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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La violence comme moteur de l’Histoire

La violence comme moteur de l’Histoire

« You should care about what I want miss Stall, cause what I want might change your life »

« Tom ! Who are ya ? »

A History of Violence, par David Cronenberg

Finalement, c’est quoi l’Amérique ? Dans les années 60, personne n’aurait hésité, pas même une seconde : l’Amérique était, pour tout un chacun, le pays de la liberté, de la démocratie [1], de la seconde chance. Ses emblèmes : Mickey Mouse, Popeye, Superman. Ses meilleurs représentants : Walt Disney, JFK, Marilyn Monroe !

L’Amérique, c’était comme un mercredi : là-bas, tout pouvait arriver ! Le meilleur comme le pire. Mais comme sa philosophie n’était pas celle du « bad guy », on pouvait espérer le meilleur de ce jeune continent qui pourfendait l’ancien, celui que ses immigrés avaient délaissé, pour re-créer le monde à l’image d’un idéal auquel on s’était tous efforcés de croire durant presque cinquante ans.

Mais depuis le 11-Septembre, date d’un non-évenement sur le théâtre de la fin de l’histoire, l’Amérique a soudain pris un autre visage : celui de l’agressivité, de la violence, de la force, et de la... tyrannie ! Tyrannie de la violence et de la paranoïa ! Tyrannie d’une jeune Amérique obsédée par son image, son bien-être, par un ennemi venu d’ailleurs.

Cette quête de sens en recherche de l’identité même de l’Amérique, fonde le sujet du nouveau David Cronenberg. Avec son film A History of Violence, au-delà d’une technique complètement maîtrisée, d’un casting éblouissant et convaincant, et d’un film psychologique pénétrant, c’est tout une séries de questions qui sont posées en filigrane : Qui se cache derrière les masques ? Où se terre la violence ? D’où vient exactement la menace ?

Déjà The village de M. Night Shyamalan posait les mêmes questions, faisant monter la peur, l’angoisse chez son spectateur pour dresser un parallèle avec la pression que les autorités américaines exercent sur ses concitoyens pour garder une Amérique aux abois, décidément derrière son gouvernement aux desseins guerriers. Il est évident que les résonances du 09/11 et de la suite des événements sur le théâtre des opérations qui ont révélé au monde entier la figure diabolique d’une Amérique déliquescente qui se prétend puritaine, non agressive, et morale, mais qui cacherait en définitive un sombre visage, trouve dans le film de Cronenberg un écho particulier. Evidemment ! Quel est le fou qui croirait encore que l’Amérique serait le pays de la liberté ?

Qu’est-elle d’ailleurs devenue aujourd’hui ? Schizophrénique ? Autiste ? On connaît l’univers très récent de David Cronenberg basé sur ce qui ressemble à de la névrose et de la schizophrénie alors que c’en n’est déjà plus, pour reprendre l’interprétation faite par Mehdi Belhaj Kacem à propos des cultissimes eXistenZ et Spider.

Et dans ce film, la schizophrénie est là, au centre de l’œuvre. David Cronenberg, toujours fidèle à lui-même, conte l’histoire d’un homme. Celle de Tom Stall, bon père de famille vivant paisiblement dans une bourgade tranquille, un lieu caractéristique de l’Amérique profonde. Un jour pourtant, le bon père de famille abat dans un réflexe de légitime défense ses agresseurs qui voulaient organiser un carnage dans son propre restaurant.

C’est bien là, le point de rupture. Jusque-là, ces gens-là biens sous tous rapports, à l’évidence, le reflet typique du modèle de la famille moyenne américaine, vivaient comme tout un chacun : travaillaient dur et s’aimaient encore, et même, improvisaient des petits jeux coquins, jouant les post-ado pour combattre le redoutable sommeil de leur libido. Quant à leurs deux enfants, très beaux, le grand garçon, un fort en thème, faisait du sport et mangeait des céréales au petit déjeuner. Et pourtant ! Quelque chose dans la mécanique tout à coup ne fonctionne plus. A la fois pour le spectateur, attentiste, qui assiste hébété à la scène d’une rare violence, et la famille qui, au lendemain du drame, à peine fière de son « héros » se retrouve soudain traquée par des gens patibulaires qui appellent le chef de la maison d’un autre nom que le sien.

