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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le Banquet, hommage à Platon

Le Banquet, hommage à Platon

Nous avons décidé à quelques-uns de prendre le loisir du dialogue, lors d’un dîner placé sous l’antique patronage de l’un des maîtres de sagesse, Platon. Loin de nous l’idée de nous mesurer à Agathon, jeune auteur de pièce, ni à Aristophane, comique universellement connu, ni à Alcibiade, beau jeune homme devenu grand politique, ni à Socrate, de laide apparence mais de haute vertu.

Il s’agit plutôt d’aller contre le courant de notre époque pressée et machinale, où l’on sait de moins en moins parler, où les mots-étiquettes prennent la place des mots-qui-expriment. En notre temps, le jargon et le slogan supplantent le dialogue, ce qui fait que nul n’écoute plus guère personne. Les mots deviennent du vent, les phrases de l’air chaud émis, comme disent joliment les Anglais, observateurs aigus des travers latins. « On » se pose, « on » manifeste, « on » braille : où est la parole, dans cet histrionisme ? Dans cet anonymat du « on » ? Où est le dialogue qui fait avancer la vérité ? Où est le débat démocratique, pourtant né en Grèce il y a deux millénaires et demi ? Où est, tout simplement, l’intérêt pour l’autre, que manifeste l’écoute dans la parole alternée ? Qu’a donc à nous « dire » le narcissisme des grèves corporatistes, la 6e en 11 mois ? Le sempiternel « moi-je » télévisuel, et politicien en miroir ? L’autisme des « yakas » militants ? L’exhibitionnisme soixante-huitard que singe, savamment, la violence médiatique des banlieues ?

Banquet_figure_noire C’est la vertu des Grecs antiques de nous rappeler que l’être humain est doué de raison, donc « animal politique ». C’est la vertu du Banquet de Platon de nous faire souvenir, 2389 ans après avoir été écrit, qu’un bon repas et du vin en abondance ouvrent la bienveillance comme l’esprit aux discours, et que la parole, sur le thème de l’éros, permet d’approcher la sagesse. L’« éros », et non pas « l’amour », comme le tropisme chrétien fait trop souvent traduire. Eros dépasse la simple liaison entre deux êtres animés pour se présenter comme un lien fondamental de la nature, un intermédiaire entre les hommes et les dieux, une énergie qui pousse à sortir de soi pour aller vers les autres, sortir de la bêtise animale pour s’élever à la connaissance extrahumaine. Cela va bien au-delà du sexe comme du sentimentalisme rose !

Le banquet est un rite social, où les convives apaisent leur faim par des mets, et spiritualisent l’aliment par le vin. Le thème choisi de « l’éros » remue les passions, les fait s’entrechoquer dans les relations personnelles, tout en médiatisant le désir par la parole. La logique du langage aboutit à la connaissance, rapport individuel à la vérité, ouverture de l’esprit. Du rite social de masse est née la relation personnelle entre amis choisis, puis de la parole naîtra le rapport de chacun avec la philosophie. Les aliments, les passions, la sagesse. De la satiété de l’estomac à la pratique de l’amitié, puis à la joie spirituelle, telle est l’économie du bien-vivre que nous propose Platon.Socrate_par_david

Il nous emmène chez Agathon, par un prologue où un convive raconte, des années plus tard, ce que lui a rapporté un autre. Humour platonicien de ce « jeu du téléphone ». Mais la vérité en surgira, toute nue et toute crue, belle comme un diamant ou comme Eros, l’éternel enfant. Seule la vertu, la beauté, le bien, peuvent ainsi perdurer, inaltérés, malgré les intermédiaires. Une introduction campe le décor et les personnages. Platon ne décrit pas les hommes par ce qu’ils sont, mais par ce qu’ils disent et font. L’apparence ne compte pas, seules les actions et les œuvres sont à considérer. Leçon que devraient méditer nos guignols qui paradent dans l’Info alors qu’ils ne font guère. Suivent sept discours, tout en gradation, allant du plus évident au plus subtil, du partiel au général. Phèdre, le premier à parler, décrit Eros comme le dieu le plus ancien, né après Chaos et Terre. Pausanias distingue deux filles d’Aphrodite différentes, la Vulgaire, vouée à l’attraction des corps, et la Céleste, orientée vers la vertu. Eryximaque, médecin, élargit l’éros à toute recherche d’harmonie entre toutes choses, à ce qui fait du bien, de la santé à la vertu. Aristophane conte la parabole de l’androgyne séparé par Zeus en deux êtres sexués qui ne cessent désormais de rechercher avec passion leur moitié perdue pour fusionner. Agathon, l’amphitryon, décrit Eros comme beau, délicat et tempérant, qui encourage les relations. Socrate souligne que l’éloge n’est pas vérité, et que lui ne parlera d’éros que comme élément de sa recherche. Eros n’est pas un dieu, mais un intermédiaire (daimon), il n’est pas état mais recherche, il aiguillonne tous les êtres à établir leur immortalité. Le plus couramment, ce sera par la procréation d’enfants, de façon plus élevée par la production d’œuvres, dont les plus belles seront les fils spirituels formés par l’enseignement de la vertu. Arrive enfin Alcibiade, ivre (il dit donc la vérité), qui se lance dans l’éloge mesuré de Socrate, son maître, dont il était amoureux jeune garçon. Tempérant, courageux, maître de ses passions, le vieux Silène a conduit le bel éphèbe à l’élévation de l’âme. La philosophie comme enchantement de la raison, comme passion spirituelle, comme bien-vivre par exercice de la mesure en toutes choses, telle est la vertu de l’amour. L’épilogue, comique, fait interrompre le banquet par de nouveaux buveurs et par la fatigue.

