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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le Chagrin et la Pitié : de la censure au procès des historiens (Marcel (...)

Le Chagrin et la Pitié : de la censure au procès des historiens (Marcel Ophuls, 1969)

Le documentaire de Marcel Ophuls fut réalisé en 1969, projeté deux ans plus tard dans une petite salle du Quartier latin, le Saint-Séverin, et montré pour la première fois sur les chaînes françaises en… 1981 ! Quant à moi, j’ai découvert cette délicieuse chronique d’une ville française sous l’Occupation, seulement quarante ans plus tard. La première interrogation qui vient d’emblée à l’esprit, c’est pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps, pour voir ce film ?

Jean-François Revel qui a beaucoup réfléchi sur les phénomènes de censure dans la presse ou ailleurs et qui connaissait Marcel Ophuls depuis le milieu des années 1960, s’il ne répond pas directement à cette question, raconte en tout cas dans ses Mémoires, l’organisation mis en place pour faire obstacle à la diffusion d’un film déjà culte à l’étranger, et paradoxalement introuvable en France : “les pouvoirs publics et les conducteurs d’opinion, à commencer par l’omnipotent monopole de la télévision d’Etat, avaient tout mis en oeuvre pour étouffer le film, à défaut de l’interdire, ce que la loi n’autorisait quand même pas (…)”. Revel nous apprend que l’auteur du film le tenait quotidiennement au courant “des mille artifices par lesquels de vertueux patriotes, mandatés de très haut, chaque fois que son film avait une chance de reprendre la route des petits écrans, trouvaient le moyen de crever les pneus de la voiture au moment opportun.”
Comment expliquer cette surveillance constante, cette obstination dans la censure larvée ? Je n’ai pas trouvé de réponse dans la documentation comme si on voulait curieusement éluder la question ; mais ce qu’on peut dire tout de même, c’est qu’à partir de 1969, le président Georges Pompidou préfère entretenir le mythe gaulliste d’une France héroïque et il semble évident que le film d’Ophuls ne va pas dans ce sens. Le président n’ayant au surplus pas participé à la Résistance ne veut en aucune façon, risquer de sacrifier l’union apparente des Français sur l’autel de la vérité historique (en réveillant ces souvenirs jugés encore douloureux de l’Occupation). Mais qu’en est-il de son successeur, Valery Giscard d’Estaing, qui s’est toujours targué de défendre la liberté d’expression et qui du point de vue des moeurs, a effectivement lors de son septennat mené une incontestable politique libérale ? Au début des années 1970, il est non seulement ministre de l’Economie et des Finances mais aussi député du Puy-de-Dôme. Sous l’Occupation, c’était un jeune lycéen à Clermont-Ferrand ; il connaît donc très bien la ville dont Marcel Ophuls s’évertue à faire le portrait sociologique en interrogeant une pléiade de témoins. C’est tellement vrai que son père Edmond Giscard d’Estaing, haut fonctionnaire, était à l’époque maire de Chanonat (une petite commune dans le Puy-de-Dôme) depuis 1932. On apprend de la bouche de Pierre Mendes-France interrogé par Ophuls, qu’après sa condamnation à six ans de prison pour désertion, par le tribunal de Clermont-Ferrand, il reçut la visite d’un homme qui, scandalisé par l’issue du procès, lui proposa d’aller directement en apporter la sténographie au Maréchal lui-même ! Cette démarche chevaleresque ne changea rien à la situation du futur président du conseil, qui ne devra compter que sur lui-même pour se sortir de cette situation injuste et humiliante (en s’évadant…). Mendès-France confie l’oeil un peu malicieux que l’homme en question se nommait… Giscard d’Estaing. On peut donc penser que VGE, élu président de la République en 1974, ne souhaitait pas que les Français eussent connaissance des sympathies pétainiste de son propre père. Toujours est-il qu’en 1981, on peut enfin voir le film. A supposer que Mitterrand y soit pour quelque chose, on peut se demander s’il avait quelque intérêt à lever la censure dans la mesure où l’on y aperçoit à maintes reprises son ami René Bousquet, chef de la police du régime de Vichy. Si on écarte l’hypothèse de l’inconséquence ou celle de la générosité pure et désintéressée du président socialiste, il nous reste l’idée qu’il n’était sans doute pas inutile à ses yeux, de faire un peu de pédagogie pour expliquer aux gens que l’attitude des français en 1944, n’était pas la même en 1940, et qu’il faut donc juger les hommes qui ont vécu ces événements (y compris Mitterrand lui-même) avec indulgence et lucidité.
