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Le Ballon rouge, un voyage dans le temps

La réédition en DVD du Ballon rouge, chef-d’œuvre d’Albert Lamorisse, coïncide avec la sortie du Voyage du ballon rouge, également en DVD, du cinéaste taïwanais Hou Hsiao Hsien. Cinquante ans séparent la sortie en salle du premier de celle du second. Mais un même esprit, par-delà le temps, les rassemble, celui de la liberté, de la fronde, de la jeunesse.

Le Voyage du ballon rouge (2007), du cinéaste taïwanais Hou Hsiao Hsien vient juste de sortir en DVD (Bac vidéo). Trois mois auparavant, également en DVD (aux éditions Shellac Sud), sortaient deux chefs-d’œuvre magnifiquement restaurés du cinéaste Albert Lamorisse : Crin blanc (1953) et Le Ballon rouge (1956), histoires quasiment sans paroles qui mettent en scène deux garçons solitaires épris de liberté jusqu’à l’absolu. Seule différence : tandis que Le Ballon rouge joue sur les contrastes, dans Crin blanc la noirceur finale n’a d’égal que la lumineuse et pour tout dire aveuglante lumière.

Le Ballon rouge est le quatrième film d’Albert Lamorisse qui a déjà tourné Djerba en 1947, Bim, le petit âne en 1949 (avec des commentaires de Jacques Prévert) et Crin blanc en 1953. Ce dernier obtient le Grand Prix du Festival de Cannes ainsi que le Prix Jean Vigo. Le Ballon rouge, quant à lui, obtiendra, chose unique dans l’histoire du Festival de Cannes, la Palme d’Or des deux jurys unanimes (courts et longs métrages) ainsi, notamment, que l’Oscar du scénario original.


Le personnage principal du Ballon rouge, outre le ballon lui-même, bien sûr, n’est autre que Pascal Lamorisse. Le cinéaste ayant jugé satisfaisants les essais de son fils, il l’engage donc. Cinquante après, c’est le même Pascal qui assure les commentaires des bonus figurant dans la version DVD restaurée.

On aurait tort de bêtement qualifier Le Ballon rouge d’histoire d’enfantine, encore moins d’histoire pour enfants. Non pas que les histoires enfantines soient indignes. Mais Le Ballon rouge est d’abord un film sur l’enfance. Les héros de Pinocchio, Alice au pays des merveilles, La Guerre des boutons, Le Petit Prince ou Sa majesté des mouches sont des enfants, mais il serait absurde de n’y voir que ça. Les enfants, ou les adolescents, de nos jours, lisent encore ces histoires. Et, devenus adultes, ils les reliront toujours car ce sont d’intarissables puits dans lesquels ils trouveront toujours de quoi se régénérer.

Avec Le Voyage du ballon rouge, Hou Hsiao Hsien n’a pas réalisé un remake nostalgique du Ballon rouge, ni parodique, comme cela a déjà été le cas. Le cinéaste a trop de talent, d’imagination et de sensibilité pour bêtement plagier un film aussi fragile dont l’équilibre tient du miracle. C’est pourquoi, par exemple, à la fin du Voyage du ballon rouge, le ballon n’est pas stupidement « assassiné » par les enfants. Sans doute parce que Paris aujourd’hui n’est plus une ville enfantine, c’est-à-dire pleine de cette "familière sauvagerie" propre à l’enfance comme ce fut le cas jadis et comme l’ont bien observé à leur époque des photographes comme Cartier Bresson, Izis, Doisneau et tant d’autres.

Le cinéaste taïwanais a observé avec finesse, dans une ville qui lui est étrangère, mais dont il a su capter la sensibilité, la vie d’un enfant vivant aujourd’hui. Pour Hou Hsiao Hsien, le ballon rouge est « comme un vieil esprit qui relierait le passé au présent ». Ce ballon écarlate symbolisait peut-être d’ailleurs dans l’esprit d’Albert Lamorisse qui campe son film dans un des quartiers jadis les plus remuants de Paris, Ménilmontant, la permanence de l’esprit de révolte et de fronde.



Au départ, Le Voyage du ballon rouge est une commande passée à Hou Hsiao Hsien par le musée d’Orsay. La scène finale du film s’y déroule d’ailleurs. Une institutrice commente avec ses élèves un tableau de Félix Vallotton, Le Ballon (1899).
Cette toile célèbre représente un garçon courant dans la lumière après un ballon… rouge. Pendant que l’institutrice donne ses explications, Simon, le héros du film de Hou Hsiao Hsien, est absent, ailleurs. Petit garçon lunaire et solitaire, peu bavard et très attachant, il descend en droite ligne du personnage qui l’a inspiré, Pascal, héros du Ballon rouge.

