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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La « Passion » de Charles Péguy, la vision poétique et spirituelle

La « Passion » de Charles Péguy, la vision poétique et spirituelle

Ecrivain et poète français né à Orléans le 7 Janvier 1873 décédé à Villeroy le 5 Septembre 1914.
Charles Péguy entre à l’Ecole normale supérieure où Bergson fut l’un de ses professeurs. Très tôt, ses prises de position déroutent : croyant, il critique l’Eglise catholique, socialiste, il s’oppose au pacifisme et à l’internationalisme de la gauche, et nationaliste, il ne rejoint jamais la classe bourgeoise. Un homme libre dans ses engagements politiques, libre dans ses convictions spirituelles.
Qu’aurait-il pensé des errances et dérives judéo-chrétiennes et islamistes de notre temps ?

Son esprit critique lui aurait permis de discerner la différence qui existe entre la religiosité et la spiritualité. Son action et son oeuvre en attestent. Il ne les confondait pas. Même si la première fait partie intégrante de la tradition, il la percevait comme essentiellement rituelle sans nécessairement lui associer la seconde. L’une semble artificielle et subjective, l’autre semble naturelle et objective.

Elles correspondent apparemment au même principe, elles ne sont même pas considérées comme complémentaires. La première ne peut évoluer qu’au sein d’un dogmatisme alors que l’autre ne peut supporter ce carcan. C’est pour cela que dans l’approche de cet auteur la religiosité et la spiritualité ne sont pas associées de manière canonique. Comme s’il était conscient de leur profonde différence sur le plan éthique. La religiosité obéit nécessairement à des règles et des lois qui codent une éthique religieuse. Tandis que la spiritualité ne cesse de créer son éthique au détriment de toute convention admise. L’absence de législation prédéterminée, la spiritualité acquiert une universalité que ne peut pas posséder la religiosité. Par ailleurs le pouvoir nécessaire à une religion dominante ne peut qu’altérer inexorablement sa nature religieuse en ce qui concerne la spiritualité. Alors que cette dernière, en refusant tout accès au pouvoir, se place naturellement dans un contexte différent. Idéale mais non idéalisée, la spiritualité ne se préoccupe que de l’essentiel sans accorder d’importance au superflu puisqu’elle n’a de compte à rendre à personne en ce qui concerne son évolution. Sans lien direct avec la réalité quotidienne, elle n’éprouve pas le besoin de transformer le monde extérieur. Sans conquêtes, dépourvue de tout, elle est centre de toute religion idéalisée car elle s’appuie sur une éthique supra-religieuse. Considérée comme inaccessible par la majorité, elle n’est l’oeuvre que d’une minorité sans pour autant que cela n’implique un confinement intellectuel puisqu’elle représente une structure essentiellement ouverte. Ses buts ne sont pas logiques au sens commun du terme. Elle n’aspire pas à la théologie mais se contente d’être et via son existence résister à la canonisation inhérente au processus du phénomène de masse. Elle ne cultive pas non plus sa différence car celle-ci est qualitative et peut être considérée comme un élément de base. Elle est donc le sacré sans être sanctifiée. Elle est à l’instar du Christ ou de Bouddha ni saint ni brahma. Sans maître, elle n’a pas de disciple. Alors que la religiosité naît de la discipline. Les conceptions radicalement différentes de religiosité et de spiritualité montrent les frontières des religions mais aussi leurs passerelles et surtout le même horizon éthique qui ne peut être que d’ordre métaphysique.

Dans la "Passion", cet évènement central et fondateur, Charles Péguy nous parle de l’homme Dieu de trente ans passés qui ambitionnait de changer le monde, l’ouvrier charpentier qui aimait l’odeur de l’écorce, le parfum d’herbe de la soupe, le poli d’une table rabotée. Son engagement, comme actualisé. Il quitte brusquement sa mère, l’écuelle et l’établi pour aller, nomade éclairé, prêcher par les chemins. C’est une narration limpide et touchante dans sa simplicité. Pour l’auteur pénétré de l’évidence surnaturelle de ce mystère, il n’est point besoin de ciseler des diatribes qui portent à la vertu, à la piété. Point nécessaire de multiplier les citations bibliques.

