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La Vitti s’est définitivement éclipsée

Une pensée pour Monica Vitti (3 novembre 1931, Rome - Rome, 2 février 2022), la muse de Michelangelo Antonioni, qui a disparu à l’âge de 90 ans, le 2 février dernier. Mais cela faisait un moment que l’on n’avait plus entendu parler d’elle. L’actrice italienne, pourtant immense star entre les années 1960 et le début des années 1980, avait depuis une vingtaine d’années complètement disparu des radars (sa dernière apparition publique remontant à 2001), après avoir été touchée, au début des années 2000, par une forme de maladie d’Alzheimer. On dit qu’elle vivait recluse chez elle, couvée par celui qui était devenu son mari, le photographe et réalisateur Roberto Russo ; d’aucuns d’ailleurs disent, histoire certainement d’entretenir la légende et son aura, l’avoir encore vue au petit matin, malgré son retrait de la vie publique, se balader avec son compagnon dans les rues de la Ville éternelle. C’est d’ailleurs par ce dernier que l’on a appris la mort de la célèbre comédienne, via un tweet de l’ancien maire de Rome : « Roberto Russo, son compagnon depuis des années, me demande de communiquer que Monica Vitti n’est plus. Je le fais avec douleur, affection et regret. »

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Monica Vitti (1931-2022)

De Monica Vitti, cette blonde éthérée à la voix rauque et à la chevelure indomptable, je me souviens notamment du Désert rouge (1964), Lion d’or au festival de Venise, réalisé par ce cinéaste-plasticien hors pair qu’était Michelangelo Antonioni (1912-2007), à qui le critique et théoricien du cinéma Dominique Païni avait consacré en 2015, en tant que commissaire, une formidable expo-rétrospective, Antonioni, aux origines du pop (9 avril-19 juillet), à la Cinémathèque de Paris. Dans ce film, à la narration flottante misant sur une dilution de l’intrigue et un brouillage des frontières temporelles, Vitti y jouait Giuliana, une femme névrosée, sujette à des crises d’angoisse, dont les absences et le mal-être ne sont pas sans rappeler Gena Rowlands dans Une femme sous influence de John Cassavetes. Sortant d’un hôpital psychiatrique, cette épouse névrotique d’un ingénieur, qui la délaisse, promène son spleen de manière fantomatique, telle une somnambule, dans des paysages industriels, portant un manteau vert pomme sur fond rouge ; elle est tour à tour blonde, brune puis rousse, mais toujours insaisissable (avec un fils dont elle ne sait pas trop quoi faire), finissant même par être abusée par un homme (Richard Harris) dans une cabane au bord d’un fleuve.

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Monica Vitti, en rousse, dans « Le Désert rouge » (1964) de Michelangelo Antonioni.

Puis, Monica Vitti, c’est aussi L’Avventura (1960), La Nuit (1961, avec Marcello Mastroianni, le rôle féminin principal étant cependant attribué à Jeanne Moreau) et L’Eclipse (1962, avec Alain Delon, y jouant un jeune agent de change survolté, s’intéressant guère à elle, préférant rouler en Alfa Roméo, se grimer en guerrier massaï et danser sur des rythmes africains) ; ces quatre films (s’y ajoute aux trois précédemment cités Le Désert rouge), qui appartiennent désormais à l’histoire du cinéma, formant ce qu’on appelle « la tétralogie de l’incommunicabilité », selon Antonioni. C’est du grand cinéma, ambitieux et adulte, mais, avouons-le, lent et long également - certains perdent patience devant, on parle alors d’… Antoniennui ! En 1960, au festival de Cannes, L’Avventura (qui dure tout de même deux heures vingt), racontant la disparition soudaine d’une femme sur une île déserte, Anna jouée par Léa Massari, pendant qu’une autre, Claudia (Vitti), entame une liaison avec le fiancé de sa meilleure amie, divise profondément la Croisette, d’aucuns s’ennuient ferme, sifflant le film, le taxant de snob, au cours de la projection, Monica quitte même la salle en larmes et sous les moqueries, pendant que d’autres le soutiennent mordicus, tels l’acteur Alain Cuny ou le réalisateur Roberto Rossellini, alors accompagné d’un aéropage de fans du film (cinéastes, écrivains et critiques), se fendant d’une lettre de soutien au long métrage le considérant comme le « plus beau film jamais projeté dans un festival » ; pour autant, cette année-là, L’Avventura n’obtiendra que le prix du jury, la Palme d’or revenant à La Dolce Vita de Federico Fellini.

