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La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film « Les Éternels »

« Rien n’est plus pur que la cendre de volcan. Tout ce qui brûle à haute température se purifie. ».



Cette réplique est sans doute l’une des plus importantes du (long) film du réalisateur chinois Jia Zhangke intitulé en français "Les Éternels" mais dont le titre anglais paraît plus adapté : "Ash is purest white". Elle a été prononcée par l’actrice Zhao Tao qui joue le rôle de Qiao, une jeune femme plus fidèle qu’amoureuse (« Je ne ressens plus rien pour toi ! »), sur fond de grands espaces, plaines et montagnes.

Je suis allé le voir au cinéma, film en principe de série noire sorti en France le 27 février 2019, non pas parce que j’aime les séries noires, mais pour une raison toute simple : parce que la Chine me fascine. Et je dois dire que ce film a répondu à toutes mes attentes : je l’ai adoré à tout point de vue.

J’ai peu l’habitude d’évoquer un film, je l’ai fait une ou deux fois ("Quai d’Orsay" pour un récent, "Le Président" pour un ancien). C’est toujours très difficile d’en parler sans casser la joie de la découverte des futurs spectateurs. Ne pas casser le "suspense dramatique", ne pas raconter l’histoire (qu’on peut de toute façon retrouver sur Internet), mais je voulais en parler pour encourager vivement d’aller le voir (je précise que je n’en ai aucun intérêt sinon une simple curiosité culturelle).

Depuis l’effondrement de l’URSS, il est assez facile, pour ceux qui n’y sont pas allés, d’avoir "accès" à la vie quotidienne contemporaine des Russes grâce aux livres, aux films, etc. La dictature communiste n’est plus que du passé en Russie et, même s’il peut y avoir parfois de la nostalgie (on parlait d’Ostalgie en Allemagne de l’Est), elle fait partie d’un passé irréversible. Notons d’ailleurs (je me tourne à ses laudateurs) que Vladimir Poutine n’a aucune vision communiste de la Russie mais une vision purement nationaliste.

Pour la Chine, la situation est très différente, car elle vit encore sous la dictature communiste. On pourrait disserter en long et en large sur l’expression "dictature communiste" associée à la Chine, mais le fait est qu’elle se revendique du "communisme" (certes, capitaliste, et le pays n’a rien de libéral, ceux qui confondent capitalisme et libéralisme devraient relire quelques manuels d’économie), et "dictature" parce que la voix d’un citoyen chinois n’est pas écoutée dans les choix qui déterminent la politique nationale du gouvernement chinois.

C’est donc plus difficile d’avoir une vision assez impartiale et réelle de la Chine contemporaine sans risque de propagande, d’un côté ou de l’autre, qu’on y soit allé ou pas, cela ne change pas beaucoup (même si un voyage rapproche d’une vision plus réaliste). Pourtant, il est difficile de dire que la Chine est un pays fermé.

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Depuis une vingtaine d’années, au contraire, c’est un pays ouvert. J’ai eu la chance de connaître des amis chinois venus en France, des chercheurs de haut niveau (dans la mécanique, dans la biologie, etc.) avec qui j’ai pu avoir des discussions passionnantes (avec une très grande culture et avec peu de différences intellectuelles avec des Européens), et à qui j’ai posé évidemment, parce que cela m’intéressait, la question de la démocratie. Leur réponse, malgré l’ouverture intellectuelle et culturelle dont ils ont toujours fait preuve, a toujours été du genre : nous avons le meilleur gouvernement possible, ceux qui sont à ces responsabilités sont les meilleurs, alors il faut les soutenir.

En gros, un gouvernement de concours général. Les Chinois sont souvent très élitistes (comme les Français souvent : le concept de "grandes écoles" n’est pas anglo-saxon ; aux États-Unis ou au Royaume-Uni, on se moque complètement du diplôme, aussi prestigieux soit-il, quand un candidat a déjà plusieurs dizaines d’années d’expérience, ce qui compte, évidemment, c’est l’expérience). Et quand je poussais plus loin la discussion, mes amis chinois me parlaient des scandales politico-financiers qui éclaboussaient la France, mais l’argument ne tient pas beaucoup car il y a aussi des affaires de corruption en Chine (utilisées d’ailleurs politiquement pour disgracier certains responsables).

Cette ouverture, elle est aussi dans le domaine commercial. J’ai déjà reçu plusieurs coups de téléphone de commerciaux très "agressifs" (pas dans le sens relationnel, au contraire, ils sont très sympathiques, mais dans le sens commercial) dans le domaine industriel et je m’étonnais qu’ayant accès à des "Occidentaux" (je n’aime pas l’expression mais je n’en ai pas trouvé d’autres), pourquoi ils ne me criaient pas qu’ils n’avaient pas de liberté d’expression et qu’ils préféraient m’inciter à acheter leurs produits (qui, pour l’occasion, étaient de très hautes performances).