Mais le spectateur, plus averti que la famille dans un premier temps, a déjà compris que quelque chose ne tournait pas normalement. Comment un homme ordinaire, malgré la peur, et les pulsions de vie peut-il comme cela se servir avec autant de dextérité d’une arme à feu, être si maître de lui-même, et supporter la douleur d’un couteau dans le pied, sans faiblir dans son action.

Toute l’interrogation du spectateur est dans cette formule prononcée à l’attention de la femme de Tom, par cet homme à moitié défiguré, et déterminé : « I want you to ask Tom, how come he’s so good... at killing people ! »

Pour le spectateur, comme pour la femme de Tom, commence les premiers doutes. Certes, il lui faudra attendre la seconde apparition de cet homme dans sa propriété et la production de violence de son Tom de mari pour connaître la faille ultime. Qui est Tom ? Tom ou Joe ? Et si Tom était Tom ET Joe ?

Comment Tom si pacifique peut-il en un clin d’œil opter pour une telle violence ? On peut alors faire une comparaison avec le fils de Tom qui, jusqu’ici subissait les moqueries de deux de ses camarades, optant tout à coup lui aussi, pour la violence. Car, jusqu’ici, Tom qui pensait avoir tué Joe, inhibait cet instinct de violence en son fils, au risque de l’empêcher d’être un homme !

Dans le titre le jeu de mot marche fort. C’est une histoire au sens de « story » conte, et l’histoire au sens d’ « history ». La violence qui nous est ici contée est celle des civilisations et des hommes. Il y a celle de ces deux malfrats qui ouvrent le film, sans foi ni loi, abattant hommes, femmes, enfants, sans aucune compassion, aucune empathie pour le genre humain. Il y a cette violence d’un homme aux abois, qui a découvert la socialisation par le travail et la famille. La violence serait donc partout. Certes, la violence est au centre de notre histoire. Hegel et Marx le théorisèrent : la violence est accoucheuse du progrès sur le théâtre de l’Histoire. Et l’Amérique n’est pas en reste en ce qui concerne la violence. De par son passé : génocide indien, traite des Noirs, etc. De par son présent : « Le film parle de la forme de violence que l’on trouve aux Etats-Unis par le simple fait que l’on peut s’acheter librement une arme. En même temps, il ne faut pas oublier que tout pays a été fondé dans la violence, voyez la France avec la Révolution... Souvent les gens perçoivent la violence comme un virus, une contamination. Malheureusement, ce n’est pas le cas. La violence n’est pas une maladie, elle est une des composantes mêmes de la santé [2]. »

C’est donc un questionnement sur la violence au centre de la société américaine, mais pas qu’elle. Très vite, selon les mots même de David Cronenberg, cela interroge la violence du monde entier. Serait-ce une fatalité car inscrite dans nos gènes ? Serait-ce social ? Pour Cronenberg, la réponse est apportée par la science elle-même : « Oui, elle est inscrite dans notre ADN. Il y a une partie primitive, animale, reptilienne de notre cerveau qui est reliée à nos émotions, à notre sexualité, à notre aptitude à la violence. Des généticiens ont d’ailleurs étudié s’il existait un gène particulier pour les comportements extrêmement violents. Mais, dans le monde d’aujourd’hui, il y a des gens normaux qui commettent des actes violents car ils sont confrontés au chaos, à la guerre. Ce ne sont pas des psychopathes, mais des personnes ordinaires plongées dans des situations extraordinaires [3] ».