Ainsi, par une curieuse mise en abîme, se reflètent dans Le Voyage du ballon rouge la toile de Vallotton et le film de Lamorisse. Il est donc question de mémoire. Autre point commun, dans chacune de ces trois œuvres l’enfant, solitaire, joue avec son ballon, son complice, son ami. Les adultes sont dans l’ombre...

Pascal, le petit personnage du Ballon rouge n’a pas d’autre allié dans la vie que son ballon. Pour Simon, c’est un peu différent. Le ballon est son ami, mais il est plus distant. Il symbolise l’esprit vagabond de l’enfant. A l’instar de nombreuses mères d’aujourd’hui, celle de Simon est prise par sa vie professionnelle, par ses ennuis quotidiens. Comme dans Le Petit Prince, ici les adultes ne s’occupent que de « choses sérieuses ». Et les choses sérieuses ne sont pas, à l’évidence, les enfants.

La seule amie de Simon est sa baby-sitter, Song, une jeune Chinoise étudiante en cinéma qui lui raconte l’histoire du Ballon rouge, un ballon qui désormais est incrit dans le patrimoine - en témoignent les fresques de Nemo, visibles sur les murs, dans la rue - comme le tableau de Félix Vallotton. Ainsi ce ballon, ou cet esprit, est-il seulement visible par ceux qui ont sur la ville (et la vie ?) un regard détaché, neuf : les étrangers, les enfants...

Hou Hsiao Hsien ne connaissait pas Paris avant de tourner son film, ni l’existence du Ballon rouge de Lamorisse. Il a découvert ce dernier avec le livre d’un autre étranger, le journaliste américain Adam Gopnik, correspondant à Paris du New Yorker, entre 1995 et 2000.

Ses premières visions de Paris, explique ce dernier dans De Paris à la Lune (Nil éditions, 2003), ont été puisées dans le livre tiré du Ballon rouge. Il note ceci : « Les adultes traitent Pascal avec une sévérité confinant à la cruauté : sa mère jette le ballon hors de l’appartement haussmannien ; le machiniste du tram secoue la tête et l’index pour interdire au petit garçon accompagné de ballon l’accès de la voiture ; le directeur de l’école l’enferme dans un cagibi pour avoir apporté son ballon en classe. Le seul moment agréable que connaît Pascal dans ce monde triste et pluvieux, si je me souviens bien, c’est d’entrer dans une pâtisserie à la vitrine tentatrice en laissant son ballon à la porte ».

Il est vrai que les adultes n’ont pas le beau rôle dans le film de Lamorisse. Pour Pascal, les chemins buissonniers passent par Paris. Un Paris certes grisâtre et pluvieux, mais synonyme de liberté. On voit Pascal flâner dans le 14e arrondissement puis sur la passerelle des Arts chère à Robert Giraud, autre insoumis, et se baguenauder enfin sur le boulevard Richard-Lenoir, là où naguère se tenait la foire à la ferraille. Le Ballon rouge est un film saturé par la présence de la ville, autre ersonnage important dans cette histoire, tout comme dans Le Voyage du ballon rouge.

Dans Le Ballon rouge, les autres enfants vont par deux ou en meute, tels de petits animaux grégaires sans véritable personnalité, sans musique intérieure. Ils tuent le ballon de Pascal. Dans Le Voyage du ballon rouge, le seul moment où Simon se retrouve au milieu des enfants se passe lors de la fameuse scène du musée d’Orsay.

Simon pense au ballon alors que ses camarades écoutent sagement les commentaires de l’institutrice tout en regardant le tableau. Simon lui, ne regarde pas le tableau, il est le tableau. Il est ce petit garçon qui joue avec le ballon dont la présence est familière aux rêveurs, aux insurgés, aux enfants.

Simon s’envole en rêvant, Pascal, léger, à la fin du Ballon rouge, s’envole sur une grappe de ballons.
Tels le Petit Prince, les deux enfants profitent pour leur évasion "d’une migration d’oiseaux sauvages"…


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1 réactions à cet article    


  • Philtw 21 août 2008 18:33

    Pour informations : je vis à Taiwan depuis plus dix ans, les flims de Hou Hsiao Hsien ne sont presque jamais diffusés ici, et s’ils le sont, c’est dans de très petites salles pour un jour ou deux. La très grande majorité des Taiwanais détestent ses films et ne comprennent pourquoi les, disons plutot "des" Français aiment ses films. Les Taiwanais trouvent les films de Hou Hsiao Hsien d’un ennui mortel et beaucoup pensent que c’est une honte pour Taiwan que d’être representé par ce genre de cinéma et ce genre "d’artiste". 
    Hou Hsiao Hsien est l’exemple type d’un cinéaste qui dans son pays n’a aucun succes, ni aucune reconnaissance, mais qui dans d’autres se fait reconnaitre par un milieu fermé. Oserez-vous affirmer que ses films ont du succès en France ? Ou est-ce seulement dans les couloirs feutrés de certains festivals de films qui s’y croient...

     

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