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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La Dernière maison sur la gauche » : copie conforme de « Funny Games US » (...)

« La Dernière maison sur la gauche » : copie conforme de « Funny Games US » ?

La Dernière maison sur la gauche, remake du film de Wes Craven de 1972, est le 2ème long métrage réalisé par Dennis Iliadis, après l’inédit Hardcore (2004). Le scénario est simple : Mari et Paige sont torturées et violées par un trio de sadiques en cavale dans l’Amérique profonde. Apparemment, ces deux jeunes filles n’ont aucune chance, mais c’est sans compter l’intervention hors limites des parents de Mari qui, décidés à venger leur fille, vont traquer les tortionnaires…

Ce qui m’a étonné avec ce film, qui est d’une indéniable efficacité narrative, c’est que toute sa 2ème partie (l’arrivée, dans une résidence secondaire, de psychopathes qui vont soudain passés du statut de bourreaux à celui de proies) ressemble à une variante de Funny Games US (Haneke), sorti en avril 2008. Ces films, interdits aux moins de 16 ans, sont tous deux des remakes et présentent un théâtre de la cruauté s’inscrivant dans des lieux communs quasi identiques : même décorum (une maison isolée au bord d’un lac), même aspect froid de jeunes gens atteints de « glaciation émotionnelle », même détonateur narratif (l’intrusion du Mal dans une cellule familiale à la façon du loup entrant dans la bergerie), même scène-effet de bascule dans une cuisine autour d’un objet du quotidien (les œufs pour Haneke, le vin pour Iliadis) et même tension permanente distillée avec une mécanique filmique brillante – habilité manifeste à jouer avec les nerfs du spectateur, science du montage, cadrage au cordeau, huis clos anxiogène, plans-séquences et relation otages-ravisseurs tendue comme un arc : « Je hais les inserts. J’ai envie de tout voir en continuité, sans devoir recourir à des astuces de montage. » (Iliadis). Leurs similitudes thématiques et formelles m’ont frappé à un point tel que j’ai l’impression, mais il est vrai avec des enjeux – en théorie - différents, que Funny Games US et La Dernière maison…seraient, paradoxalement, comme l’avers et le revers d’une même médaille cherchant à blasonner une monstration du divertissement sadique et de l’ultra violence. Mais, d’un côté, on est dans le 1er degré, dans un respect sincère des codes du genre, on sent qu’il s’agit d’un cinéaste (Iliadis) ne pètant pas plus haut que le genre, sachant que n’est pas Kubrick qui veut - il s’exerce, de manière assumée, dans le pur cinéma de genre : un film d’horreur mâtiné de gorno (fusion entre gore et porno, au sens de « pornographie visuelle » se plaisant à faire durer le plan pour tout montrer) - et, de l’autre, on a Haneke, cinéaste allemand infiltrant le cinéma mainstream américain, qui, avec son objet filmique se voulant dénonciateur, cherche à reprendre les codes d’un certain « cinéma de la violence » pour mieux souligner la perversité d’une société contemporaine prenant son pied avec des divertissements voyeuristes écœurants : « [Sur Saw, Hostel] Je trouve dégueulasse cette nouvelle cinématographie qui « déréalise » la violence en prétendant être réaliste. (…) Funny Games confronte le spectateur à la merde qu’il a l’habitude de regarder. (…) Tant que cette fascination malsaine existera, j’y reviendrai sans cesse, et toujours en opposition au cinéma dominant. (…) J’ai toujours dit que ce film tourné en Amérique [Funny Games] est une sorte de cheval de Troie. On fait un film américain, avec des vedettes américaines et contre ce genre de cinéma.  » (Haneke).