Ce qui fait indiscutablement la force du « cinéma moderne » labellisé Antonioni, c’est de faire l’état des lieux de la masculinité italienne à l’époque, plutôt chamboulée, face à des femmes contemporaines de plus en plus émancipées (Monica en faisait partie, sur un mode Veni, vidi, Vitti…), sur fond d’architecture froide qui phagocyte, de cynisme social, de lâcheté sentimentale ainsi que d’une menace sourde propre à cette époque de l’après-guerre, dont le renouveau économique est contrebalancé par l’angoisse de la catastrophe nucléaire et, bien entendu, c’est d’avoir révélé, au public international, une nouvelle égérie italienne : Monica Vitti. Face aux brunes incendiaires, telles Anna Magnani et Sophia Loren, cette grande blonde longiligne, insouciante et nonchalante, à la voix éraillée ensorcelante et aux yeux fuyants de myope (« Ils sont ce qu’il y a en elle de plus bizarre, dixit Antonioni, ils ne s’arrêtent sur aucun objet, mais fixent, absorbés, de lointains secrets »), avec aussi dans l’apparence « quelque chose de plus nordique, plus froid, plus anglo-saxon  » que les brunes de son temps, note à raison Raymond Depardon dans le Libé du 3 février 2022, détonnait.

Ayant selon Antonioni le « visage de l’angoisse », Monica Vitti devint vite un sex-symbol, on l’appelle d’ailleurs bientôt « la Vitti », c’est dire la grandeur de cette dame, et l’émoi qu’elle suscite, celle-ci ayant eu la chance de rencontrer tôt, après un passage par le théâtre où elle se montre passionnée en variant son répertoire (Shakespeare, Brecht, Molière, Feydeau…), le maestro du spleen, et chantre de l’incommunicabilité au cinéma, Antonioni, qui sera un temps son compagnon (de 1957 à 1967), pour une collaboration à la fois artistique et sentimentale, et dont elle dira au cours d’une interview TV en 1982 : « J'ai eu la chance de commencer ma carrière avec un homme de grand talent mais aussi spirituel, plein de vie et d'enthousiasme. » Cette actrice d’ascendance sicilienne, née en novembre 1931 à Rome sous le nom de Maria Luisa Ceciarelli – elle reprendra comme nom d’artiste le début du nom de sa mère (Vittiglia), qui avait pourtant vu d’un mauvaise œil l’entêtement de sa fille à vouloir devenir comédienne, « La poussière de la scène corrode l’âme et le corps ») –, avait, à n’en pas douter, du tempérament et le sens de la répartie. Jugez-en plutôt : lorsque Michelangelo Antonioni, qui l’apprécie de dos (c’est ainsi qu’il la voit pour la première fois en 1957), charmé par son cou entraperçu dans la pénombre, lui lance, dans un studio d’enregistrement pour une postsynchronisation au cours de laquelle elle double la voix de l’actrice anglaise Dorian Gray dans Le Cri : « Vous avez une belle nuque. Vous devriez faire du cinéma ! » L’intéressée lui répond du tac au tac : « Toujours de dos, alors ? » On connait la suite.

Nonobstant, il serait regrettable de cantonner Monica Vitti à ses rôles de grande névrosée, même s’il y a manifestement une part de vrai - au fil du temps, l’actrice a avoué combien le jeu l’avait écartée de ses démons et pulsions suicidaires, « Jouer m’a sans doute sauvée. Sans cela, je ne serais peut-être pas là », précisant qu’elle aimait, de par ses rôles divers (voisine de palier, épouse abandonnée, reine…), vivre des vies par procuration, « pour ne pas mourir (…) tout réinventer, effacer et reconstruire, rire avec moi » -, avait aussi une véritable vis comica, pouvant se faire très drôle, fantaisiste, voire caustique, tout en cultivant volontiers l’auto-parodie. À côté des films intellos croisant dérives existentielles, états d’âme et cadrages géométriques implacables à la De Chirico, estampillés Antonioni, Monica Vitti, pour ne pas s’enfermer justement dans cette prison dorée la cataloguant comme symbole de l’ennui, de la solitude et de l’incommunicabilité, bien malgré elle (pétillante, rayonnante, riant sans arrêt : elle était également tout cela), saura aussi diversifier son jeu, via des comédies et des films à sketches à succès, confectionnés par d’autres auteurs italiens, plus populaires ; on l’a ainsi vue dans La Fille au pistolet (1968) de Mario Monicelli, où elle joue avec malice une femme trompée vengeresse, dans Drame de la jalousie (1970), signé Ettore Scola, où elle joue avec Giancarlo Gianini, qui dira d’elle « Jouer avec elle, c’est comme manger un bon plat de spaghettis », ou encore dans Poussière d’étoiles (1973) réalisé par son complice Alberto Sordi.

