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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Lavinia Fontana : un somptueux portrait de famille

Lavinia Fontana : un somptueux portrait de famille

Si le « Portrait de Blanca degli Utili Maselli avec six de ses enfants » par Lavinia Fontana n’est pas aussi surprenant que « La partie d’échecs » peint un demi-siècle plus tôt par son aînée, la pionnière Sofonisba Anguissola (cf. article de décembre 2015), il n’en est pas moins remarquable, tant par la qualité de sa réalisation que par les détails qu’il recèle…

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On savait que la Bolognaise Lavinia Fontana (1552-1614), fille du peintre maniériste Prospero Fontana, avait été une artiste de grand talent. À un point tel qu’elle avait réussi à éclipser son mari, le peintre Gian Paolo Zappi, devenu son assistant, tant à l’atelier de peinture que dans le logis familial où, comme… auxiliaire paternel, il était chargé de l’éducation des nombreux enfants du couple. Une situation peu banale pour l’époque.

Ce que l’on savait moins, c’est à quel point cette femme peintre de la Renaissance italienne avait été capable de rendre avec autant de précision les détails d’un visage, d’un habit ou d’une parure. Certes, nombre de ses chef-d’œuvre ont illustré cette capacité, à l’image de la « Visite de la reine de Saba au roi Salomon », fierté de la National Gallery de Dublin, ou du magnifique portrait de Gabrielle d’Estrées, mais le tableau qui représente Blanca degli Utili et ses enfants rend ce constat encore plus spectaculaire.

On ne sait pas grand-chose de cette femme de noble condition qui pose entourée de six de ses enfants, si ce n’est ce qui figurait sur l’épitaphe de sa tombe* dans l’église San Lorenzo in Damaso de Rome. On y apprend que cette dame, native de Florence, avait épousé le chevalier Pierino Maselli dont elle eut… 19 enfants avant de décéder en septembre 1605, seulement âgée de 37 ans au terme d’une vie de grossesses répétées.

Cette noble Florentine n’en a pas moins belle allure sur le tableau que Lavinia Fontana a réalisé quelques mois seulement avant que son modèle ne décède pour une raison inconnue, mais possiblement épuisée par ses multiples grossesses. Sur cette toile de taille moyenne (99 x 133,5), Blanca pose en compagnie de six de ses enfants : cinq garçons et une fille. Ce qui frappe au premier regard, c’est la grande unité chromatique de ce tableau et le sérieux des personnages. Un sérieux toutefois tempéré par les postures des trois garçons de droite qui suggère des tentations de dissipation. Rien de tel à gauche de la toile où, comme leur mère, les deux garçons et la petite fille fixent le spectateur sans broncher contrairement à deux des garçons de droite.

En observant avec attention ce tableau, l’on se rend compte que les cinq garçons sont tous habillés de façon identique d’un habit – probablement du brocart – de belle facture. La mère et la fille sont, quant à elles, vêtues de brocarts d’une plus grande richesse en termes d’ornementation, et leurs habits sont réhaussés par des bijoux de qualité : colliers de perles, boucles d’oreille en or, bracelets et bagues. Ce détail, concernant la petite fille, n’est peut-être pas anodin : ajouté au fait que seule des six enfants, cette fillette a son prénom – Verginia – peint au-dessus de sa tête, son habit richement paré a conduit certains spécialistes à penser que ce tableau a pu être peint en son honneur. Une hypothèse cependant peu crédible : si tel avait été le cas, la fillette aurait probablement été peinte seule ou avec sa mère sans la présence des garçons.

Une chose est certaine : le tableau de Lavinia Fontana est un précieux témoignage de la mode nobiliaire du temps en ce 17e siècle naissant. Outre le tissu des habits, les omniprésentes dentelles des poignets et surtout des fraises à godrons sont particulièrement impressionnantes par leur finesse d’exécution. Tout aussi remarquable est la manière dont l’artiste a rendu les chevelures rousses de Blanca et des enfants de gauche.