Pourquoi pas, je comprends tout à fait les intentions de cet auteur-là (il s’agit de souligner les dérives d’une société du spectacle qui, avec des films trash et des programmes TV de plus en plus extrêmes, cherche à stimuler le voyeurisme des spectateurs à base d’absence de déontologie et de manipulation des esprits), pour autant, et c’est là que le bât blesse selon moi concernant la visée d’Haneke, c’est que, comme le rappelle Dante, « L’enfer est pavé de bonnes intentions. » Eh oui, faire un film violent pour, soi-disant, dénoncer la violence n’est pas aussi simple que ça, le danger du malentendu est immense. Je me souviens qu’à la sortie de Funny Games US, j’avais entendu, dans la salle où j’étais (UGC Danton, Paris), deux jeunes filles – des américaines, je crois -, riant comme des baleines plus le film avançait dans l’horreur infligée au sein du Home Sweet Home – un tantinet moqueuses, elles semblaient trouver la violence du film un cran en-dessous du « prometteur » film interdit aux moins de 16 ans. Et, à l’inverse, dans la salle UGC Orient Express de La Dernière maison sur la gauche, j’ai entendu un spectateur furax (il semblait pratiquer une sorte de religiosité artistique envers le film horrifique) crier des « Fermez-là ! » et autres « Vos gueules ! » à des spectateurs de la salle qui applaudissaient et s’amusaient à tout rompre à la vue des parents de l’héroïne devenant soudain, selon la bonne vieille loi du talion, les bourreaux des bourreaux. D’ailleurs, indépendamment de ses qualités de filmage qui, soit dit en passant, n’est pas exempt de quelques scories - le viol de Mari s’éternise, l’élimination d’un psychopathe patine (coup de couteau + noyage + électrocution + coup de marteau !), le final à la Hostel est grandguignolesque (la tête d’un sadique explose dans un four à micro-ondes !) -, tout l’intérêt, et la séduction, de cette Dernière maison… réside dans un contrat de départ (faire peur) rempli haut la main : la légitime défense, sur fond d’imagination vengeresse troublante et d’effet miroir du récit, capte, sans temps mort, l’attention du spectateur ; le film met le trouillomètre à zéro en jouant malicieusement avec les codes éprouvés de la téléréalité (de l’horreur sans coupe : filmage en temps réel) et en oubliant nullement, à l’instar de la tragédie grecque - ce n’est pas pour rien qu’il se nomme… Iliadis ! -, la fonction cathartique de la représentation de la violence.

A contrario d’Haneke, ne soyons pas naïf, voire cul béni !, comment nier une fascination de l’homme pour le Mal qui peut exploser chez l’autre, celui-ci n’étant peut-être que le reflet de soi-même ? Et on le sait bien, la « pornographie de la violence », au même titre que le porno, sert aussi d’exutoire, elle peut faire office de soupape pour mieux respirer dans un monde actuel croulant sous le politiquement correct, le puritanisme verbal et l’autocensure - d’où, chez les amateurs de films d’horreur, la recherche du délicieux plaisir de frémir via un fond de perversion plus ou moins avouée et la fascination actuelle, à tort ou à raison, pour les serial killers, qu’ils soient des Etats-Unis ou de Navarre. A ce niveau-là, en plus de nous amener à réfléchir sur la nature humaine (qui est normal, qui est violent ? qui est civilisé, qui est sauvage ?) et de nous éclairer sur la société américaine (« Si vous voulez savoir ce qui se passe dans un pays à n’importe quel moment, regardez ses films d’horreur.  » dixit Joe Dante*), Iliadis parvient à ses fins en signant un film de genre (du 4 sur 5 pour moi) fidèle à ses intentions initiales, évitant tout sérieux papal et toute pose auteuriste confinant à une voyante prétention à l’art, alors qu’Haneke, via Funny Games US, fait un film qui n’est pas un objet artistique suffisamment retors – ce qu’il prétend être pourtant - pour dénoncer le « cinéma de la violence » ; il vient, au contraire, l’alimenter. Dans les deux films, on a un même jeu de massacre à l’œuvre, du genre « Le jeu est simple, prenez une famille, la partie commence… », et qui peut être perçu, voire consommé, de la même façon.