Dès lors, si on comprend mieux les raisons pour lesquelles, les autorités ont dans les années 1970, jugé raisonnable de nous priver d’un tel chef-d’oeuvre, on se demande à lire certains historiens d’aujourd’hui, si le Chagrin et la Pitié est totalement en 2009, sorti du purgatoire. Par exemple, Marc Ferro dans son livre, Cinéma, un vision de l’histoire, commence par des lignes assez élogieuses à l’égard de l’entreprise d’Ophuls, avant de changer rapidement de ton. Il s’interroge tout d’abord sur le choix des témoins : “il n’y a pas d’ouvriers ou de cheminots interrogés“, nous dit-il. Ce qui est vrai, mais l’eminent historien oublie de préciser qu’Ophuls donne la parole à un agent britannique ne tarissant pas d’éloge à l’égard précisément des ouvriers et des cheminots toujours disposés (contrairement aux bourgeois indique-t-il) à l’héberger en dépit du danger, ou à se priver de leurs propres cigarettes pour lui en fournir ; quitte plus tard à fumer les mégots laissés par l’Anglais… Ils ne sont donc pas tout à fait absents d’un film qui dure déjà 256 minutes (on imagine où l’aurait conduit une totale exhaustivité…). Dans le fond, Marc Ferro pense que l’auteur dissimule ses vraies intentions : l’historien très sceptique parle d’une “impression d’authenticité“, d’une orientation qui “semble favorable à la Résistance“, de “l’éclatement du film en séquences (qui) rendent opaque son idéologie profonde“, ou encore d’”objectivité apparente“. Et Ferro de citer un exemple précis : pour montrer que le documentariste ne traite pas ses témoins de la même façon, il explique que le collaborateur “dispose d’espace, (…) est cultivé, a une haute personnalité, une maitrise de soi, ce qui n’est pas le cas des résistants interrogés, ces paysans maniant mal les idées…”. La critique est si injuste et dénuée de sens qu’on se demande si on a vu le même film ! Le collaborateur évoqué par Ferro, s’il est effectivement cultivé, apparait bien souvent ridicule voir pathétique. Par exemple, lorsqu’il raconte à son interlocuteur que désirant à tout prix rencontrer Pétain ou Laval dans leur château, il est brutalement éconduit. Ce désaveu prouve que dans les hautes sphères de Vichy, on ne l’a jamais vraiment pris au sérieux. Alors qu’à l’inverse, on sent chez le paysan tel qu’il nous est présenté par Ophuls, non seulement du courage quand il raconte ses péripéties, son arrestation, une grande lucidité face aux événements, mais aussi des sentiments humains dans la volonté de ne pas infliger aux allemands ce que lui-même aurait subi, et dans le refus de se venger de celui qui dans son village, l’a visiblement dénoncé. 
A mon sens, Marc Ferro a donc tort de conclure son texte en prétendant qu’Ophuls “substitue le mythe de la lâcheté à celui de l’héroïsme“. Les interviews d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie ou de Pierre Mendès-France suffisent à réfuter cette assertion. Revel définit mieux à mes yeux, les intentions réelles de Marcel Ophuls : “…à travers les témoignages de survivants, il dressait le catalogue de tous les comportements possibles des Français sous l’Occupation. Ce film discréditait le mythe angélique d’une France unanimement antinazie, exception faite d’une poignée de vendus collabos. Mais il n’accréditait pas non plus le contre-mythe diabolique d’une France unanimement collabo, exception faite d’une poignée de héros résistants. En tout cas, il invitait à reprendre l’histoire à la base.” Reprendre l’histoire à la base, tâche perpétuelle de l’historien-Sisyphe…
 

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18 réactions à cet article    


  • zelectron zelectron 2 janvier 2010 18:02

    Encore une cachotterie de nos chers politiques et médias confondus !