Il ne faudrait donc pas en avoir peur. Si la violence est en tout homme, elle peut être domptée, régulée, étouffée par l’être humain. Non plus l’homme. Homo sapiens sapiens, toujours asservis à ses instincts archaïques, mais comme un être qui prend en compte son prochain. Dans cette relation de respect de la vie d’autrui, l’homme s’affranchit de son être pour la vie ; il se détache de son être biologique pour s’affirmer en tant qu’humain.

C’est tout du moins ce qu’a cru Tom, qui a mis trois longues années pour tuer Joe, menant depuis une vie tranquille au sein d’une famille aimante, et d’une petite ville où il est très apprécié de ses concitoyens et se ses employés, qu’il traite dans la dignité et le respect. La faille, la mise en question de cette certitude apparaît le soir du « hold-up » manqué. Tragique soirée qui, comme un boomerang, vient rappeler Joe à l’ordre. S’ensuit la dérive, les remises en question, le drame familial qui sont suivis par l’œil de David Cronenberg qui, en maître ès technique, sait saisir les regards, les gestuels, les silences, les moments indicibles où le désarroi, l’incompréhension, l’angoisse, l’interrogation font leur nid. La femme de Tom se sent trahie, bafouée dans sa dignité. Tom qui pensait avoir tué Joe ne comprend pas comment ce dernier peut aussi vite réapparaître dans des moments particuliers d’extrême tension. Sa femme devient de plus en plus inquiète : qui est son mari ? Tom ou Joe ? N’est-ce pas Joe déguisé en Tom, ou Tom pris subitement de réminiscences d’une vie enterrée, celle de Joe ?

Cette allégorie qui n’est pas seulement celle de l’Amérique interroge notre nature humaine. Pose des questions d’ordre métaphysique et principalement celle-ci : qu’est-ce que l’identité ? Voilà bien la grande question qui nous tenaille tous derrière Tom/Joe qui, à partir de cet événement dramatique, n’aura de cesse, dans des silences bruyants, de se poser cette douloureuse interrogation : qu’est-ce qui fonde notre identité ? Sommes-nous la somme de nos actions passées ?

Faudrait-il alors revenir à un sartrisme bien primaire : l’existence précède l’essence : nous sommes ce que nous avons fait de nous. On pourrait alors croire à cette capacité incroyable que l’homme aurait pour se changer, se ré-inventer. Loin de tout déterminisme biologique, et inné.

Mais alors comment expliquer ce retour spontané à la plus froide violence ?

On a le sentiment en voyant Tom re-devenir Joe que l’homme a deux faces : une face primaire, ultra-violente, dominée par ses instincts de conservations, et une autre, plus sociale, plus inhibée qui le conduirait à créer des liens avec ses congénères, à se socialiser en oubliant la bête qui sommeille en lui.

Au centre de l’œuvre de Cronenberg, la question de l’identité. Dans ce film, Cronenberg traite de l’utopie de la « nouvelle » identité. Celle que l’homme se créerait de toute pièce. Ce qui revient à interroger toute la problématique du vouloir humain. En clair, peut-on se vouloir hors de son programme génétique ? L’homme peut-il TOUT contrôler en commençant par son identité ? Une identité que l’on ne sait toujours pas innée ou acquise. Naturelle ou sociale. Cronenberg qui rapproche cette quête d’identité de celle menée par l’Amérique, nous dit : « On doit se souvenir que l’Amérique s’est fondée sur l’idée de se créer une nouvelle identité. Les Européens sont venus s’installer en Amérique pour échapper à leur ancienne identité, aux persécutions politiques ou religieuses, aux systèmes de classes, à des sociétés qui étaient trop répressives. Ils voulaient se réinventer et oublier le passé. Cela fait toujours partie du rêve américain, cette idée de devenir quelqu’un de nouveau [4] ».

Qui veut changer son identité se perdra. Qui veut faire l’ange fera la bête. De cette schizophrénie ressort une certaine paranoïa. Paranoïa absurde de l’ennemi hors de nous qui veut nous détourner de notre devenir. Paranoïa absurde d’une humanité qui veut s’arracher à la vie pour s’inventer.