Franchement, j’aimerais bien que l’on m’explique en quoi Funny Games US serait un « cheval de Troie » venant parasiter de l’intérieur la matrice hollywoodienne et en quoi ce « film-produit », issu d’un studio américain, ne va pas in fine se retrouver à la section horrifique & gore des vidéoclubs, aux côtés d’Hostel, Saw et autres Dernière maison sur la gauche ? Autrement dit, en restant fidèle à ses intentions initiales, Iliadis réalise un film modeste de qualité pendant qu’Haneke, lui, plus prétentieux (et malgré un talent indéniable, prenons-en pour preuve que, question suspens, son Funny Games est aussi efficace que La Dernière maison…), réalise un film à thèse dont les intentions, à force de s’inscrire dans une démarche de père Fouettard enfonçant des portes ouvertes, demeurent gauches. Tout compte fait, et n’en déplaise à un certain cinéma d’auteur n’atteignant pas toujours les hauteurs escomptées, il semblerait que The last house on the left, en se la jouant humble, parvienne à se hisser plus haut que le « maladroit » et un poil pontifiant Funny Games US. Bref, par rapport au Janus à double face que forment ces deux longs métrages (pur divertissement et film d’auteur), il se pourrait bien que, pour savourer l’objet filmique le plus réussi (un film fidèle à son cahier des charges), le meilleur chemin à prendre soit celui qui débouche sur La Dernière maison sur la gauche.

* Cité par Bill Krohn, in Bush et les zombies, Cahiers du cinéma n°609, février 2006, p.25

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« La Dernière maison sur la gauche » : copie conforme de « Funny Games US » ?

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3 réactions à cet article    


  • franck2009 30 avril 2009 21:11

    Adepte du film de genre ( film de genre mauvais genre) et plus particulièrement du genre dit d’horreur, je réagis à l’idée que la violence au cinéma étant parfois gratuite le spectateur n’en aurait pas conscience.

    Il n’y a pas de violence gratuite au cinéma, il y a des spectateurs capables de prendre du plaisir à la violence gratuite. Le spectateur est responsable, ce n’est pas ce sujet sans défense que nous vendent le ministre de la culture, le CSA et toutes ces institutions infantilisantes et par le fait paternalistes.

    Mais c’est sur le point de définir ce qu’est la violence gratuite que nous échoueront. Je ne connais pas autour de moi de gens riants ou étant révoltés par les mêmes scènes, les mêmes films. J’ajoute que je ne suis plus choqué et ne rie plus au même scène aujourd’hui qu’hier. Quand ce n’est pas mon humeur du moment qui me dicte ma réaction.

    C’est un faux problème la violence au cinéma. Il y a un logiciel incrémenté dans notre personnalité que l’on nomme la conscience et qui est parfaitement capable de faire la différence entre le bien et le mal. C’est la perception différente de ce bien et de ce mal entre nous qui fait question.

    Hier, je regarde un passage de Julie Lescaut, elle entre dans une pièce sans frapper, un flic giffle un suspect menotté, elle ne réagit pas. Le flic lui explique seulement ensuite, pourquoi il frappe le suspect, elle continue sa route . Moi je trouve cette séquence violente et fascisante. Pour le spectateur de TF1 peut-être c’est devenu normal...

    Quand j’ai vu le film Irréversible de Gaspard Noé, que j’ai trouvé trés ambigüe, j’ai assisté à la grande scène du viol en spectateur professionnel, trouvant la prestation de l’acteur principal absolument inouï. Dans la scène du viol du film Baise moi de Virginie Despentes ( assassiné par la censure française car déclassifié en porno ) j’ai été bouleversé.

    Le film d’Haneke a glissé littéralement sur moi, je ne l’ai jamais pris au sérieux ni dans sa version originale, ni dans sa version US. La violence au cinéma c’est aussi une affaire de talent.


    • Forest Ent Forest Ent 30 avril 2009 22:50

      Finalement, on n’a jamais su refaire « clockwork orange » ?


      • cob59 4 mai 2009 10:03

        Vous voulez dire des films creux, qui trainent en longueur et où la musique classique est utilisée avec autant de parcimonie que du maquillage par Geneviève De Fontenay ? Oh si, Kubrick en a fait beaucoup d’autres.

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