    • Equinox Equinox 2 janvier 2010 18:25

      Bonjour Zelectron,

      En rédigeant ce texte, je n’ai pas voulu seulement dénoncer une forme de censure qui ne disait pas son nom à l’époque, mais aussi tenter de comprendre ce qui la motivait. Or jusqu’à présent, force est de constater que peu de gens à ma connaissance, se sont véritablement intéressés à ce cas d’école ! En second lieu, j’ai voulu également insister sur la critique que je trouve particulièrment injuste d’un homme que je considére pourtant comme un grand historien : Marc Ferro.

      Voilà, j’espère que mes intentions sont claires.


      • herbe herbe 2 janvier 2010 18:25

        Reçu cinq sur cinq !

        Bon maintenant j’aimerais bien qu’on parle de la résistance « au présent » !!!!!! :

        http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/appel-a-la-resistance-8811

        Et là aussi de façon équilibrée sans « angélisme » et sans « diabolisme » ...


        • Equinox Equinox 2 janvier 2010 18:39

          La première chose à faire à mon sens, c’est de voir ce documentaire enfin disponible en DVD !!! C’est probablement le meilleur film sur cette période de l’histoire. Que nos dirigeants à l’époque aient jugé bon de nous en priver est révélateur de ce qu’ils pensent des Français en général : des citoyens-mineurs, que l’on berce avec de belles histoires sur la résistance mais qui ne méritent pas de connaître la complexité de l’histoire pourtant plus de 20 ans après la fin de la guerre !

          Dans un second temps, on peut se demander si la tentation encore aujourd’hui n’existe pas pour le pouvoir de censurer à nouveau des oeuvre d’une importance aussi grande.

          PS : je veux bien parler de la résistance « au présent » mais n’est-ce pas pour vous un moyen de ne pas parler de Marcel Ophuls ?


          • herbe herbe 2 janvier 2010 19:33

            Non non je vous assure, votre article est d’ailleurs de mon point de vue ( ça n’en reste qu’un parmi d’autres) salutaire, encore merci ( je vais dès que possible tenter de voir ce documentaire).

            J’en ai juste profité pour, à l’orée de cette nouvelle année, mettre l’accent sur le présent et le futur qui va suivre, en profitant de cette très instructive leçon qui fait partie maintenant de l’h(H)istoire.

            Je reprends d’ailleurs la suite de votre commentaire où vous parlez de « tentation », moi j’irai même jusqu’à dire que certains y ont déjà succombé ...


          • finael finael 2 janvier 2010 19:09


            Bonjour,

            Personnellement j’ai vu ce film lors de sa sortie, puis plus tard, en province (la France ne se limite pas à Paris savez vous ?).

            Mes nièces l’ont vu en classe.

            Je n’ai pas eu l’impression qu’il avait été censuré, par contre il laissait souvent une sorte de malaise dans les premiers temps. Le « syndrome de Vichy », comme on l’a appelé n’a commencé à être surmonté, effectivement, que vers les années 80. Et ce n’est pas terminé : après la période « France héroïque et résistante », il y a eu celle de la France « Vichyste et honteuse » et même aujourd’hui les choses sont loin d’être simples : il y eut des pétainistes pour cacher des juifs et des résistants braqueurs et régleurs de comptes personnels.

            Je pense qu’il est devenu très difficile de comprendre cette période troublée. il y a eu tout d’abord le traumatisme d’une défaite totale et foudroyante de la « première armée du monde ». Et celui-ci n’a toujours pas été abordé. J’en parlais sur un autre fil à propos du pessimisme déclinologue des français. Le maréchal Pétain vénéré par les anciens combattants pour son souci de la vie humaine lors de la « der des der ».

            Le même maréchal allait former le seul gouvernement de pays envahi à ne pas s’enfuir, à traiter avec les nazis et à collaborer activement.