L’observation détaillée de la toile nous montre en outre qu’à l’exception de l’un des garçons dont on ne voit pas les mains, les quatre autres frères sont tous porteurs d’un accessoire. L’un, en haut à droite, est doté d’une médaille accrochée à une chaînette ; « une médaille de chevalier », nous indique Maria Teresa Cantaro dans son expertise pour Sotheby’s en 2012**, ce qui suggère qu’il devrait hériter du titre de son père. Un peu plus bas, un autre garçon est, quant à lui, muni d’un encrier et d’une plume ; serait-il destiné à une fonction de notaire ? Côté gauche, le frère aux magnifiques cheveux bouclés est, quant à lui, doté d’un oiseau maintenu par un cordon ; l’expert Vlad Maslov y voit un chardonneret – symbole de la Passion du Christ –, ce qui le conduit à penser que cet enfant est destiné à une carrière religieuse. Enfin, faute d’avoir encore pu déterminer l’orientation du petit garçon roux de gauche, c’est une simple coupelle de fruits, probablement confits dans la tradition romaine, qui lui a été confiée. 

Restent Blanca et sa fille. La mère tient sur son avant-bras gauche un petit chien, gage symbolique dans l’art pictural de la Renaissance de sa fidélité au chevalier Maselli. Quant à Verginia, dont Blanca a passé le bras sur l’épaule en signe de protection, elle tient de la main droite l’index de sa mère dans un geste encore empreint de petite enfance, et de la main gauche l’une des pattes du petit chien ; faut-il y voir un attachement à l’animal ou, là aussi, un symbole de la fidélité que la future femme qu’elle sera devra à son futur époux ? nul ne le sait !

Lavinia Fontana, admiratrice et héritière picturale de Sofonisba Anguissola, a ouvert la voie à Fede Galizia et Artemisia Gentieschi. Dans le sillage quasi-militant de cette dernière, ces femmes peintres de grand talent commencent à connaître une notoriété dont le machisme dominant dans le milieu des Arts les a jusque-là tenues très éloignées. Ce n’est que justice, comme le montre de manière éclatante le « Portrait de Blanca degli Utili Maselli avec six de ses enfants ». 

V. Forcella, Iscrizioni delle chiese e d'altri edifici di Roma, Rome 1884  : "D.O.M./ EQUES PIERINUS MASELLUS AC/ BLANCA EIUS UXOR DE UTILIBUS/ FLORENTINI HUNC/ SEPULTURAE/ LOCUM SIBI POSTERISQUE SUIS/ PIE AC CONCORDE ELEGERUNT/ UBI PRAEDICTA BLANCA POST XIX/ PARTUM MAGNO CUM HONORE FUIT/ SEPULTA SEPTEMBRIS M.D.C.V./ VIXIT ANNOS XXXVII."

** Ce tableau de Lavinia Fontana a été vendu à New York par Sotheby’s le 26 janvier 2012 à un collectionneur privé pour une somme de 602 500 euros.

Précédents articles sur la peinture :

Courbet et « Le retour de la conférence »

Sofonisba Anguissola : « La partie d’échecs »

Élisabeth Vigée-Lebrun : un hommage mérité !

Quand Van Meegeren peignait des Vermeer

Injustement oubliée : Lavinia Fontana

Audubon : ornithologue de talent, peintre de génie

Mademoiselle Capet (Gabrielle Capet)

Catharina van Hemessen, la pionnière oubliée

Adelaïde (Adélaïde Labille-Guiard)

Sofonisba (Sofonisba Anguissola)

Artemisia (Artemisia Gentileschi)

Lolo, roi du pinceau ! (le canular Boronali)


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21 réactions à cet article    


  • Julien S 24 janvier 09:46

    L’apologie des classes dominantes est-elle bien de mise en notre temps de révolte des sans-dents ? 