Ce qui est clair, c’est que la société chinoise évolue à une vitesse effroyable. Elle est "plurielle" également, aussi contrastée que la société américaine (Côte Est, Texas, Californie, Middle East, etc.) : entre un citadin de Shanghai ou Canton, qui vit à cent à l’heure dans une société hypermodernisée et un paysan au fin fond d’une région reculée, ce n’est même pas une différence de géographie qu’il faut suggérer, c’est une différence d’époque, on remonte loin dans le temps…

Le film "Les Éternels" permet un peu de comprendre cela. L’unité de temps est une période assez longue, de 2001 à 2018. L’unité de lieu est aussi très vaste même si la majeure partie de l’histoire se passe à Datong (3,3 millions d’habitants), deuxième ville de la province du Shanxi. On peut ainsi admirer les très jolis paysages des régions chinoises (les paysages américains sont connus grâce aux westerns et autres films, ceux de Chine sont plus rarement visibles dans la culture accessible en Europe).

Pour l’anecdote, que l’histoire se passe dans le Shanxi n’est pas anodine puisque le réalisatrice et l’actrice principale sont originaires tous les deux de cette région… et se sont d’ailleurs mariés en 2012.

L’histoire a pour cadre, pour contexte, pour prétexte, la pègre chinoise. Pas la grande mafia, non, mais les petits trafiquants qui vivent grâce à leurs trafics dans une région dévastée, en perte de vitesse économique avec la fermeture des mines et l’absence de toute solution économique ou sociale de rechange proposée par les autorités. La pègre, c’est un peu le retour à l’ultralibéralisme, à la loi de la jungle, à une véritable liberté, mais clandestine (et les autorités, dans ce film, semblent plutôt fermer les yeux, sauf quand cela voit un peu trop, quand certains faits émergent de trop), mais c’est aussi une certaine morale, une certaine "loyauté et droiture".

Le scénario tient autour des deux acteurs principaux. L’héroïne, Qiao, jouée par Zhao Tao (42 ans), et le héros, Bin, joué par Liao Fan (45 ans), tous les deux déjà connus, reconnus et récompensés par le cinéma international. En écrivant cela, j’ai nommé les trois principaux personnages : le réalisateur et les deux acteurs. Il y a bien sûr d’autres acteurs, plutôt intéressants, mais ils ne sont là que comme soutiens aux deux principaux personnages, comme faire-valoir.

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Donc, histoire d’amour ? Peut-être, peut-être pas. En fait, l’amour n’est pas ici un long fleuve tranquille. Ni long, ni tranquille. C’est aussi noir qu’une série noire. Dans ce film, l’amour peut être lâcheté, peut être ingratitude, peut être oubli, peut être goujaterie… enfin, quand il est au masculin, parce que la performance de ce film, c’est de dire aussi que l’amour peut être fidélité lorsqu’il est au féminin, mais pas une simple fidélité comme on l’imagine, une fidélité à l’être aimé quand plus rien, plus aucun lien ne le retient, plutôt une fidélité à soi-même, à ce qui fait sa propre force. Un cœur, une fidélité aux couleurs du devoir moral ("loyauté et droiture").

Je ne veux pas en écrire trop car cela n’aurait d’intérêt que pour ceux qui ont déjà vu ce film de près de deux heures et demi. Ce que je souhaite affirmer ici, c’est que ce film est admirablement joué par les deux acteurs principaux, d’une crédibilité et d’une authenticité extraordinaires, et qu’il a été excellemment réalisé et monté. Ce n’était pas le premier essai pour Jia Zhangke, mais malheureusement, je n’ai vu aucun autre de ses onze précédents films (dont "Au-delà des montages" en 2015), mais certains critiques n’hésitent pas à dire que "Les Éternels" est son meilleur film et je n’en doute pas. Ce n’est pas pour rien qu’il a été sélectionné au Festival de Cannes de l’an dernier et ainsi, diffusé en avant-première le 11 mai 2018 (avant la sortie officielle en Chine le 21 septembre 2018).

Eh oui, un film chinois qui sort en Chine doit forcément être un film accepté par les autorités chinoises, donc, un film qui reste dans les limites de la "bien-pensance chinoise". Alors, parlons justement du réalisateur Jia Zhangke (48 ans). Il était étudiant à l’époque du massacre de Tiananmen et il a participé à des manifestations dans la province où il étudiait. Il a publié un roman en 1991 et son cinéma auquel il se consacre depuis 1993 n’est pas sans rapport avec ce qu’il a vécu pendant la répression.

D’ailleurs, à la fin des années 1990, il fut doublement censuré par les autorités chinoises : interdit de tourner et interdit d’être diffusé. Il réussit malgré tout à braver (du moins financièrement) certaines interdictions, d’autant plus qu’il commença à être connu internationalement à partir de 1998 (son premier long-métrage fut sélectionné au Festival de Berlin). Mais cette "censure" n’a pas duré très longtemps, seulement quelques années, car les autorités chinoises ont évolué aussi sur le cinéma (selon Philippe Grangereau, dans "Libération" du 10 décembre 2013) : pour elles, le cinéma présenté initialement comme un "outil de propagande idéologique primordial du gouvernement" s’est transformé simplement en "industrie". Où le dieu communiste se fait pervertir par le dieu argent !