C’est toujours plein d’émotion que je retrouve un enregistrement bouleversant réalisé dans le cadre magnifique de l’abbaye de Royaumont. Dans un roulement de tonnerre, l’effondrement spectaculaire des sommets himalayens dans un fracas de grandes orgues en furie, le drame trop humain prend un éclairage insoutenable. La mise en scène quasiment céleste nous maintient le souffle coupé arrachant les larmes.
Les textes égrainés,

" Tout le monde était contre lui

Depuis Ponce Pilate
Ce ponce Pilate
Pontius Pilatus
Sub Pontio Pilato passus
Et sepultus est
Un brave homme
Du moins on le disait un brave homme
Bon
Pas méchant
Un romain
Qui comprenait les intérêts du pays..."


En un éclair, le décor de l’histoire historique, la toile de fond sur laquelle se trouve projetée l’ombre du révolutionnaire divin est lacérée du haut en bas par la grande puissance de la parole.
C’est d’une facture manuelle, amoureusement artisanale, que se façonne ce poème monocorde et lyrique. Péguy le tailleur d’images n’a d’autre ambition que de nous sensibiliser les entrailles en nous contant l’histoire de simples et pauvres gens mandatés par Dieu pour accomplir les écritures sur la terre.
Rappelant la jeunesse soumise de Jésus :

" Il avait été un bon ouvrier
Un bon charpentier
Comme il avait été un bon fils
Un bon fils pour sa mère Marie..."

"... Elle suivait, elle pleurait, elle ne comprenait pas très bien..."

écrit-il en parlant de la vierge.
Plus loin, en filigrane, Prévert en embuscade, qui agite les démons du langage, nous persuadant de leur malice :

"....Un bon fils pour son père Joseph
Pour son père nourricier Joseph
Le vieux charpentier
Le maitre charpentier
Comme il avait été un bon fils aussi pour son père
Pour son père qui êtes aux cieux."

Mais soudain, le conté fleurette oublié, gronde le destin implacable et tragique :

Tristis, tristis usque ad mortem..."
Triste jusqu’à la mort !

Et le voile se déchire, les cieux se couvrent de ténèbres.

"Et voici que va retentir le cri.
Le cri qui ne s’éteindra dans aucune nuit d’aucun temps."

La perspective humaine, simplement et toujours humaine ébranlée par les vibrations d’une volonté divine omniprésente, une chasse à l’homme gigantesque, dont frémissent dans tous les temps les assises du monde.
Le long cheminement de Jésus entre ses bourreaux, son destin, sa souffrance, la volonté implacable du père, par sa poésie s’imposent. l’oeil objectif du pamphlétaire qui capte la réalité physique et psychologique et qui la projette sous l’effet d’un séisme final.
Ce grand oratorio vocal, enflé de voix de tornade. Le langage gémit avec la puissance d’envoutement des mots qui font l’humilité.

" Car il avait travaillé dans la charpente, de son métier
Il travaillait, il était dans la charpente
Dans la charpenterie..."

Les mots s’enroulent dans la fenêtre de la varlope et retombent enrubannés au pied de l’établi.

Mais la plus belle, la plus émouvante illumination de Péguy qu’il cherche à nous restituer, c’est le portrait de la mère de Jésus. La mère, la femme toujours oubliée dans toutes les religions monothéistes de la terre.
La mère naturellement empathique , la présence éternelle, la femme dans sa complétude, le témoin douloureux traversé par l’injuste destinée de son enfant ...l’iniquité du monde, pour elle porteuse de vie.
Il ose mettre en scène le personnage d’une paysanne vieillie, ridée, ignorante des subtilités de la politique, des sautes d’humeur du pouvoir. Elle cherche éperdue à comprendre, pathétique, pourquoi cette foule hurlante et hostile s’acharne contre son enfant.
Au demeurant, les grandes houles verbales de Charles Péguy ne sauraient déferler et cogner avec plus de bonheur que sous la voûte d’une cathédrale ou d’une abbaye.

