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L’Homme qui marche ou la métaphore de la condition de l’artiste

Né avec le XXème siècle en Suisse Alberto Giacometti (1901-1966) est issu d'une lignée d'artistes, l'influence de son père déterminant son devenir. Dés 1920, il parcourt l'Italie, mais son activité, partagée entre la peinture, la sculpture et le dessin va se dérouler essentiellement à Paris. Son œuvre est radicale parce qu'il emprunte un chemin solitaire au temps des avant-gardes du cubisme et du surréalisme. Il se détourne d'une carrière toute tracée et privilégie une voie personnelle, exigeante, hors des sentiers battus, et sa personnalité est pleinement inscrite dans les enjeux artistiques de son siècle.

Modeler contre et avec la matière

Ses œuvres cubistes des années 1925-1929 sont marquées par Constantin Brancusi, l'art primitif africain et océanien, l'art des idoles cycladiques, il y utilise des formes simplifiées à l’extrême et aux surfaces nettes (Femme cuillère, 1927). Dans ses objets surréalistes des années 1930, il se 'préoccupe de fabriquer de l'espace contenant un ou plusieurs objets' selon Michel Leiris (Boule suspendue, 1930) en s'affranchissant de la plénitude des volumes au profit des formes. Au cours des années 1940, il rencontre Annette Arm qui deviendra son épouse et l'un de ses modèles favoris. Pendant la guerre il se réfugie à Genève et réalise des figures minuscules en bronze placées sur des socles disproportionnés. A son retour à Paris en 1945, il multiplie les femmes debout, immobiles et les hommes en marche, figures longilignes et majestueuses, à la structure linéaire, conçues dans une économie du modelage au terme d'un long et difficile cheminement. Sartre, dont il est proche, évoque à propos de son travail : 'La matière de Giacometti, cette étrange farine qui poudroie, ensevelit lentement son atelier, se glisse sous ses ongles et dans les rides profondes de son visage, c'est de la poussière d'espace'. Le sujet de l'art devient pour lui la représentation de l'être humain et il va tenter de façonner l'homme dans sa présence au monde, sans, selon lui, jamais y parvenir, artiste exigeant toujours en recherche, jamais satisfait de lui-même, être entièrement dédié à la création de sculptures d'une grande intensité visuelle.

L'Homme qui marche, 1960

L'Homme qui marche apparaît dépouillé de tout superflu, de toute arrogance, au profit de l'essentiel. L'Homme qui marche d'un pas si décidé et fragile à la fois, sa silhouette décharnée surgissant d'un large socle en plâtre d'où les pieds s'arrachent à la matière. Pas de pathos dans ce personnage aux pieds alourdis par la terre sur laquelle ils sont posés, personnage irrémédiablement seul et on ne peut plus humain. Notre regard s'attarde sur le vide, le creux laissé par l'enjambée et dont l'enjeu est pour son créateur aussi important que l'est le plein . Solitaire et hors d'atteinte, courbé par le poids du monde, il continue de marcher à l'encontre de la violence de la société. Figure de l’errance, il marche avec une grande détermination, tout comme Giacometti. L'Homme qui marche, icône de l'Art contemporain et représentation de la gravité de la vie. Réalisé par l'artiste six ans avant sa mort à un moment où la création devient pour lui une marche implacable, obstinée, indispensable. La marche, comme métaphore de la condition de l'artiste. Explorateur d'un espace urbain, la marche est pour Giacometti l'occasion de s'immerger dans Paris, au cours de promenades essentielles à son travail d'artiste. Dans ses écrits on retrouve des sensations d'expériences physiques du monde et de rencontres entre deux personnages, ici une femme inconnue.

'...Je la suivis, elle s'arrêta

Je la saluai, elle répondit

Nous avons marché…' (Je me promenais)

C'est cette quête de réconciliation de la marche avec le fantastique de l'imaginaire qui crée une tension si dynamique chez l'Homme qui marche.

La marche comme contact avec le monde, nous rappelle sans cesse notre finitude

Marcher, ce n'est pas s'illusionner par la vitesse ou l'élévation sur notre condition mortelle, mais avancer à l'encontre de cette exposition à la solidité du sol, à ce mouvement d'enfoncement. Marcher, c'est se résigner à être ce corps incliné, corps de plomb qui à chaque pas retombe sur la terre, pour y reprendre racine. La marche, en ce sens, serait-elle une invitation de l'artiste à mourir debout, ou une métaphore de l'homme universel, qui d'un grand pas persévère dans le vivre, tourné vers l'avenir ?

Il y a mille manières de se projeter dans l'art de Giacometti, qui de par sa résistance à toute opulence matérielle, de par la fragilité et l'intensité de ses sculptures et de leur beauté austère, sombre, saturnienne, de par son chemin singulier, radical et solitaire, de par une lutte incessante contre le travail de la mort reste une énigme, alors que son œuvre raisonne encore très fortement de nos jours.


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