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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La petite fille et les cosmites

La petite fille et les cosmites

L'Ukraine est très tendance actuellement. On parle beaucoup de Kiev, un peu du Donbass, et pas du tout de l'Ukraine occidentale, qui faisait autrefois partie de l'Autriche-Hongrie. C'est cette terre inconnue de la plupart d'entre nous que vous invite à découvrir la magnifique roman d'Anna Herman, "La petite fille et les cosmites", remarquablement traduit par le poète Athanase Vantchev de Thracy.

Originaire de l’ouest de l’Ukraine, pays qui est maintenant depuis un an sous les feux de l’actualité la plus brûlante, et souvent la plus tragique, l’auteur Anna Herman, qui est également femme politique, parlementaire et journaliste, nous décrit dans son roman l’évolution d’un monde qu’elle connaît bien et qu’elle a vu changer, soit de ses propres yeux, soit grâce à des témoignages de ses anciens, pendant tout un siècle. On passe ainsi du temps où sa terre natale était une province périphérique du défunt empire austro-hongrois à ce jour, où elle est un territoire de l’Ukraine indépendante.

Ce qui fascine dans « les Pyramides invisibles », c’est d’abord la capacité de son auteur à faire suivre l’évolution d’une nation toute entière en ne semblant s’intéresser qu’à un microcosme, voire à des éléments isolés de ce microcosme.

Par son écriture pointilliste, elle nous fait peu à peu découvrir son monde, ses us et ses coutumes, son cheminement au cours des âges. On pense parfois au célèbre roman de Jouhandeau « Chaminadour », chronique indiscrète d’une petite ville du centre de la France dont tous les secrets sont révélés, analysés, et qui débouchent in fine sur un portrait d’une certaine France et de son époque.

Certes, les lieux sont différents, mais je dirais que l’ambition de Herman est plus grande dans ce sens que si Jouhandeau visait à une certain horizontalité de son propos, elle vise à situer son tableau de l’Ukraine, en sus de l’espace, dans le temps… tant il est vrai qu’une bourgade ukrainienne située aux marges a été soumise à bien plus de vicissitudes historiques, même si elles lui sont passées dessus comme de l’eau sur les plumes d’un canard, qu’une petite ville du centre de la France.

On découvre dans le roman d’Herman une véritable chronique, même si toute chronologie est absente de son livre. Chronique de l’évolution des mentalités, chronique de leur permanence, chronique des vicissitudes de la vie, chronique de gens qui sont sujets de l’histoire, comme pris dans une barque sur le fleuve de l’histoire. On y trouve une immense majorité de gens humbles, dont le seul horizon semble être le repas du soir et le repos de la nuit à venir, et qui savent qu’ils sont pris dans la roue sans fin d’un travail monotone et qui ne peut leur assurer plus qu’une survie précaire. Mais il y a aussi des figures qui essaient de dépasser ce destin. On voit, comme dans un reportage des plus réalistes, les problèmes nés de l’alcoolisme, de la maladie, de la consanguinité. On voit aussi le monde de ces paysans se modifier peu à peu, on assiste à l’apparition de l’instruction, à l’appel de la plus grande ville pour y gagner mieux sa vie, on y sent le rôle important des femmes et de la religion (catholique, dans cette vieille terre longtemps sous domination autrichienne), la résistance larvée au pouvoir soviétique.

D’autres chapitres évoquent le monde d’avant la Seconde Guerre mondiale, la présence, puis la disparition de certaines minorité dans le village, la lutte des maquisards anti-soviétiques, la répression dont ils furent victimes, et enfin les derniers développements de ce vingt-et-unième siècle… et cela, presque toujours sans quitter le petit bout de terre au milieu duquel coule une rivière qui est à la fois sa bienfaitrice et son fléau, le lieu sacré où toute l’histoire de cette contrée se passe.

Profondément réaliste, le roman nous raconte aussi l’arrivée d’une nouvelle génération, les enfants de ceux qui ont quitté l’Ukraine pendant la Révolution ou à l’issue de la Seconde Guerre mondiale pour des raisons politiques. Certains membres de cette émigration ont parfois le mal du pays. L’exemple du jeune prêtre Boris est à cet égard fort édifiant.

Anna Herman nous décrit d’une façon magistrale les péripéties de la nouvelle émigration, celle-ci temporaire, à seule vocation économique. Même si les Ukrainiens qui s’en vont travailler à l’étranger sont sous-payés, le salaire qu’ils y gagnent peut, s’ils savent le gérer, en faire des gens aisés au village ou, s’ils le gaspillent facilement, les enfoncer encore plus dans la misère.

Misère ou pauvreté, c’est pour beaucoup une question de choix. Car si la misère est un facteur de division dans les familles, la pauvreté, qui n’est supportable que quand l’on se bat contre elle, peut-être un puissant ciment d’unité familiale.

On retrouve ainsi des familles où les générations sont profondément liées, surtout grâce à une constante volonté des femmes de sauvegarder les antiques traditions. Anna Herman excelle de subtilité quand elle décrit la lutte pour le pouvoir entre les belles-mères et les brus, quand elle parle des tares et des violences familiales souvent dues à l’alcool. Elle sait dénoncer tous ces fléaux et laisse entendre qu’un rôle plus grand de l’éducation pourrait les éradiquer.

Ne faisant ni un portrait forcé au noir, ni un tableau idyllique de l’Ukraine contemporaine, Herman fustige discrètement, mais sans détours la corruption, l’affairisme, le recours à l’aide étrangère et aux ONG qui sapent la force et rongent le fond de l’âme de ses habitants. Son ouvrage est de ce fait, au-delà d’un livre d’une grande qualité et originalité d’écriture, un puissant appel à son peuple à se prendre en main pour bâtir un avenir d’autant meilleur qu’il s’y impliquera plus.


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1 réactions à cet article    


  • non667 7 novembre 2014 15:01

     à arsinoé
    la petite fille de ma voisine enseigne dans une classe de 6° d’un collège classé en zone d’éducation prioritaire . le vendredi elle a su que la semaine suivante elle devrait accueillir un élève ukrainien . effectivement le jeudi au milieu du cours se présente un élève qui fait comprendre /demande si c’est bien là qu’il doit rentrer ? o.k. il n’a pas de quoi écrire ,ni de carnet de correspondance ! au bout d’un moment la professeure s’aperçoit que l’enfant a sorti de son sac  « une fronde » ? surprise ?
    que représente cet outil dans les mœurs ukrainiens ?

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