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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le cinéma de Jacques Tati : désuet ou actuel ?

Le cinéma de Jacques Tati : désuet ou actuel ?

Pour certains la réponse s'impose d'elle-même, ce cinéma reflète une époque disparue, révolue, ses personnages n'existent plus, mis à part dans les souvenirs. Un critique du septième art ou même un observateur de la société aurait pourtant son mot à dire, et le droit de la poser haut et fort cette question : le cinéma de Jacques Tati, vous le trouvez désuet ou actuel ? Face à la moue dédaigneuse de ses interlocuteurs, il ne manque pourtant pas d'arguments.

Un cinéma différent

Être singulier n'est pas synonyme de dépassé. Les exemples de créations modernes à leur sortie qui vieillissent particulièrement mal sont légion, nous aurons la politesse de ne pas donner d'exemple. Regarder un film d'une autre époque, c'est un peu comme tomber sur une carte postale ancienne, on l'écarte rapidement ou on prend le temps de l'observer et des détails ordinaires peuvent vous captiver. Jacques Tati est un cinéaste de détails, des moments brefs qui semblent quelconques mais qui parviennent mystérieusement à vous toucher. Je ne citerai qu'une scène. Au tout début du film Les vacances de Monsieur Hulot, l'autobus prend en charge de nombreux voyageurs, le chauffeur s'apprête à démarrer mais la tête d'un enfant au visage innocent surgit à travers son large volant. C'est un moment un peu surprenant, un instant cocasse, pourtant marquant qui parvient à vous faire rentrer dans une ambiance, un contexte.

Monsieur Hulot traverse toute la filmographie, ou presque de Jacques Tati. En se penchant sur les principaux héros dans la littérature, le théâtre et le cinéma, il est difficile de trouver un personnage plus lunaire. Il ne correspond pas au héros actuel, il n'a pas le profil. Certainement, mais son côté particulièrement décalé lui donne une présence très supérieure à celle de bien des comédiens. Le plus souvent ce personnage ne cherche pas la séduction, il est présent, et ça lui suffit. Sa prestation de tennisman dans le film précédemment cité est mondialement connue. Sa technique au service est à proprement parler hors du commun, la fédération française de tennis avait intégré par le passé cet extrait dans un des ses clips. Il est souvent reproché aux joueurs de tennis actuels d'être un peu trop lisses, ils ont pourtant avec ce modèle une occasion en or de briller face aux médias et aux caméras. Sauront-ils la saisir ? La réponse leur appartient.

Par ailleurs, le fait que plusieurs films ne soient pas en couleur contribue à marginaliser ce cinéma. Les estivants dans Les vacances de Monsieur Hulot sont d'une autre époque, pourtant les moments de séduction entre l'homme et la femme âgée, ont plus de délicatesse que des dizaines de documentaires qui traitent des rapports au sein des couples de cette génération. Un film en noir et blanc peut ainsi comporter beaucoup plus de lumière qu'une production cinématographique contemporaine.

 

Un cinéma clairvoyant

Dire des choses difficiles à entendre en restant courtois est un immense tour de force. C'est un peu ce que parvient à faire Tati dans Playtime. De grandes transformations sont en cours lors de la période communément appelée les Trente Glorieuses. Les priorités sont reconstruction et organisation. Ces impératifs étaient totalement justifiés. Le cinéaste montre ces évolutions et leurs implications avec beaucoup d'élégance et d'humour. Dire qu'il a été désapprouvé est très en dessous de la réalité. Playtime a été un fiasco à sa sortie. En plus d'un échec commercial, le cinéaste a dû subir des attaques de la part des journalistes. Il lui a été reproché d'être réactionnaire et de vouloir rester attaché à des valeurs anciennes.

Par quoi commencer pour décrire l'actualité d'un tel film ? L'un des passages montre des appartements pourvus de grandes baies vitrées. Les habitants occupent les lieux dans des intérieurs qui sont pratiquement tous identiques. Les occupants semblent être gouvernés par leur propre habitat. L'aspect fonctionnel de leur appartement a l'air de diriger leur vie, ils sont presque captifs de leur intérieur. Ce extrait ressemble de façon troublante à un miroir dirigé sur bon nombre de foyers. En outre, voir des individus mis en scène dans leur intimité peut inciter à faire quelques rapprochements avec des programmes récents.

La diffusion commence par l'entrée de touristes dans un aéroport à Paris. L'aspect est très proche des infrastructures actuelles presque partout dans le monde. Organisation et rationalisation aidant l'efficacité progresse mais elle s'accompagne d'une certaine uniformisation.

La scène finale montre une circulation saturée de véhicules autour d'un rond-point. Chacun est libre de comparer avec le présent et d'en tirer des conclusions, le cas échéant.

Le souci de rigueur se trouve également dans l'organisation du travail. Une salle de restaurant est préparée pour une grande soirée mais le nombre de convives est trop important. La réception évolue dans un grand désordre festif, le rationalité perd finalement la partie, dans ce passage-là du moins.

Rétrospectivment le film a finalement connu une reconnaissance unanime. Avec le temps certaines évidences s'imposent.

