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La fille du guichet du Moi

Les trois galants.

Il était une fois en Orléans, Fanny, une fille belle comme peuvent l’être les demoiselles dans la fleur de l’âge. Elle faisait tourner bien des têtes et parmi les plus assidus, il y avait trois galants qui chaque jour que dieu fait, venaient lui déclarer à tour de rôle, leur passion. Le père ne voyait pas nécessairement d’un bon œil ces trois lascars, non pas qu’ils fussent des mauvais bougres mais parce que tous trois, avaient des métiers qui laissaient mauvais souvenir à leur passage.

Ils travaillaient à proximité de la maison de la belle, jadis un guichet où l’on devait payer l’octroi pour entrer dans la ville, du temps où elle était encore à l’abri derrière ses fortifications. Martin, le premier d’entre eux, œuvrait pour la famille Dessaux, il était vinaigrier de son état. Il avait d’ailleurs nul besoin de le dire, une odeur forte flottait dans son sillage. Fanny, bonne fille, ne pinçait pas le nez à son approche.

Le second, Anatole travaillait pour les tanneries voisines. Il était corroyeur, un métier qui le plaçait dans un environnement chargé d’effluves nauséeuses. Pour Fanny, qui vivait à deux pas de ces curieux voisins, l’accoutumance aidant, elle ne s’offusquait pas de ce parfum douteux qui accompagnait les pas de son prétendant.

Le troisième, Marius, avait son atelier à claire-voie sur le quai, en bord de Loire. Il était calfateur, passait le goudron et la poix sur les bateaux qui, à quai, subissaient des travaux pour retrouver une meilleure étanchéité. Lui aussi baignait dans un environnement lourd de senteurs prégnantes et entêtantes. On prétend que l’amour rend aveugle, pour Fanny, c’est plutôt au niveau olfactif que ce noble sentiment agissait.

César, le père de Fanny, humble portefaix n’avait quant à lui aucun préjugé sur ces trois métiers manuels. Il eut été voiturier ou bien marchand, il aurait pincé le nez et repoussé sans ménagement ces braves garçons, travailleurs et méritants. Mais lui, savait que la valeur des gens ne se mesure pas à leur mise. Pourtant, c’est sur ce critère qu’il voulut faire son choix, sentant sa fille, incapable de choisir entre les trois.

Un jour, César manda les trois soupirants afin de leur tenir ce langage : « Vous êtes tous les jours à tenir propos délicats et plaisants à ma fille Fanny qui ne sait lequel d’entre-vous choisir. Il est pourtant grand temps qu’elle se décide et je vous propose une épreuve, afin de vous départager. J’espère que vous vous plierez à ma fantaisie et que les perdants accepteront loyalement le verdict du défi que je vous propose. »

Martin, Anatole et Marius se regardèrent bien en chien de faïence, ce qui est assez normal dans pareille circonstance, surtout en Orléans, mais l’amour qu’ils portaient pour Fanny leur donnait des ailes, chacun se pensait déjà le futur vainqueur sans même envisager qu’il puisse en aller autrement. Ils déclarèrent leur accord à ce défi sans même en connaître la teneur.

César leur proposa de revenir le dimanche suivant, le mieux mis du monde, avec belle mine et tenue parfaite pour faire honneur à celle qui serait l’épouse du plus élégant. La chose les fit sourire, ils avaient quelques jours devant eux pour venir faire les coqs devant le guichet du Moi. Ils purent tout tranquillement préparer leur affaire.

Ils s’affairèrent, se firent prêter des habits du dimanche, allèrent chez le barbier. Ils étaient beaux comme des sous neufs. Seule petite ombre au tableau, leurs métiers respectifs laissaient à chacun d’eux, un vilain souvenir qu’il fallait à tout prix effacer. Ils se retrouvèrent le dimanche matin dans le bateau qui sur le quai Châtelet servait désormais de bain douche.

Puis ils se présentèrent à l’heure dite, devant César tandis que Fanny observait la scène le cœur battant, par une fenêtre entrebâillée. Elle riait de les voir ainsi, déguisés et pas franchement à leur aise. Ils étaient engoncés dans des tenues qui ne leur étaient pas coutumières.

César demanda à Martin de s’approcher le premier pour un examen attentif. Le garçon avait belle allure, il avait fait assaut d’élégance et de parfum. Pourtant, un vague odeur aigre persistait. Puis le futur beau-père inspecta la mise d’Anatole. Parfait en tout point, lui aussi avait encore une vague senteur acide qui dérangea le portefaix. Ce fut alors au tour de Marius de se présenter devant le juge. Contrairement aux autres, Marius avait gardé les mains dans les poches tandis que pour le reste il était tout aussi bien grimé en bourgeois de pacotille que ses compères.

César, un peu courroucé de ce qu’il prenait pour une indélicatesse pria Marius de montrer patte blanche. Le garçon rougit jusqu’à la racine des cheveux. Alors le garçon tira de ses poches des mains dont les ongles étaient restés désespérément noirs en dépit de tous les traitements qu’il leur avait fait subir.

Mais Marius avait plus d’un tour dans son sac, il avait glissé dans la paume de chaque main, un beau Louis d’Or qu’il déposa discrètement dans la main d’un César, qu’il savait corruptible. C’est ainsi qu’il emporta la belle, pour deux écus, il fut désigné futur époux de Fanny. Fort heureusement la belle ne sut jamais par quel subterfuge, son Calfat avait gagné le gros lot.

Bien sûr, Martin eut la défaite amère tandis qu’Anatole se persuada qu’il n’avait pas eu de pot. Des réflexes professionnels sans doute tandis que Marius, savait depuis le début qu’il mènerait sa barque à bon port sans jamais prendre l’eau.

Fanny et son Calfat se marièrent, s'installèrent rue de l’écu d’Or par une étrange ironie de l’histoire où ils vécurent riches de leur amour mais toujours pauvres au milieu de leurs nombreux enfants.

Corruptiblement leur.

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4 réactions à cet article    


  • nono le simplet nono le simplet 19 septembre 02:59
    jolie histoire même si la morale n’est pas sauve ... la chute m’a surpris, m’a cueilli ... et j’ai bien ri ...
    chapeau l’artiste pour ce conte immoral !

    • C'est Nabum C’est Nabum 19 septembre 15:05
      @nono le simplet

      La morale n’est que rarement sauve

    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 19 septembre 11:28

      Nabum ne s’explique pas sur l’utilisation d’un terme freudien : CA, MOI, SURMOI. 

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