Le film se termine sur un plan de la famille. Après avoir pris conscience que Joe vivait toujours à l’intérieur de Tom, ce dernier rejoint sa maison, ou sa femme et ses deux enfants mangent. Le fils ne lève pas les yeux sur son père. Sa femme d’abord, non plus. Sa fille lui offre le couvert, en le dressant pour lui, et là, dans leurs yeux, ceux de Tom et de sa femme, se lisent toutes les interrogations, toutes les inquiétudes, toutes les angoisses. Et si l’ennemi n’était pas à l’extérieur ? Et si l’ennemi n’était qu’en chacun de nous ?

Film américain (1 h 35). Réalisation : David Cronenberg. Scénario : Josh Olson, d’après la bande dessinée de John Wagner et Vince Locke. Avec : Viggo Mortensen (Tom), Maria Bello (Edie), Ed Harris (Fogarty), William Hurt (Richie).



[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, GF.

[2] David Cronenberg, in Entretien avec MBK, Libération, mercredi 2 novembre 2005.

[3] David Cronenberg, entretien avec Le Figaro du 2 novembre 2005.

[4] Op. cit.


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2 réactions à cet article    


  • Daniel Roux Daniel R 12 décembre 2007 18:34

    Même pendant les années 60, je n’aurais pas hésité une seconde à affirmer que les USA étaient un pays violent. La ségrégation raciale battait son plein, les assassinats politiques des opposants, la persécution des syndicalistes, les collusions mafia-pouvoirs et leurs crimes, etc..

    Ce n’est pas parce que la télévision ne passait que des séries montrant le bonheur virtuel des classes moyennes et de leurs enfants, dans des banlieues riantes, qu’il faut croire à ce conte de fée.

    Au même moment, dans le golf du Tonkin, l’armée américaine montait une fausse attaque qui justifiera leur massacrante intervention, Cuba subissait une tentative d’invasion financée par la CIA, l’Amérique du Sud vivait sous la botte de dictateurs contrôlés par l’Oncle Sam et bien d’autres horreurs du même tonneau.

    Aujourd’hui, c’est « Moins qu’hier et plus que demain », de droits civiques pour une partie toujours plus grande d’étasuniens. Il n’y a jamais eu de « temps heureux » pour une majorité de la population dans ce pays obsédé par l’argent et le pouvoir.

    En comparaison, on peut prétendre que les français des années 60, eux, vivaient au paradis. C’était il y a longtemps, juste avant que les collabos reviennent aux affaires.


    • Jean-Paul Doguet 24 décembre 2007 13:41

      J’ai aimé ce film mais je ne suis pas vraiment d’accord avec la lecture que vous en proposez. Il ne me semble pas qu’on puisse y voir une critique de l’Amérique. Personnellement je suis plutôt tenté d’y voir la traduction du biologisme de Cronenberg. Il est évident qu’il adhère aux idées de Konrad Lorenz sur l’agressivité (et les citations que vous faîtes vont dans ce sens, même s’il ne cite pas son nom). On le voit bien dans le film : les deux frêres et le fils de Tom partagent une même disposition à la violence, parce qu’au fond ils partagent le même patrimoine génétique. La différence entre les deux frêres tient au choix de vie différent, avec les milieux éloignés et différents (Philadelphie, l’argent et la mafia, un cadre non familial pour le « mauvais », qui est peut-être homosexuel, une petite ville et une famille pour le « bon »).

      Je ne suis pas d’accord avec le titre de cet article (qui transpose une formule de Marx/Engels), il ne me semble pas conforme à la pensée profonde de Cronenberg. Il me semble d’ailleurs que le film défend au fond le conformisme américain. A la fin Tom retrouve sa vie de famille et son épouse ferme les yeux pour préserver leur bonheur. Est-ce que ce n’est pas une manière de défendre l’American way of life ?

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