ego. Ego séparé des autres, mais surtout de nous-mêmes. Le modèle de ce qui est personnel n’a rien à voir, non plus, avec ce que nous sommes : aussi différents sommes-nous, nous n’avons jamais été « inédits ». Nous sommes donc très diaboliquement coincés des deux côtés. Aussi unique soit chacun, il n’a jamais été identitaire ou unitaire par rapport à lui-même. La conscience n’est pas une image de soi. La question n’est pas le rapport aux autres mais au Tout, comme vous le notez bien.


          Contrairement à l’inconscience, la conscience est un rapport au monde non calculé, puisque l’inconscience, contrairement à la conscience, prétend ne pas savoir, ce qui est impossible : il ne peut y avoir de séparation que suite à un acte de séparation, volontaire ou pas, mais objectif. La conscience n’est pas une compréhension mais une attitude, comme l’incompréhension en est une autre, engendrant l’étrange et l’étranger, c’est à dire une différence non surmontable et donc non négociable, refusée au nom d’une position de non-conscience universelle, résultant de l’application aveugle de principes universels particularisés dans une culture « avancée ». Culture, au moment de la mort de Mandela, séparatiste, s’il en est.


          Qu’on ne se sache pas séparé, coupé du monde est une chose (principe d’inconscience), que l’on en fasse le principe sur lequel on fonde une inconscience collective validant un aveuglement devenu volontaire, en est une autre. Il y là comme un crime contre soi-même permettant d’inventer l’alibi de sa non-responsabilité : on obéit, comme le nazifié de base le fit, à un ordre de soi étrange mais conforme au modèle dominant, dont on ne veut rien voir ni savoir, puisqu’il domine.


          Ne pouvant plus être vraiment moi-même comme conscience, il en résulterait que je ne peux plus envisager l’autre, non plus, comme soi dans son intégrité disparue, du fait de la perte de la mienne, et que je ne sois donc logiquement plus tenu, à partir de ce fait incontournable, à respecter la sienne, supposée périmée, dépassée, inadaptée et donc sans rapport à la situation. A partir de la mienne, dans mon intimité, toute négation de l’autre est ouverte par contagion : si plus personne n’existe, tout est permis, gratuitement, pour « n’être » plus ce qu’il est que dans une logique ou une autre, selon les circonstances du moment.


          On voit clairement que tout finit par tourner autour de la « situation ». Il y a situationnisme. Mais dans un contexte où la situation n’est définitivement plus que manipulée, construite, résultat d’un calcul, que vaut-il ? Depuis qu’il en est ainsi tout est faux, faussé, truqué, orienté, et nous et tous les « problèmes » avec (qui le sont justement pour cette raison). Quand les sages disent que « la situation est le maître », il ne parlent pas d’une situation à laquelle « on est arrivé », pour la bonne raison qu’ils disent aussi qu’il n’y a pas de chemin.


          Le chemin de soi ou de l’autre ou du monde, peu importe, n’est pas un plan venu du milieu dans lequel on vit pour réaliser des objectifs, si séduisants soient-ils. C’est d’abord un acte par lequel on accepte ce qui est, sans condition ni volonté particulière, hors de soi et des siens, et de ce qui en est pensé, et qui ne fait, en général, que nous y rendre étrangers, et nous en éloigner. Là est la première séparation, la première aliénation, le premier crime contre le monde. Ce crime que la convergence totalitaire du système intellectuel nous contraint à valider à chaque instant pour « survivre » comme « moi » exclusif collectivement dominant, au sens de profitant de cette domination pour exister dans sa reconnaissance officielle. Le chemin de soi n’est ni un pouvoir, ni un savoir, ni un avoir.


          Dans sa quête de simplicité, par delà sa vie officielle ou même inconnue (Ma vie sans moi, disait Armand Robin), à travers des textes comme l’Etranger ou la Chute, dans une direction de son travail, Camus cherchait des vérités interdites, plus par des ruses que par des lois, et pour en parler sans mentir il lui fallait ruser aussi avec certaines ficelles littéraires, pour ne pas tomber dans les pièges tendus à tout « intellectuel engagé ». Et d’abord décrire l’impasse dans laquelle nous sommes placés face à nous-mêmes dès l’enfance. Enfance dont parla si bien Bernanos. Sans mentir.


          Je suis d’accord avec vous pour dire que le totalitarisme commence dans et par l’inconscience la plus ordinaire, pour aller vers celle décrite par Hannah Arendt. Si tuer gratuitement un Arabe dans un livre est un crime virtuel, en tuer tout aussi gratuitement des dizaines de milliers dans la tête de gens amenés à la haine d’une façon ou d’une autre, est un génocide tout aussi virtuel. Le passage à l’acte n’étant plus qu’un « détail de l’histoire ». Dans tous les cas on commence par soi : le suicide, disait Camus, est le seul problème philosophique vraiment important.

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