            N’oubliez pas non plus que jusqu’en mi-1944 Roosevelt se refusait à avoir pour interlocuteur un « général félon » et traitait directement avec Vichy (Darlan comme chef des français libres en 1942 c’était plutôt paradoxal).

            Ce n’est qu’à cause de la crainte d’une guerre civile qu’il a reconnu le gouvernement De Gaulle en 1944 et du bout des lêvres. Crainte bien réelle comme on le vit en Yougoslavie, en grèce et dans une moindre mesure en Italie.

            Afin d’éviter à la fois une guerre civile et une occupation militaire américaine, De Gaulle s’est hâté d’installer une administration française, quitte à prendre d’ex-vichystes comme préfets ou agents de l’administration.

            Il est tout à fait normal que les premiers gouvernements d’après guerre aient surtout appelé à se « serrer les coudes » afin de retrouver une identité nationale (tiens ! ça me rappelle quelque chose) dans un pays ravagé , traumatisé et profondément divisé.

            Mais je ne crois pas que le film ait été censuré, pour cette raison ou une autre , je n’en ai jamais eu l’impression.

            Par contre je crains, étant donné l’ignorance historique crasse de nos contenporains, qu’il ne leur soit plus compréhensible.

            Un exemple : vous trouvez le collabo ridicule. Pensez un instant qu’il a assumé ses choix jusqu’à s’engager - en 1944 - dans une division SS (en fait c’est un des rares survivants). Pensez aussi qu’il a accepté de témoigner franchement dans le film. Avant de le critiquer j’aimerais bien qu’on ait ce courage là.


            • Equinox Equinox 2 janvier 2010 19:40

              Merci pour cette réaction, je suis heureux de dialoguer avec une personne qui non seulement a vu ce documentaire, mais visiblement en a conservé des souvenirs précis.

              Effectivement, il n’y pas eu de censure disons officielle (c’est pourquoi je parle de censure larvée, qui ne dit pas son nom). Mais le film a tout de même été refusé à l’époque par l’ORTF, chaîne entièrement contrôlée par l’Etat. Résultat, il fut distribué dans une seule salle parisienne. Si vous l’avez vu à l’époque, vous étiez donc parmi les 600 000 personnes qui ont pu en profiter. Par la suite Marcel Ophuls si j’en crois le témoignage de son ami Jean-François Revel, aurait subi diverses tracasseries… Au final, il a fallu attendre 1981, pour être enfin diffusé sur le petit écran et qu’il touche enfin des millions de téléspectateurs. Je crois donc que ce film est aussi intéressent pour comprendre que la censure a encore de l’avenir et plus encore l’autocensure (y compris dans nos démocraties modernes).

              Pour comprendre la Résistance au jour le jour, je conseille les Mémoires de Daniel Cordier, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, ouvrage récemment publié. Cordier est un homme âgé mais sa mémoire est miraculeusement intacte ! Ce document précieux éclaire une période effectivement complexe comme vous le dites.

              Pour revinir directement à ce qui nous occupe, il faut comprendre le caractère novateur du film de Marcel Ophuls. Jusqu’alors les historiens français soit méprisaient le temps présent, laissant cette période aux journalistes, soit avalisaient la vision gaullienne de la résistance... Il faut attendre 1973, donc 4 ans après le film d’Ophuls, pour qu’un étranger (le citoyen américain Robert Paxton) apporte un regard objectif sur cette partie de l’histoire de France : « La France de Vichy » (un classique).
              Autrement dit c’est un documentaire qui a ouvert un champ historique nouveau ! C’est probablement la raison pour laquelle aujourd’hui, les historiens en font le procès... Vous avez donc tort de penser qu’aujourd’hui, il ne soit plus compréhensible car il donne la parole à des gens que nous n’avons pas l’habitude d’entendre (y compris aujourd’hui) : des pétainistes, des collabos, etc. Or leur témoignage est essentiel pour comprendre l’attitude générale des français et pas seulement le contexte ou l’attitude des alliés que vous évoquez.

              Pour finir, si je trouve effectivement le collabo ridicule, c’est pour prendre le contrepied du point de vue de Marc Ferro affirmant que Marcel Ophuls se moque des paysans résistants. Je crois que mon analyse est suffisament argumentée.



