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La chorégraphie urbaine de « 35 Rhums »

Lionel, conducteur de train, vit avec sa fille Joséphine, étudiante. Ils sont heureux, tout en sachant très bien que cette « vie conjugale » et ce bonheur à deux est provisoire. Bientôt, la jeune fille métisse devra prendre son envol, c’est dans l’ordre des choses, comme on dit.

35 Rhums*, beau film, crépusculaire et lunaire, sur la frontière, les passages, les rites de passage et les solutions de continuité. Quand l’occasion se présente, tel un mariage, boire cul sec… 35 rhums chez des amis ou au comptoir d’un zinc. Faut-il ou non franchir les limites ou bien rester dans l’entre-deux, comme en transit ou en stand by ? Pour certains, des étudiants en anthropologie dont on veut couper l’herbe sous le pied, il s’agit de préparer la révolution, parce qu’ils n’arrivent plus, à plus d’un titre, à respirer. Pour d’autres, il ne s’agit pas d’être sur le pied de guerre ou de faire le pied de grue, sagesse oblige peut-être, mais davantage de savourer chaque instant, dans une plénitude du quotidien qui excède le train-train, que ce soit au travail, comme Lionel, cowboy urbain à la force tranquille qui conduit des RER au bout de la nuit, ou dans l’amitié, les amours, la cuisine, le sel de la vie : parcourir l’existence et les lignes des chemins de fer, qui se croisent et se décroisent, comme l’on parcourrait, mi-sérieux mi-intrigué, les lignes de la main. Suivre la ligne et ses intervalles, et faire bouger les lignes en cultivant l’entre-deux. A l’instar de Lionel, être animé d’une virilité de vieux lion conquérant, tout en ayant dans les gestes du quotidien un je-ne-sais-quoi de gracile, de limpide et de féminin. Entre immobilité et ivresse, le très beau Alex Descas (Lionel) est tout aussi à l’aise au sein d’un repas-brochettes se transformant bientôt en décharge sensuelle, voire électrique, que dans les plages de solitude, les temps suspendus et les silences. Etre ici et ailleurs. Etre français et antillais, comme Lionel. Vivre dans l’Hexagone tout en rêvant d’un ailleurs, comme Joséphine qui adore son père tout en préparant sa vie de femme, en dehors du cocon familial d’un immeuble SNCF (18e, Paris), ou comme son boy next door Noé - Neo ? – qui, au seuil de l’âge de tous les possibles, semble heureux en étant à la périphérie de sa vie, de son couple et de ses us et coutumes : de la France à l’Afrique noire et vice versa, tel un funambule, hors limites, éternellement suspendu à un fil. Ce film initiatique sait aussi filer la métaphore, c’est l’histoire d’une mue, d’un passage de témoin : le petit chat est mort pour annoncer du nouveau.

C’est un film de l’interstice : entre blanc et noir, entre chien et loup, entre prosaïque et sublime, entre tranches de vie et de gâteau, entre destinée libertaire et fatum - n’oublions pas le collègue du rail qui achève son parcours en se suicidant sur les voies, parce qu’il en a marre de vivre sa préretraite en voie de garage. Etre ici et ailleurs, c’est de cela dont parle le film, on est aux bords de Paris, à la frontière entre ville lumière et banlieue ; on file non-stop le long des voies qui viennent de la Gare de l’Est et qui peuvent même virer en escapade « amoureuse » (cf. les « on est bien ici » du père amant) jusqu’à Lübeck, en Allemagne, histoire de visiter la borderline Ingrid Caven, entre présence et absence. Un ange passe souvent chez Lionel et dans sa vie (Joséphine, la patronne du bar, Gabrielle…). Et Claire Denis, dans son cinéma zen lorgnant malicieusement vers Ozu (les autocuiseurs !), sait aussi les laisser passer. C’est un cinéma de la pause, plus que de la pose.

Plutôt que l’agitation, la conquête frénétique et les longues déclarations bavardes, Claire Denis, via ballades des gens heureux signées Tindersticks, ellipses poétiques et perspectives fuyantes de la beauté urbaine, préfère les non-dits, la pudeur des sentiments et la tendresse d’un doux regard. Si j’apprécie autant ce film (du 3,5 sur 5 pour moi) qui, façon le cinéma truffaldien, avance tel un train filant dans la nuit noire de la salle obscure, c’est aussi et surtout parce qu’il est une grande déclaration d’amour d’une femme-cinéaste à son homme-acteur, le taiseux et magnétique Alex Descas. Mais bon, soit dit en passant, si vous n’aimez pas les films contemplatifs, les banlieues bleu nuit et les personnages qui parlent peu, et que vous préférez l’action à gogo, eh bien allez plutôt voir B13 U ! 

* Un film (1h40 mn, 2008) de Claire Denis, avec Alex Descas, Mati Diop et Grégoire Colin. Date de sortie au cinéma : 18 février 2009

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