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La France selon Jean-Christophe Bailly : Les géographies du promeneur littéraire

La première édition du « Prix Littéraire Paris-Liège », dont le président du jury était Jean-François Kahn, vient d'avoir lieu. Ce prix annuel, s'élevant à 10.000 euros et récompensant un essai en sciences humaines, a été attribué à l’écrivain français Jean-Christophe Bailly, pour son livre « Le Dépaysement - Voyages en France  », publié aux Editions du Seuil (coll. « Fiction & Cie »). Le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, délégué général de ce prix international, en fait ici une critique littéraire.

Il est rare, trop rare, qu’un auteur sache parler de son pays sans tomber dans le cliché littéraire ou, pis encore, verser dans un nationalisme de si mauvais aloi qu’il finit par confiner, comble du provincialisme, au chauvinisme le plus étriqué. C’est pourtant ce triple piège que réussit à éviter merveilleusement bien - l’exploit n’est pas mince - Jean-Christophe Bailly dans cet essai, « Le Dépaysement - Voyages en France »*, où la connaissance du territoire le dispute, par sa subtile profondeur, à l’élégance de l’écriture.

Car Jean-Christophe Bailly, qui vient de remporter très méritoirement avec ce livre le « Prix Littéraire Paris-Liège » (dont Jean-François Kahn était le président du jury pour cette première édition 2012), n’y fait pas seulement preuve d’une remarquable maîtrise, tant sur les plans historique que sociologique, de son sujet : mettre à jour, à l’heure d’une mondialisation qui n’a d’universelle que le nom, l’identité, à travers la description de ses paysages les plus inattendus comme de ses pratiques les plus méconnues, de la France contemporaine. Il y fait montre également, y compris sur le plan poétique, d’une sensibilité que bien des écrivains d’aujourd’hui, surtout les plus coincés au sein de leur nombrilisme germanopratin, pourraient aisément lui envier.

LE DEPLIEMENT D’UN LIVRE CONTRE LE REPLI D’UN PAYS

Ainsi ce livre à la texture particulièrement originale, que l’on pourrait légitimement situer aux confins de l’essai, par sa rigueur analytique, et du récit, par sa beauté stylistique, s’avère-t-il, au fil de ses pages, comme une sorte de France « dépliée » ainsi que l’écrit fort joliment, dans la courte mais incisive critique qu’il a consacré à ce bel ouvrage, Jean-Marc Parisis : un « dépliement », poursuit ce dernier, que Bailly, esprit cosmopolite malgré son enracinement hexagonal, ne cesse d’opposer - qualité appréciable en ces temps de cloisonnement identitaire - au repli. Bref : ce sont là, ces « Voyages en France », où l’on remarquera que le mot « voyage » s’inscrit ici au pluriel, comme l’intemporelle ouverture d’un livre contre l’actuelle fermeture du monde. C’est dire si la lecture, en ces géographies du promeneur littéraire, en vaut le détour !

Certes cette ultime allusion aux immortelles « Rêveries du promeneur solitaire » du bon Jean-Jacques Rousseau est-elle ici, peut-être plus que jamais, de mise. Et, de fait, y retrouve-t-on, à travers ces empreintes géographiques s’apparentant à autant de strates sociologiques, quelques-unes des traces les plus saillantes du préromantisme français (auquel on associera, bien évidemment, cet autre grand écrivain voyageur, ciselé et lyrique à la fois, que fut le Chateaubriand des « Mémoires d’outre-tombe ») : le souffle de la nature et l’esprit des lieux, la mémoire du passé et l’imaginaire du présent, le corps de la terre et l’âme du monde, la vie et la mort des êtres humains. Mais cette évidente référence à Rousseau, pour pertinente qu’elle soit sur le plan de l’histoire de la littérature française, pourrait se révéler toutefois quelque peu trompeuse au niveau des idées, et non seulement platoniciennes.

METAPHYSIQUE DE LA FRANCE ET ROMANTISME ALLEMAND

Car cette métaphysique de la France a aussi, et peut-être surtout, une physique ; mais une physique, tangible quoique évanescente, ancrée, par-dessus tout, dans le romantisme allemand : ce romantisme que l’on voit poindre, via l’idéalisme d’un Hegel en sa « Phénoménologie de l’Esprit », chez Novalis notamment, le plus philosophique, avec le génial Hölderlin et le délicat Rilke, des poètes germains (lesquels, nonobstant quelque allitération de surface, sont bien loin, une fois encore, de nos écrivassiers germanopratins). Ainsi, observe donc toujours à bon escient Jean-Marc Parisis : « Chez Bailly, comme chez Novalis, tout parle : les cieux, les pierres, les végétaux. Les sources, aussi. Trente-cinq ans après, Bailly active ici le projet de sa captivante introduction à « La Légende dispersée », son anthologie du romantisme allemand, où l’on pouvait lire que ‘l’énigme ne fait pas que quitter la ville ; elle y revient’ ».

Autant dire, et c’est peut-être là la plus intelligente des leçons de ce véritable chef-d’œuvre philosophico-littéraire, que « Le Dépaysement » dont nous entretien ici Bailly, tout en finesse et nuances, nous est aussi, très paradoxalement, familier, tel un exotisme à portée de cœur tout autant que de raison. C’est là la docte humilité, trop rare elle aussi, des esprits sensibles et, par-delà leur confondante sagesse, des grands livres.

Une manière de prédire aussi que ce moderne « Dépaysement - Voyages en France » de Jean-Christophe Bailly sera peut-être un jour à la France ce que, pour employer ici une analogie non nécessairement audacieuse, le mémorable « De l’Allemagne » de Madame de Staël demeure aujourd’hui, en matière de lettres, à l’Allemagne : un classique… sans pour autant être, tant il s’avère original et même inédit en certaines de ses incursions, classique ! Le pari est engagé…

*Publié aux Editions du Seuil (coll. « Fiction & Cie »), Paris, 2011, 419 pages, 23 euros.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER**

** Philosophe, écrivain, délégué général du « Prix Littéraire Paris-Liège », auteur du « Manifeste dandy » (François Bourin Editeur).


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1 réactions à cet article    


  • velosolex velosolex 8 novembre 2012 19:00

    J’ai beaucoup aimé « le voyage en france » d’Eric Dupin, publié il y a deux ou trois ans.
    Ce livre semble relevé de la même philosophie.
    On ne peut qu’être ravi de ses bons livres, réinvestissant l’espace hexagonal.
    Il me semble, pour la parcourir depuis tant de temps, qu’elle continue à nous éblouir de ses différences et des évolutions, et de jamais décevoir le promeneur tranquille.
    Ce qui n’est pas le cas de ces destinations lointaines, qui ne font plus rêver grand monde, et qui sont une forme de trahison pour les gens qui y vivent, autant pour les touristes, ces gogos à qui l’ont fait croire qu’il suffit d’aller au loin pour décrocher la lune.

    Les temps à venir vont sans doute être ceux de ce décrochage addictif aux kilomètres stupides, faits sur le dos de la planète, et de ses habitants.
    Reprendre possession de ses chaussures, et du temps tranquille, décloisonné de ses fuseaux horaires, qui sont comme autant de barreaux d’une cage, dans laquelle on tourne en vain.

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