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L’Hôte loin des hommes

« Loin des hommes » est un film de David Oelhoffen, très librement adapté de la nouvelle de Camus « L'Hôte ».
Très, très librement adapté, à tel point qu'on pourrait dire que « L'Hôte » d'Albert Camus et « Loin des hommes » de David Oelhoffen sont deux œuvres à partir d'un même « fait divers » : « En Algérie française, un villageois qui a tué un cousin pour une histoire de grain est confié par un gendarme à l'instituteur qui doit l'amener aux autorités de la ville voisine ».

L'HÔTE

A partir de là, Albert Camus a écrit une nouvelle de quelques pages, « L'Hôte » dans laquelle on retrouve la beauté d'écriture et du monde de Camus. Et sa solitude écrasée.

L'action se déroule dans une école et ses alentours, à l'écart du village, entre trois personnages : Daru, l'instituteur, personnage central qui vit seul dans cette école, désertée de ses élèves par cet hiver enneigé ; le gendarme d'origine corse, Balducci, qui amène avec lui l'Arabe, sans nom, auteur d'un crime de sang.

L'instituteur n'est pas seulement l'enseignant qu'il a choisi d'être. Il est aussi un agent de l'administration. En temps « habituel », il distribue une aide alimentaire en grain aux élèves qui viennent en classe. Cette aide alimentaire est nécessaire pour la survie de familles du village, « cette armée de fantômes haillonneux errant dans le soleil ». Elle fait de l'instituteur, qui se veut porteur des lumières du savoir, un auxiliaire social de l'administration coloniale.

Le gendarme vient à l'école pour lui confier l'Arabe qu'il doit convoyer à la ville voisine, le transformant ainsi en auxiliaire de l'autorité policière. Malgré son refus, le gendarme repart aussitôt en lui laissant son revolver et l'Arabe. Le voilà, supplétif ! Malgré lui.

Ayant hébergé, nourri son hôte, tous deux se mettent en route le lendemain matin. Daru conduit l'Arabe jusqu'au carrefour, lui fournit un minimum de survie et lui indique deux possibilités, prendre le chemin de la prison ou celui qui conduit chez les nomades, la survie, la liberté.

L'Arabe choisit la ville et la justice coloniale.

« L'Hôte » est l'une des nouvelles de « L'Exil et le Royaume », dernière œuvre d'Albert Camus, publiée de son vivant en 1957. « L'Hôte » a, probablement été écrite entre 1952 et 1954-55. L'action se déroule avant les «  événements  » d'Algérie, avant le 1er novembre 1954.
Mais les propos du gendarme font penser que la situation est lourde. Que la révolte gronde. Qu'il faut serrer les rangs. Il fournit à Daru qui n'a qu'un fusil de chasse, un revolver pour sa mission.

L'Arabe est-il «  contre nous ? » demande Daru,« Je ne crois pas. Mais on ne peut jamais savoir ».

Il a commis un crime pour une histoire familiale de grain. Il a fui la justice, protégé par les siens, a été capturé mais au moment du choix qui lui est offert par Daru, il prend le chemin de la soumission à l'autorité de la justice coloniale non celui de la liberté.

Quand il revient dans sa classe, Daru trouve écrit sur le tableau   : «  Tu as livré notre frère. Tu paieras.  » -

Daru, le juste, n'écoute que sa conscience, estime que livrer l'Arabe est contraire à son sens de l'honneur. Il espère qu'il va s'enfuir discrètement et ainsi le délivrer de son problème moral, de la nécessaire décision d'amener ou non l'Arabe à la ville. L'Arabe ne fuit pas. Daru veut continuer à apporter l'autonomie aux enfants par l'enseignement, rester au dessus de la mêlée, y compris en soustrayant un criminel à la justice des hommes. Mais il se trouve pris dans l'engrenage des affrontements à venir.

La solitude de Daru va au delà de son isolement politique, de l'incompréhension du gendarme, de l'Arabe ou des «  frères  ». Il vit seul dans cette école, depuis un an, sans femme, sans enfant, loin du village, sur un plateau désertique, dans un pays « cruel à vivre » « où il était né ». Camus marque cette solitude, en commençant la nouvelle avec une école, « vide et glacée », vidée de ses élèves par le froid et la neige.

Si Daru éprouve des sentiments pour le gendarme ou l'Arabe, ils n'apparaissent guère si ce n'est dans ce que nécessite sa dignité : hospitalité pour l'Arabe, quoi qu'il pense de son crime, refus de conduire l'Arabe à la ville, malgré ses liens avec le gendarme. Et s'il ressent, au petit matin, une « sorte de fraternité » avec l'Arabe, celle des « hommes, qui partagent les mêmes chambres, soldats ou prisonniers », il s'en défend car« il n'aimait pas ces bêtises »

Mais ce qu'il aime par dessus ces hommes, c'est le pays : « partout ailleurs, il se sentait en exil ». Même si ce pays est décrit comme dur, inhospitalier par sa nature et par ses hommes. Daru est, à la fois, fasciné et écrasé par la beauté de ce paysage inhumain.