              • Equinox Equinox 2 janvier 2010 19:44

                Je signale aux lecteurs d’Agoravox, qu’ils peuvent retrouver cet article sur le site d’Equinox avec des liens et des illustrations. Pour ceux qui sont intéressés, je laisse le lien ici :

                http://jazzthierry.blog.lemonde.fr/2009/11/21/le-chagrin-et-la-pitie-apres-la-censure-le-proces-des-historiens-marcel-ophuls-1969/


                • Equinox Equinox 2 janvier 2010 19:56

                  Quand je lis la réaction de Finael, je me dis que le pouvoir à l’époque, de Pompidou à Giscard d’Estaing, a vraiment réussi son coup : donner le sentiment aux Français que la censure n’était plus à l’ordre du jour, et que ceux qui prétendaient le contraire, étaient probablement paranoïaques...


                  • zelectron zelectron 2 janvier 2010 21:56

                    Ce que ne soulignait pas suffisamment Ophüls c’est que les chantages, les corruptions, les intimidations, les tortures, les viols, étaient le lot de tous les camps et qu’ils étaient croisés, la délinquance avait augmenté dans des proportions inouïe, tout le monde trafiquait, trahissait, dénonçait, mentait et surtout avait tellement peur que rien ni personne n’échappait à la déraison. La mort rôdait, paralysante, l’abjection de la défiance des uns envers les autres démoralisait la population à un point tel qu’il est impossible aujourd’hui de se le représenter correctement.


                    • Equinox Equinox 2 janvier 2010 22:04

                      Réponse à Zelectron,

                      Je me demande si on parle bien du même film car l’objet d’Ophuls n’est pas du tout de montrer les camps d’extermination, mais la vie quotidienne en province sous l’Occupation. Vous devez confondre avec d’autres documentaires du même niveau : « Nuit
                      et Brouillard » d’Alain Resnais, ou « Shoah » de Claude Lanzman.


                      • zelectron zelectron 2 janvier 2010 22:20

                        Non, non rassurez vous, nous parlons bien du même film (vous avez lu en diagonale) il s’agit des différents camps tels que la resistance, les collabos, les forces d’occupation, les gouvernementaux, les « repris de justices recrutés surtout par la gestapo » mais à qui il arrivait de donner un coup de main au camps adverse dans les maquis.


                        • Equinox Equinox 2 janvier 2010 22:36

                          Ok merci zélectron, je comprends mieux maintenant votre réaction. 

                          Vous avez raison quand vous parlez de « démoralisation » même si cet état d’esprit existait avant même la guerre. En effet quand Finael dit qu’ « il y a eu tout d’abord le traumatisme d’une défaite totale et foudroyante de la »première armée du monde«  », il faut préciser que cette armée n’avait pas envie de se battre depuis la saignée de la guerre de 1914 (les pacifistes étaient très souvent d’anciens combattants, lecteurs du « feu » de Barbusse, ou admirateurs des dessins d’Otto Dix...)


                          • finael finael 3 janvier 2010 10:17

                            Je crois que ce que je lis vient à l’appui de ce que je disais : Les clichés se sont substitués à une histoire bien plus complexe.

                            Je suis né quelques années après la guerre où ma mère avait porté l’étoile jaune et où un de mes grands-pères, soldat, s’était évadé (« très facilement ») et avait ainsi échappé à la captivité. Un des grands amis de la famille était un rescapé des camps (pour faits de résistance) et on m’a fait visiter le camp de concentration du Strütohf alors que je n’avais pas dix ans.

                             - Il est faux de dire que les soldats français étaient démoralisés même s’ils n’étaient pas parti la fleur au fusil. Là où ils en ont eu l’occasion ils sesont très bien battu. L’armée française a perdu 90 000 hommes et l’armée allemande 30 000 en 5 semaines. La bataille avait été rapide mais très violente. Ce sont les défaillances intellectuelles du haut-commandement qui sont aujourd’hui reconnues comme étant la cause principale de la défaite (« La Campagne de 1940 » sous la direction de Christine Levisse-Touzé, actes du symposium de novembe 2000, ed Taillandier).