Socratealcibiade Le livresque Phèdre, le procédural Pausanias, le doctoral Eryximaque, l’imaginatif Aristophane, le sophistiqué Agathon apparaissent comme autant de prologues au grand Socrate. Ils représentent des façons partielles d’user de la raison. Le seul qui soit ondoyant, familier, logique et élevé « à la fois » - est Socrate. Il allie plaisirs, passions et raison en un tout maîtrisé, il est pleinement homme. Alcibiade, dans son panégyrique truculent et énergique, en trace le portrait en creux. Après le discours même du philosophe (qui s’efface derrière Diotime, prêtresse), l’image restée de son enseignement chez un jeune homme complète et éclipse les apprentis raisonneurs, mais gentiment. Socrate est un « maître » de sagesse, comme on dit un maître es-arts martiaux. Il ne fait pas un exposé, il dialogue ; il ne présente pas une thèse, il se présente lui-même, homme accompli, dans l’exercice de sa faculté de raisonner. Il interroge un interlocuteur, il lui répond, il choisit les termes les plus exacts, il fait préciser si nécessaire, procède par étapes. Ainsi accouche-t-il de l’argumentation, il ne la présente pas tout armée aux convives, ses partenaires. Comme l’amour, la parole relie ; comme l’amour, l’exemple élève. Les discours successifs sont, chacun, un progrès, car tous écoutent et adaptent leur propre parole à ce qui s’est déjà dit. Nous sommes loin de la dérisoire « motion de synthèse » de certain parti, qu’aurait pu dénoncer la parole d’Erixymaque : « Encore une fois, ce qui s’oppose et n’est point concilié, ne peut constituer un accord. » (§187).

L’ensemble des discours du banquet est un et multiple, tout comme éros, tout comme l’amour humain. Eros élève de la matière à l’être, il pousse à procréer et à créer. Il part de la satisfaction des besoins animaux pour animer les grandes actions, puis inspirer inventeurs, politiques et poètes. Son énergie est la vie, donc éternellement jeune, éternellement renouvelée, éternellement rayonnante. Tel est le « beau » puisqu’il est le « bien » - ce qui satisfait les instincts, la volonté et l’esprit, ces trois strates de l’homme. Comme le Bouddhisme, chacun peut l’exercer au degré d’initiation qu’il a atteint. Socrate décrit les quatre étapes de l’ascension vers la connaissance : dès le plus jeune âge, aimer un beau corps permet d’enfanter de beaux discours ; il est ensuite inévitable de reconnaître que la beauté réside en plusieurs corps ; ce qui aboutit à préférer la beauté des âmes à celle des apparences physiques ; mais seule la beauté en soi ouvre à la mesure, à la vertu, à la sagesse. Platon se consacrait à la formation de bons politiciens en charge du gouvernement des hommes. Il s’agissait de mettre sa raison (logos) au travail pour ordonner (cosmos) la cité. Le vrai bien est un équilibre harmonieux entre les intérêts. Il s’agit d’une logique du et, non pas du ou, avec tempérance dans l’usage des contraires, et dialectique pour surmonter les contradictions. Les passions remuent des sentiments, la volonté engendre des conflits et nécessite des choix, seule la raison rend les choses intelligibles, et fait surgir la vérité du moment.

Platon_le_banquet_schma_de_la_connaissan

Socrate : « Toutes les fois qu’il arrive à l’être fécond de s’approcher d’un bel objet, il en ressent du bien-être, dans sa joie il s’épanche, il enfante, il procrée. Mais quand c’est d’une laideur, alors, d’un air sombre et chagrin, il se pelotonne, il se détourne, il se replie sur lui-même et, au lieu de procréer, il garde sa fécondité, il en porte douloureusement le poids. » (§206) C’est pourquoi il est indispensable à chacun de pratiquer l’hygiène de l’esprit : aller voir, mais ne pas se polluer longtemps avec la laideur morale, l’intempérance, la passion débridée. Ne pas lire certaine presse, ne pas regarder la télé, ne pas écouter les discours des faux-jetons, laisser beugler les manifestants, sélectionner ses blogs. Socrate reste toujours lucide, malgré le vin, Alcibiade atteste que personne ne l’a jamais vu ivre. La vérité ne lui monte pas à la tête, parce qu’il sait se garder. A nous de faire de même. Quant aux autres, « les ignorants ne s’emploient pas à philosopher, et ils n’ont pas envie de devenir sages. » (§203) Tant pis pour eux.


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Argoul

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