« Les plateaux calcinés mois après mois, la terre recroquevillée peu à peu, littéralement torréfiée, chaque pierre éclatant en poussière sous le pied. Les moutons mouraient alors par milliers et quelques hommes, çà et là, sans qu'on puisse toujours le savoir. Le pays était ainsi, cruel à vivre, même sans les hommes, qui, pourtant, n'arrangeaient rien ».
« 
Une lumière tendre et vive inondait le plateau désert... Daru buvait, à profondes aspirations, la lumière fraîche.Une sorte d'exaltation naissait en lui devant le grand espace familier, presque entièrement jaune maintenant, sous sa calotte de ciel bleu ».
« Quand toute la neige serait fondue, le soleil régnerait de nouveau et brûlerait une fois de plus les champs de pierre. Pendant des jours, encore, le ciel inaltérable déverserait sa lumière sèche sur l'étendue solitaire où rien ne rappelait l'homme. »
« Dans ce désert, personne, ni lui ni son hôte n'étaient rien. Et pourtant, hors de ce désert, ni l'un ni l'autre, Daru le savait, n'auraient pu vivre vraiment. il se sentait étrangement vide et vulnérable
. »

« L’Hôte » s’achève sur  une phrase désespérée qui ne parle pas seulement de sa solitude parmi les hommes mais aussi de la fin d'un monde, de sa disparition dans la terrible grandeur de la nature : «  Dans ce vaste pays qu’il avait tant aimé, il était seul.  »

LOIN DES HOMMES

A partir de ce même « fait divers », David Oelhoffen a imaginé un magnifique western, pétri d'humanisme chrétien, situé en Algérie française, tourné dans l'Ouest (maghrébin, au Maroc, semble-t-il). De très belles images d'un pays désertique servent de décor à une guerre cruelle où s'affrontent les hommes.

Le film commence par une vue de l'école isolée dans la montagne mais pleine de la vie, des jeux et des cris des élèves en récréation. Daru enseigne, distribue et grain et galette...

Le soir arrivent le gendarme et l'Arabe. Daru semble bien décidé à ne pas livrer l'Arabe aux autorités. L'intervention au petit matin de cavaliers dont les troupeaux ont été décimés dans la nuit, qui viennent pour récupérer l'Arabe et lui faire payer les exactions de « ses frères », conduit l'instituteur, à s'interposer les armes à la main.
Dès lors, Daru devient le héros de ce film d'action. Il est contraint de quitter son école « Pas de classe aujourd'hui  » écrit-il sur le tableau, pour partir avec l'Arabe qu'il doit protéger. Et cette protection va s'avérer mouvementée.

Car dans cette marche vers la ville, Daru et l'Arabe vont faire des rencontres dangereuses : d'abord un très beau cavalier arabe qui les menace d'un fusil et que Daru est obligé d'abattre ; ensuite, une colonne de rebelles dans laquelle se trouvent engagés des hommes qui ont servi sous les ordres de Daru pendant la campagne d'Italie ; enfin un violent affrontement entre ces rebelles et un important détachement de l'armée française qui ratisse et élimine, «  avec ordre de ne pas faire de prisonniers ».
Cette longue marche aboutira à un «  saloon  » où tous deux approcheront une femme, ce qui n'était pas arrivé à Daru depuis longtemps, une première pour Mohamed.

Cette longue marche dangereuse dans de splendides montagnes rouges, arides, inhospitalières, va donner une certaine épaisseur humaine aux deux personnages, notamment à Mohamed. Aux moments de repos, les deux héros vont se parler, se connaître, s'apprécier, au delà des échanges obligés, durs pour survivre.
Daru a vécu sa jeunesse dans le pays, a fait la campagne d'Italie avec des Algériens qui le considèrent comme un frère, qui, cette fois, a choisi le mauvais camp. Daru a perdu sa femme, il y a dix ans. Daru crie quelquefois quand il fait classe...
Mohamed a tué son cousin parce qu'il était l’aîné de sa fratrie et qu'il devait protéger la famille. Mohamed n'a jamais connu de femme. Rêve de se marier. S'il revient au village, la famille du cousin devra le tuer entraînant les deux familles dans une succession de vengeances sans fin... S'il est pris et exécuté par les autorités françaises, la guerre familiale n'aura pas lieu... C'est ce qu'il a choisi.

Daru revient pour un dernier cours et faire ses adieux aux élèves. Le dernier en partant lui offre un dessin. Comme, au moment de la séparation, Mohamed lui a offert sa seule richesse matérielle, une pièce de monnaie arabe. Chacun est parti vers un destin différent mais aussi imprévisible, ce sont deux amis qui se quittent. Deux amis qui ont grandi. Deux amis qui s'en remettent à Dieu.

 

PS1 : Alexandre Dumas aurait dit qu'il importe peu de violer l'histoire pourvu qu'on lui fasse un bel enfant. Ici, le gendarme montre à l'instituteur le journal qui annonce les attentats du 1ernovembre 1954. Le lendemain, les deux héros rencontrent un groupe de maquisards et aussitôt après une importante opération de ratissage par l'armée française avec l'ordre de ne pas faire de prisonniers. Il s'agit là d'un « raccourci chronologique ».

PS 2 : Pour incarner l'instituteur Daru, le réalisateur David Oelhoffen a choisi le très beau Viggo Mortensen. Malheureusement son accent paraît peu correspondre à ce qu'on attend d'un Français d'Algérie d'origine espagnole !


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1 réactions à cet article    


  • rpplbis rpplbis 30 janvier 2015 20:28

    moi qui ne connaît pas ce pays et peu cette histoire, je n’ai pas vu tant de choses. Un hymne à l’amitié virile guerrière, un peu craignos... aux exploits inattendus, à la chance dans les combats... et à la happy end...

    Mais Je n’habite pas l’Atlas

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