Jia Zhangke fut consacré mondialement le 9 septembre 2006, lors de la 63e Mosrta de Venise (jury présidé par Catherine Deneuve), en obtenant le Lion d’or pour son film "Still Life" (2006). Signe qui montre qu’il a été "intronisé" comme un cinéaste "officiel", Jia Zhangke, tout rebelle qu’il ait été, a été élu en mars 2018 député de l’Assemblée nationale populaire et à ce titre, il a voté la fin de la limitation à deux mandats présidentiels du Président chinois Xi Jinping, ce qui a étonné beaucoup d’observateurs.

Pourtant, la production de son dernier film "Les Éternels" ne semble pas avoir réduit ses ardeurs de révolte, même si Jia Zhangke les exprime de manière très feutrée, très discrète, presque inaperçue pour pouvoir rester "raisonnable" aux yeux du gouvernement chinois. J’ai en tout cas dénombré deux sujets d’opposition très forte qui sont évoqués tout en douceur, tout en ellipse, implicitement mais non moins fermement.

Le premier concerne le fameux barrage des Trois-Gorges (je l’avais évoqué à propos de Li Rui), le plus grand barrage du monde, qui a englouti à partir de 2006 des centaines de villages, a fait déplacer près de 2 millions d’habitants et met en permanence en danger 75 millions d’habitants vivant en aval (notamment à Changshua et à Wuhan). Le film donne à voir en fait les bords du Yang-Tsé-Kiang avant l’immersion, ses très nombreux immeubles vidés, la population prenant le bateau pour quitter les lieux et cette annonce sonore surréaliste qui conseille de bien regarder et de photographier le paysage actuel car dans quelques années, il aura complètement changé avec la mise en service du barrage. C’est montré par petites touches discrètes, avec des images personnelles du réalisateur (des rushs non utilisés de ses précédents films), mais j’interprète cette scène comme une critique très sévère contre cette décision folle d’avoir construit un barrage qui ne couvre, avec ses 85 TWh par an, que 3% de la consommation nationale au lieu des 10% prévus.

Le second sujet, encore plus discrètement montré, est encore plus glacial. Tout à la fin du film, il y a un plan montrant l’installation d’une caméra de surveillance dans une rue… puis, l’une des dernières scènes du film, on voit l’héroïne, mais par écrans de caméras de surveillance interposés. Sans insistance, sans explication, tout en sous-entendu. Nous sommes alors en 2018 et le film s’arrête là, et laisse entendre que le gouvernement chinois est donc capable d’épier toutes les vies privées des habitants.

J’ai peut-être raté d’autres sujets d’opposition tout aussi discrètement évoqués, mais cela a toujours l’air "anodin" voire "équivoque", interprétable de plusieurs manières. C’est probablement la marque de fabrique du réalisateur qui joue beaucoup sur l’implicite, au point qu’il faut bien suivre le cheminement du film pour ne pas être perdu dans les unités de temps (on saute d’une époque à l’autre sans crier gare, mais toujours de manière chronologique, il n’y a pas de flash-back), et dans les unités de lieu, car avec ce film, c’est l’un des grands intérêts documentaires du film (Jia Zhangke a réalisé aussi plusieurs documentaires), fait voyager, le spectateur voyage avec l’héroïne, voit les villes (Wuhan), les montagnes, les plaines.










Quand on regarde ce film, on se rend compte que les mœurs de la société ont peu de différences avec celles de la société européenne, dans un cadre certes très différent, mais par exemple, le smarphone constitue un accessoire indispensable aux relations sociales et affectives, et aussi, les tentatives de drague à deux balles existent aussi bien en Chine qu’en Europe, comme l’exemple de ce chasseur d’extraterrestres. Ce dernier propose de recruter la jeune femme (l’héroïne), "recruter" dans tous les sens du terme, pour créer un (supposé) business dans le Xinjiang, la très étendue région ouïghoure (appelée aussi Turkestan oriental) située à l’extrême ouest, en proie à de graves tensions communautaires avec des attentats islamistes ayant tué des dizaines de personnes (le gouvernement chinois y a interdit le port du voile pour les femmes, le port de la barbe musulmane pour les hommes, l’attribution aux bébés de prénoms musulmans, comme Mohammed, etc.).

Pour essayer d’appréhender la Chine contemporaine, je trouve que ce film "Les Éternels" est excellent, émouvant, autant pour ce qu’il montre que pour l’histoire elle-même qui est elle aussi passionnante. J’encourage donc tous les cinéphiles et les sinophiles à aller le voir !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
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La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
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Mao Tsé-Toung.
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Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
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Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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