                            - Il est faux de dire que la politique antisémite de Vichy a eu le soutien de la population : La France est le pays où le taux de déportation fut le plus faible de tous les territoires occupés (6% de la population juive contre 99% en Pologne par exemple). Beaucoup de juifs ont été cachés, comme ma mère, par des gens ordinaires qui risquaient ainsi leur vie.

                            - L’O.R.T.F était, comme Pompidou l’a déclaré « la voix de la France », mais le jour où la télévision retrouvera le niveau des émissions de l’époque, comme « 5 colonnes à la une » elle redeviendra intéressante.

                            Je ne sais pas qui se laisse prendre à la propagande.

                            L’ouvrage de Paxton a certes détonné quand il est sorti en France et fut bénéfique à cette époque (1973), mais on ne peut plus le considérer comme une référence car il a eu pour effet de relancer l’étude historique de la période et doit aujourd’hui être très nuancé dans ses conclusions.

                            J’ai essayé de dire que les choses étaient beaucoup plus complexes et qu’il fallait éviter de conclure avant de questionner. Evidemment cela ne remet pas en cause la collaboration d’état, la milice et ses exactions, la grande rafle du Vel d’Hiv menée par des policiers français, etc ...

                            Il est vrai que la résistance armée française fut faible en comparaison d’autres pays, mais il est bon de rappeler à cette occasion la répugnance anglo-saxonne à livrer des armes à des groupes soit communistes soit gaullistes dans leur esprit alors qu’ils était infiniment plus divers en réalité.

                            Il est bon aussi de rappeler que les soldats américains ne furent pas toujours accueillis avec enthousiasme en Normandie : La plupart des villes et des villages (Caen, Avranches, St-Lô, ...) avaient été rasés et du 6 juin 44 au 15 août la population civile avait eu 76 000 morts pour 70 000 soldats anglais et 123 000 américains (D-Day, de Antony Beevor chez Carman Levy).

                            Alors peut-être avez vous découvert « Le chagrin et la Pitié » en 2009 mais je vous signale que le dvd est de 2001 (je l’ai), et il y a 30 ans les français se souvenaient très bien de la guerre.


                            • Equinox Equinox 3 janvier 2010 13:32

                              Bonjour Finael

                              merci pour ce témoignage mais vous abordez beaucoup d’éléments qui mériteraient chacun, de longs développements . Je voudrais revenir uniquement sur la télévision et son statut dans les années 1960. L’historienne Agnès Chauveau fait dans un article de la revue l’Histoire (2004) un portrait assez terrible des débuts d’une télévision en France entièrement sous la férule du pouvoir politique :

                              le monopole fut renforcé, l’information bâillonnée. Le journal télévisé était fade ; l’opposition y était proscrite, l’image de la France étroitement filtrée et les conflits sociaux restaient étouffés. La censure était chronique. A partir de 1963, le rôle central réservé au Service des liaisons interministérielles pour l’information (SLII) traduisait ce contrôle et le cliché du ministre de l’Information dictant ses ordres au directeur de la RTF n’était pas seulement caricatural.” 

                              On nommait également des « professionnels de confiance » à des postes clés (direction de l’information, service politique). Si la « La boîte à sel », une émission satirique (1955) jugée assez vite trop subversive, ou plus mystérieusement « La caméra explore le temps », (1957) subirent la censure du pouvoir en place et durent plier bagage, pour autant des signes positifs annoncèrent une sorte de desserrement. Vous avez donc - en partie seulement ! - raison de faire l’éloge de la télévision de l’époque car les statuts ont évolué et la mainmise de l’Etat également : la télévision obtint un statut lui garantissant une certaine autonomie. La loi Peyrefitte de 1964 transformait la RTF en ORTF (Office de la radio-télévision française), remplaçait l’autorité du ministre de l’Information, créait un conseil d’administration, etc. En 1968, l’ORTF dut évoluer plus encore car les jeunes manifestants fustigèrent cette mainmise de l’Etat sur l’information télévisée. Le SLII fut supprimé, et, à partir de 1969, Jacques Chaban-Delmas (alors Premier ministre), fit de sa libéralisation un des ressorts de la “Nouvelle Société” ; il créa deux unités d’information autonomes dont l’une fut dirigée par Pierre Desgraupes (1re chaîne) et l’autre par Jacqueline Baudrier (2e chaîne). Depuis la fin des années 1950, le même Pierre Desgraupes dont vous parlez , présentait en effet une émission mensuelle remarquable, qui d’emblée sut s’imposer par sa nouveauté, sa qualité, et sa liberté de ton : “5 colonnes à la Une”. 