    L’art servait-il à autre chose qu’asseoir leur pouvoir ?

    Nous, progressistes d’Agoravox, ne pouvons plusser un tel article...


    • Fergus Fergus 24 janvier 09:53

      Bonjour, Julien S

       smiley 

      En l’occurrence, il s’agirait d’ailleurs plutôt de l’apologie de l’art des femmes peintre de la Renaissance italienne.


    • cevennevive cevennevive 24 janvier 10:10

      @Fergus

      Oui ! Cf Artémisia et beaucoup d’autres qui sont dans l’oubli. Seuls les peintres hommes sont connus.
      Regardez, dans la sculpture, Camille Claudel !
      Il n’y a que Colette qui a su se départir de l’influence d’un mauvais écrivain.
      Georges Sand avait, quant à elle,un prénom masculin...


    • math math 24 janvier 10:50

      @cevennevive...vous devriez regarder la côte de leurs oeuvres en salles ventes..vous changeriez d’avis il me semble.. ! 


    • Julien S 24 janvier 11:15

      @cevennevive
      .
      « George Sand » sans « s » final, comme en anglais, probablement pour faire plus chic ! 
      C’est toujours plus vendeur que « Georgette la Sablonneuse ». 
      Aurore Dupin est pourtant charmant. 


    • Fergus Fergus 24 janvier 11:36

      @ cevennevive

      Math  que je salue  a raison concernant Camille Claudel et Artemisia Gentileschi : leurs cotes ont très fortement progressé, depuis une vingtaine d’années pour la première, et depuis une décennie pour la seconde. Ce n’est que justice !

      Sans doute d’autres artistes femmes encore trop méconnues suivront la même voie. J’espère notamment qu’au plan pictural, Adélaïde Labille-Guiard sera un jour considérée à l’égal d’Elisabeth Vigée-Lebrun. Je consacrerai sans doute l’un de mes prochains articles à un tableau de cette grande dame pour lequel j’ai une affection particulière.


    • rogal 24 janvier 11:41

      @Julien S
      Et Baronne Dudevant, c’est... mignon.


    • Fergus Fergus 24 janvier 11:54

      @ Julien S

      La baronne Dudevant, descendante du roi de Pologne Auguste II, se nommait en fait Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil. Difficile de faire carrière en littérature populaire avec un tel nom. Mais vous avez raison, Aurore Dupin aurait très bien convenu.

      A ce détail près que la romancière était une femme, ce qui limitait ses possibilités de carrière. Or, il se trouve qu’amoureuse d’un dénommé Jules Sandeau, c’est avec lui qu’elle a écrit son tout premier roman, publié sous le pseudo de J. Sand (abréviation de Sandeau).

      Après quoi, la relation entre ces deux-là ayant cessé, l’écrivaine a continué en solo mais en gardant le pseudo Sand. Restait à trouver un prénom. Ce fut George qui n’est pas copié du masculin anglais, mais qui est bel et bien français, le prénom sans s étant le féminin  peu usité du prénom avec s !

      On dit en outre que l’étymologie de ce prénom le relie à la paysannerie, et c’est très exactement ce que souhaitait cette romancière du terroir solognot.


    • rogal 24 janvier 13:20

      @Fergus
      Oui, gé-orgios c’est celui qui ’’travaille la terre’’, le laboureur. Mais George féminin de Georges ? Je n’en connais que deux exemples : Sand et Langevin-Pau.


    • Fergus Fergus 24 janvier 13:27

      Bonjour, rogal

      Renseignement pris, 620 filles ont hérité le prénom George depuis 1900. L’âge moyen des George encore en vie est de... 76 ans !


    • troletbuse troletbuse 24 janvier 14:10

      @Fergus
      Et leur nom, c’est Profonde ?


    • cevennevive cevennevive 24 janvier 10:04

      Bonjour Fergus,

      Je ne peux qu’admirer la beauté du tableau et les termes de votre article. Il n’y a rien à ajouter.