La Passion, Charles Péguy, interprété par Pierre Hiegel, musique de Van Beuningen et Jacque-Simonot
Un film d’une belle facture spirituelle, L’évangile de Matthieu de Pasolini.

 

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8 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 7 avril 2010 11:04

    Bravo, Jack, pour cet article chaleureux et convaincant qui donne envie d’écouter cette Passion.

    Bonne journée.


    • jack mandon jack mandon 7 avril 2010 12:08

      Bonjour Fergus,

      Il faut le prendre comme il est, regardant droit devant lui, dans cette période transition
      entre deux mondes, entre deux siècles. Il n’écoutait que la voix de sa conscience.
      Merci pour le clin d’oeil.


      • rocla (haddock) rocla (haddock) 7 avril 2010 17:09

        La mère et l’ enfant ...... attendrissant ......un instant d’ éternité .....

        La douceur du jour .

        Merci Jack .


        • jack mandon jack mandon 7 avril 2010 18:48

          Salut capitaine

          « On lui avait dit aussi qu’Il avait des disciples, des apôtres…
          Mais on n’en voyait point ! Ca n’était peut-être pas vrai…Il n’en avait peut-être pas….
          Il n’en n’avait peut-être jamais eu !
          On se trompe des fois dans la vie.
          S’Il en avait eu, on les aurait vus…
          Parce que s’Il en avait eu, ils se seraient montrés.
          Hein ! C’étaient des hommes…ils se seraient montrés ! »
          Un extrait de la« passion » de C. Péguy
          Merci mon ami.


          • rocla (haddock) rocla (haddock) 7 avril 2010 18:54

            Jack ,

             Me souviens plus , c ’était il y a si longtemps ,

            l’ histoire est jolie , par-contre .... à part cette histoire de clous et de croix ....

            Marie-Madeleine , ça me plait que ce soit elle , et non la femme de Ponce ....

            Allez en paix .... smiley


            • jack mandon jack mandon 7 avril 2010 19:17

              Un autre extrait pour le chemin

              « Tout cela se passait sous la clarté des cieux ;
              Les anges dans la nuit avaient formé des choeurs,
              Les anges dans la nuit chantaient comme des fleurs,
              Par-dessus les bergers, par-dessus les rois mages,
              L’étoile dans la nuit brillait comme un clou d’or.
              Le Juste, seul, poussa la clameur éternelle…
              Les larrons ne poussaient qu’une clameur humaine,
              Car ils ne connaissaient qu’une détresse humaine ;
              Ils n’avaient éprouvé qu’une détresse humaine.
              Lui seul pouvait crier la clameur surhumaine,
              Lui seul connut alors cette surhumaine détresse. »

              Avec le bruit des orgues, cela prend une dimension troublante.
              Avec ou sans la foi,
              c’est une question de sensibilité
              Il faut oser sur Agoravox,
              J’ai pensé que c’était aussi d’actualité
              et les souvenirs d’enfance ça existe,
              les espérances foulées valent les histoires de chien écrasé.
              Ce n’est pas dans la tête, c’est la mémoire du corps avant la mémoire.
              Ce que j’aime sur mon site, c’est le silence...Pascal
              Bonne nuit mon ami...et sans les clous.


              • rocla (haddock) rocla (haddock) 8 avril 2010 09:23

                Tenter de penser autrement , passer à travers les hauts murs empêchant de voir d’ autres chemins .

                Le rève , une vie à part ....

                Arriverderci Jack .


                • jack mandon jack mandon 8 avril 2010 09:59

                  Salut capitaine,

                  C’est ça, le rêve, cette partie de nous qui ne semble pas participer à notre quotidien.
                  Le rêve qui s’alimente de tous les possibles alors qu’en pleine lumière nous passons notre temps à poser des limites...en prétendant que ces limites s’imposent à nous.
                  C’est vrai que l’actualité participe à l’éclatement de la conscience et ne nous permet pas de nous concentrer sur l’essentiel.
                  Merci pour ce clin d’oeil.

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