                              On voit donc que la télévision d’Etat sut évoluer mais surtout dans le sillage de mai 68. J’ajoute que l’Etat continuait de garder la haute main sur les programmes et de poser son véto sur la diffusion de certains documentaires comme « Le chagrin et la Pitié », qu’un très large public n’a pu voir qu’au début des années 1980 soit 10 ans après sa sortie dans une seule salle parisienne !!

                              Il faut lire les ouvrages de Jean-François Revel pour comprendre comment de façon très subtile la censure s’organisait à l’époque. La thèse d’Equinox est de s’interroger sur les raisons de cette censure. C’est je crois et en toute modestie, l’apport principal de ce texte : s’agissant de Pompidou, les historiens connaissent ses raisons (il ne fallait pas diviser le pays surtout après mai 68) par contre ce que je mets en valeur, ce sont les raisons très personnelles de Valery Giscard d’Estaing pourtant réputé pour être un homme très libéral. Enfin je souhaitaits relancer le débat sur l’analyse du film, trouvant assez caricaturale la vision de Marc Ferro qui d’habitude fait preuve de plus de lucidié...


                              • finael finael 3 janvier 2010 17:58

                                Voyez vous, si ces émissions ont été censurées, c’est qu’elles existaient !

                                Ce ne serait même plus possible aujourd’hui : ce n’étaient pas des émissions aptes à offrir du tempsde cerveau humain disponible à Coca-Cola ou autre marque.

                                Il est vrai que l’Etat contrôlait tout (« la voix de la France »), aujourd’hui ce sont les marchands ... et la censure est bien plus subtile, et efficace semble-t-il.

                                Et vous remarquez vous-même que c’est le libéral VGE qui a censuré le plus.

                                En ces temps nous n’avions pas la télévision : « Propagande ! » disait mon père. Mais nous allions chez des voisins ou au café du village pour suivre « la boite à sel » (c’est vrai je l’avais oubliée celle-là), « La caméra explore le temps », « le masque et la plume », "Cinq colonnes à la Une, et quand il avait des actualités brulantes.

                                Pour ce qui est de la position des historiens comme Jean-François Revel ou Marc Ferro, il faudrait préciser la date de ces critiques : Si Marc Ferro est resté relativement constant dans ses prises de position, ce n’est pas le cas de J.F. Revel.

                                Dans mon souvenir M. Ferro avait dit grand bien du film de Marcel Ophuls, mais c’est loin


                              • Equinox Equinox 3 janvier 2010 20:32

                                Je comprends votre nostalgie mais je voudrais apporter plusieurs précisions :

                                * « le Masque et la Plume » existe toujours et je suis en train d’écouter la voix de Jérome Garcin au moment où je vous réponds...

                                * Jean-François Revel n’était pas historien mais ayant lui-même subi la censure de certains journaux, il a rédigé un essai sur le sujet. Marcel Ophuls était son ami, et il témoigne dans ses Mémoires, de la censure dont fut victime le fils de Max Ophüls.

                                * Marc Ferro a écrit une critique selon moi, à la fois injuste et partial du « Chagrin et la Pitié » dans son livre : « Cinéma, une vision de l’Histoire », Editions du Chêne, 2003. Les historiens ne sont jamais très contents quand de simples amateurs leur donnent une leçon d’histoire et d’objectivité....


                                • Domino 17 mars 2010 10:14

                                  Mon père nous avait emmenés voir ce film au début des années 1970, je me souviens qu’il y avait une foule immense qui se pressait pour le voir.

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