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La polyphonie franco-flamande autour de 1500 (I) : Origines et développement

Ce premier billet inaugure une série sur l’histoire d’une certaine polyphonie allant de 1400 à 1600. Ces billets s’échelonneront sur plusieurs semaines afin de continuer à attirer l’attention sur d’autres projets. Ici c’est l’histoire de la musique qui est mise en avant plutôt qu’un disque ou un programme précis, tout en prenant soin de conseiller des outils discographiques pour approfondir les sujets abordés. Voici quelques zooms pour offrir un panorama se voulant le plus accessible et le plus clair possible.

Pendant la majeure partie du XIVè siècle, la musique française est caractérisée par sa tendance marquée à la complexité, notamment dans ses Motets isorythmiques. Dans le dernier quart, ce penchant devient une sorte d’obsession et voit naitre le courant Ars Subtilior. La notation musicale est poussée jusqu’à ses limites extrêmes et un mouvement vers la simplicité et la clarté parait inévitable. Celui-ci se produit dans les anciens Pays-Bas, c’est à dire pour l’essentiel sur les terres des ducs de Bourgogne ; et devient petit à petit le courant dominant.

Ce n’est pas un hasard si cette nouvelle école voit le jour dans le duché de Bourgogne et les territoires voisins plutôt qu’au sein du Royaume de France. Le mécénat artistique est un corollaire de la puissance politique et de la richesse économique. Le duché de Bourgogne est devenu indépendant depuis l’avènement de Philippe II le Hardi et le Royaume de France se retrouve dans des temps difficiles : le duché prend le relais et les ducs s’affirment vite comme la dynastie la plus puissante et la plus prospère d’Europe.

D’une part le déclin de la France : la mort de Charles V Le Sage en 1380 et l’intronisation de son fils Charles VI apportent une première période d’instabilité. Celui-ci sombre dans la folie en 1392 et c’est son oncle Phillippe II le Hardi, déjà duc de Bourgogne, qui prend le contrôle du Royaume. Si Philippe II contient aisément les prétentions du jeune frère de Charles VI, Louis d’Orléans, son propre fils Jean sans Peur (qui succède en 1404) force le destin : il fait assassiner son cousin Louis d’Orléans le 23 novembre 1407. L’acte déclenche une guerre civile entre les partisans du roi (les Armagnacs) et les Bourguignons. La situation se dégrade encore lorsque la Guerre de Cent Ans se rallume, car la France est alors ravagée par les anglais auxquels se joignent les alliés bourguignons.

De l’autre part l’ascension de la Bourgogne : en 1364, le roi Charles V renonce à ses droits sur la Bourgogne dont il constitue le duché en apanage au profit de son dernier frère, Philippe le Hardi. En 1369, le jeune duc épouse Marguerite de Flandre et en 1384 hérite des possessions de sa belle-famille dans les anciens Pays-Bas où il établit sa cour. Le troisième duc, Philippe III le Bon (1419) annexe la Hollande, le Brabant et le Hainaut. Le duché de Bourgogne se rattache du même coup Bruges, Gand, Anvers et Bruxelles, autant de centres urbains économiques prospères à l’avant-garde d’un capitalisme en plein essor.

Le nouveau courant qui s’épanouit n’est pas exempt d’archaïsmes. Il ne tourne pas le dos aux grandes formes musicales mais il laisse derrière lui l’extrême complexité rythmique et l’expérimentation tonale caractéristique de l’Ars Subtilior. La clarté est l’un de ses mots d’ordre.

Parallèlement en Italie on voit apparaitre les premières traces de musique polyphonique. Le style musical gagne en souplesse par rapport aux rigueurs formelles françaises, les lignes mélodiques s’étirent et laissent la place au plaisir de la vocalité, à une recherche de l’émotion dans l’illustration du texte. Ces nouvelles musiques font montre d’une sensibilité jusque là inconnues.

C’est dans ce contexte que le liégeois Johannes Ciconia (c.1370-1412) se rend en Italie à la fin du XIVè siècle. Il est le premier compositeur du Nord à faire ce voyage vers le sud. Quelques-uns de ses compatriotes liégeois l’ont suivi dans les premières années du XVè siècle (Arnold & Hugo de Lantins). Ciconia amorce un phénomène qui se reproduira fréquemment pendant les XVè et XVIè siècles : la rencontre de la technique contrapuntique franco-flamande et l’esprit humaniste de l’Italie. Son séjour en Italie marque le déclenchement d’une vague migratoire qui, près de deux siècles durant, entrainera en Italie de nombreux compositeurs de premier plan des anciens Pays-bas. Plutôt de dire que Ciconia est le symbole d’une combinaison des styles italiens et français, disons plus simplement qu’il sait aussi bien écrire en style français complexe dérivé de l’ars subtilior - comme dans ses chansons - qu’en style italien, maniant le lyrisme virtuose qui caractérise le Trecento.

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Johannes Ciconia (c.1370-1412)

I. Gloria Spiritus Et Alme n°6

Diabolus In Musica
Antoine Guerber, direction

Album “Ciconia : Opera Omnia”, 2012 Ricercar

http://youtu.be/a7jK5G_9ZRo

 

Les motets de Ciconia ont la caractéristique de former aux voix supérieures un véritable duo entre des partenaires d’importance égale qui partagent la même tessiture et recourent à l’imitation ainsi qu’à des effets d’échos explicites. Tout cela relève d’une tradition de composition propre au nord de l’Italie. Avec ses voix supérieures qui évoluent en duo au-dessus d’un ténor librement composé, Ciconia s’inscrit dans cette tradition nord-italienne.

En se développant à partir de 1400 dans les anciens Pays-Bas, le nouveau courant dominant s’enracine profondément dans le paysage musical européen. C’est lui qui, jusque dans les années 1520 et la mort de Josquin, donne le ton au langage international : son terroir est une pépinière dont presque tous les compositeurs de quelque importance sont issus de la polyphonie savante.
Même lorsque, dans les décennies suivantes, d’autre styles et d’autres esthétiques émergent, le langage contrapuntique forgé dans les anciens Pays-bas conserve son statut de « style classique » pour constituer encore, moyennant quelques ajustements, le fondement du langage de Palestrina à la fin du XVIè siècle. C’est donc un art originaire du nord, pour lequel le qualificatif qui convient le mieux est celui de franco-flamand.

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Arnold de Lantins (Liège, 1400 - c.1432)
Missa Verbum Incarnatum

I. Kyrie

Capilla Flamenca 
Direction : Dirk Snellings

Album “Missa verbum incarnatum - motets”, 2002 Ricercar, RIC 207

Image : Kyrie de la Missa Verbum incarnatum ; Bologna, Civico Bibliografico Musicale, MS Q15

http://youtu.be/CCtysyaaA3U

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Pour cette partie du répertoire, je ne peux que vous conseiller trois références incontournables :

Le coffret 8 cd’s sur la Polyphonie franco-flamande édité chez Ricercar en 2011, qui reprend la messe complète de Arnold de Lantins sur le premier disque, complétée par d’autres exemples d’archaïsmes. Ce coffret sera encore proposé dans les prochains billets.

La réédition des trois albums de Mala Punica parus dans les années 90 chez Arcana et qui sont des “classiques” concernant la musique en Italie au tournant de 1400. Le coffret vient de sortir en février 2014 chez Arcana/Outhere sous le titre “Vertu Contra Furore”.

L’oeuvre complète de Johannes Ciconia en 2 cd’s par les ensembles La Morra & Diabolus in Musica, parue chez Ricercar en 2012.


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