On n’oubliera pas non plus, au passage, sa présence chez deux autres grands du cinéma mondial, Joseph Losey, avec Modesty Blaise (1966), parodiant maladroitement au féminin la saga James Bond, ainsi que Luis Buñuel, avec le surréaliste, et très drôle, Fantôme de la liberté (1974), à l’érotisme égrillard, Monica Vitti y interprétant, aux côtés de Jean-Claude Brialy, une certaine Mme Foucauld, une mère de famille coincée à qui les fillettes se sont fait refiler, par un inconnu, une série de cartes postales « obscènes » de… monuments parisiens. On ne lui connaît qu’une seule réalisation, Scandale secret (1990), qui passe relativement inaperçue (malgré sa sélection à Cannes dans la section « Un Certain regard »), mais dont le titre lui va si bien. Par ailleurs, l’on sait que, vers la fin de sa carrière, se méfiant des grandes productions internationales (l’actrice fuyait les longs voyages), Monica Vitti refusera le rôle de Catherine de Médicis dans La Reine Margot (1994), proposé par Patrice Chéreau, qui reviendra à sa compatriote Virna Lisi. En 1995, Vitti se voit décerner un Lion d’or à Venise pour l’ensemble de son parcours. 

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Jean-Claude Brialy et Monica Vitti dans « Le Fantôme de la liberté » (1974) de Luis Buñuel.

In fine, et mamma mia, qu'elle était belle, la Vitti ! Aussi bien en couleur - la revoir fissa en Giuliana névrosée dans le très pictural et pop Désert rouge, avec ses aplats de couleur qui influenceront plus tard Almodóvar, c’était le premier film en couleur d’Antonioni, bien décidé alors à aborder le septième art en peintre : « Je veux peindre la pellicule comme on peint une toile ; je veux inventer des relations entre les couleurs et non me contenter de photographier les couleurs naturelles » - qu’en noir et blanc, s’avérant, telle une Marilyn transalpine, des plus photogéniques et cinégéniques. Avec la disparition de Monica Vitti, l’Italie pleure non seulement cette icône nationale, égérie d’Antonioni (… blonde de surcroît, ce qui est assez rare, on l’a vu chez « les filmeurs ritals » de l’époque !), mais également tout un pan de son cinéma d’antan, quand celui-ci brillait à travers le monde, se montrant un concurrent de taille pour les autres cinématographies marquantes (France, États-Unis, Japon) du moment. C’était du temps où le cinéma de la péninsule était si grand, les années 50, 60 et 70, connaissant alors sa « Renaissance italienne » à lui, son véritable âge d’or (qui est d’autant plus manifeste quand on voit son état moribond actuel, à quelques exceptions près), avec une pléiade de grandes signatures : Antonioni, mais aussi De Sica, Pasolini, Leone, Fellini, Visconti, Risi, Ferreri (fêté en ce moment à la Cinémathèque de Paris, via une rétrospective intégrale, jusqu’au 28 février), Comencini, Bertolucci, Petri, Zurlini, Zeffirelli, les Taviani et tant d’autres. Que de noms prestigieux, n’en jetez plus !

Le clap de fin au ministre italien de la Culture Dario Franceschini : « Adieu à Monica Vitti, adieu à la reine du cinéma italien. Aujourd'hui est un jour vraiment triste, une grande artiste et une grande Italienne disparaît.  » On ne saurait mieux dire. Allez, ciao Monica !


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5 réactions à cet article    


  • troletbuse troletbuse 5 février 08:50

    Belle femme, bel âge


    • In Bruges In Bruges 5 février 08:56

      Trop belle, trop « italienne »...

      Et surtout un gout très sûr pour choisir des films « intelligents » qui ne misaient pas tout sur sa plastique (c’était rare à l’époque)

      , alors qu’elle avait pourtant ce qui fallait.

      Physique mis à part ( une brune versus une blonde), elle m’a toujours fait penser à Fanny Ardant dans la façon atypique de conduire sa carrière, et jusque dans le coté un peu « barré ».


      • Vincent Delaury Vincent Delaury 5 février 09:07

        @In Bruges « (...) elle m’a toujours fait penser à Fanny Ardant dans la façon atypique de conduire sa carrière (...) ». Bien vu. smiley


      • QAmonBra QAmonBra 8 février 00:54

        Merci @ l’auteur pour le partage.

        Jusqu’à ce que mes yeux s’éteignent, Monica Vitti restera pour moi la fleuriste de « Dramma della Gelosia » de Ettore Scola, n’arrivant pas a se décider entre le maçon interprété par Marcello Mastroiani et le pizzaïolo joué par Gianfranco Giannini.

        Une véritable illumination, la découverte de la fameuse « tragicomedia italiana », ce que je considère à la fois comme le plus populaire, le plus distrayant et le plus vivant des genres cinématographiques, bref, à mon goût et culturellement le meilleur cinéma européen de tous les temps. . .

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