      Je suis très « sensibilisée » par ce genre d’oeuvre car, vous le savez, ma fille est restauratrice de tableaux avec des techniques datant de l’époque où a été peint le tableau à restaurer.

      Elle fait ses pigments elle-même, et nous passons beaucoup d’heures dans la campagne pour récolter des plantes tinctoriales.

      Merci de nous avoir donné l’occasion d’admirer ce beau tableau que je ne connaissais pas et de nous parler des personnages dont vous décrivez admirablement les particularités.

      Vous comprendrez que je préfère (et de loin) ce genre de peinture à ceux de n’importe lequel des peintres modernes...

      Bien à vous.

      Au fait, avez-vous visionné la Cicirinella ?


      • Fergus Fergus 24 janvier 11:29

        Bonjour, cevennevive

        Merci pour votre commentaire.

        Je me souviens que vous aviez effectivement déjà mentionné le travail de restauratrice de votre fille. Ce doit être un job très intéressant et très valorisant car il contribue à sauvegarder des oeuvres anciennes sans trahir les techniques de l’époque. Le modeste peintre que je suis apprécie à sa juste valeur ce genre de travail fait de méticulosité, d’opiniâtreté et d’un sens très développé du service de l’Art.

        Oui, j’ai regardé la Cicirinella, et beaucoup apprécié ce groupe pour son dynamisme et la joie de vivre qu’il communique, tout particulièrement la chanteuse. Je vous ai d’ailleurs répondu ce matin sur l’article de Rosemar.

        Cdlt


      • cevennevive cevennevive 24 janvier 17:45

        @Fergus,

        J’étais absente, je reviens et lis vos commentaires. Merci !
        Voici le site très bien fait et documenté de ma fille (et ce n’est pas de la publicité, juste une information)
        Nathalie BEURIER Restauratrice de tableaux anciens.

        Je n’avais pas remarqué que le prénom de George sans « s » était féminin... Comme quoi, on apprend tous les jours de nouvelles choses, et à tout âge !

        Vous savez, l’une de mes tantes et ma grand mère se prénommaient « Zulma »... C’était de bon ton à l’époque de donner les mêmes prénoms que leurs parents aux aînés !!! Moi, je n’ai SURTOUT pas satisfait à la tradition.

        Elle est bien belle la chanteuse, moi je trouve qu’elle est « à croquer ». Croyez-vous qu’elle plairait à Moix ? Ce serait bien dommage, la belle et la bête...

        Bien à vous. 


      • Fergus Fergus 24 janvier 18:58

        @ cevennevive

        Le site de votre est très bien fait, et j’avoue être admiratif du travail qu’elle réalise. Ses pigments me rappellent le temps où, armé de mon marteau de géologie en carbure de tungstène, je prélevais en Auvergne des échantillons de minéraux, dont de la malachite. Souvenirs...

        Je ne savais pas que Zulma était un prénom. Je ne connaissais de ce nom que la maison d’éditions. Merci pour cette information.

        Pour ce qui est de la chanteuse de Tequila vs Moix, c’est en effet comparer la plénitude heureuse au déclin aigri.


      • gruni gruni 24 janvier 11:50

        Bonjour Fergus

        Oui, un tableau absolument remarquable. Beaucoup de talent et de patience pour réaliser une oeuvre de cette qualité.

        Merci pour la découverte.


        • Fergus Fergus 24 janvier 11:56

          Bonjour, gruni

          De rien ! J’aime partager mes coups de coeur en matière d’art avec ceux que cela intéresse.


        • troletbuse troletbuse 24 janvier 14:04

          @grounichou
          Pas de p’tits bisous à Fergus ?


        • troletbuse troletbuse 24 janvier 14:05

          @Fergus
          Pas de p’tits bisous à Grounichou ?


        • baldis30 24 janvier 18:11

          bonsoir,

           excellent !

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