 

Un cinéma désuet pour les uns, actuel pour les autres, chaleureux pour beaucoup

Bien des personnes s'intéressent ou se détournent de ces films pour différentes raisons, c'est tout à fait légitime et défendable. Qui dont aime ces créations et pourquoi ? Il serait bien commode de penser que ce sont des gens d'un certain âge, d'un grand âge diront ceux qui ont le moins de tact. Ceux qui les apprécient sont peut-être ceux qui au contraire ne veulent pas vieillir. Le personnage de Monsieur Culot ne peut pas être démodé, et encore moins à la mode, il est intemporel. Ces œuvres sont au goût de beaucoup d'aînés mais elles gardent un attrait réel pour beaucoup d'enfants.

Les esprits critiques ne manqueront pas d'objecter que ce cinéma risque de laisser totalement indifférents le jeune public d'aujourd'hui. Les références actuelles font la part belle aux héros modernes justement, à ceux qui en imposent. Prôner le cinéma de Jacques Tati, c'est à coup sûr se heurter à un choc culturel. Oui, ce cinéma est ancien, oui il est daté par rapport aux productions audio-visuelles actuelles. Nous pouvons toutefois faire remarquer que des moments d'inquiétude et de lassitude touchent par moment les plus jeunes aussi dans notre époque pleine de progrès. Ce sentiment peut mène aller parfois jusqu'à l'amertume et l’écœurement. Face à un tel constat le contexte de ces films prend un attrait tout particulier. Il permet de s'extraire d'un ressenti assez sombre. Dans le film Mon oncle, le personnage principal fait face à un univers qui se veut rempli de perfection, avec un design, un mobilier, une architecture modernes. Cet individu est sollicité par ce monde, il est incité à s'y intégrer mais il passe à côté, sans y entrer en définitive. La force de ce personnage est de retourner les situations. Il est invité dans un cadre contemporain mais il ne s'y intéresse pas et s'en détourne complètement. Le modernisme de cet environnement est tourné en dérision, l'aménagement extérieur, d'abord séduisant est en définitive complètement risible. Toute la froideur de ce foyer est balayée par l'originalité et la poésie de cet oncle excentrique. Malgré son apparente inadaptation il retient toute l'attention de son neveu. Le passage dans lequel ils circulent ensemble sur un solex fait partie des scènes mémorables du cinéma, c'est pour le coup un instant qui échappe complètement au temps. Peu de cinéastes parviennent à créer des instants aussi indélébiles. Bien des spectateurs, parmi lesquels beaucoup d'enfants trouvent de la chaleur et de l'évasion dans les œuvres de Jacques Tati. C'est une erreur de sous-estimer la puissance poétique d'un univers.


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19 réactions à cet article    


  • Clark Kent Séraphin Lampion 13 août 10:59

    Jacques Tati, c’est l’oncle du petit Nicolas (Hulot, pas l’autre), non ?


    • Fergus Fergus 13 août 11:48

      Bonjour, Patrice

      Excellent article qui décrit bien l’univers des films de Tati et pose de bonnes questions sur leur actualité ou pas.

      Certes, l’image est ancienne, mais elle conserve toute sa force poétique, notamment grâce à une photographie en noir et blanc parfaitement maîtrisée.

      Mais surtout les films de Tati mettent en scène des personnages que je perçois comme quasiment intemporels : les modernes dans un monde en mutation, ou bien les estivants aux routines bien établies comme il en existe toujours, quoi qu’on en dise.

      Revoir un film de cet artiste inclassable est toujours un immense plaisir !


      • Samson Samson 13 août 12:10

        « Prôner le cinéma de Jacques Tati, c’est à coup sûr se heurter à un choc culturel. »

        Je raffole personnellement du cinéma de Jacques Tati. Quant au « choc culturel », il me semble que l’expression définit assez précisément le fil de toute son œuvre : le choc de la transition entre la tradition française et une modernité standardisée progressivement mais rapidement importée d’Outre-Atlantique dès l’après-guerre, ainsi que les fort radicales modifications du mode de vie qu’elle a impliqué.

        J’ai la chance de vivre pas loin de Sainte-Sévère, lieu de tournage du mythique « Jour de fête », et d’être quotidiennement confronté à l’écart entre l’environnement alors (1947) décrit et à sa très conséquente modification en seulement 75 ans.

        Quant aux jeunes générations, elles ne sont très généralement pas informées de l’existence de l’œuvre de Tati, mais au moins pour ce que j’ai pu en constater dans mon propre entourage, sa découverte leur offre avec subtilité et humour un autre regard et une autre intelligence de leur actuel environnement, ce qui est très loin de les laisser indifférentes et tend plutôt à les ravir.


        • velosolex velosolex 15 août 15:01

          @Samson
          J’ai pris connaissance du cinéma,comme tant d’autres ados, à travers le cinema de Pierre Jean Philippe.
          La présentation nous est restée en mémoire : https://bit.ly/3Po4eOO
          Une époque où la programation de ces chefs d’oeuvre, n’était pas sur les chaines payantes. Il n’y avait que deux chaines, bientôt trois, et tout le monde regardait ces films extraordinnaires, dont tout le monde se référait. Murnau, Fritz Lang, Htchcock, Renoir, etc....Le cine club était l’assurance de voir un chef d’oeuvre unique, comme « la nuit du chasseur », ou « La strada » qui conditionnèrent toute une génération à l’attente de productions du même niveau. 
          Comme le cinéma de Tati, bien peu maintenant connaissent ce cinema, qui vaut en littérature, les auteurs fondamentaux, du niveau de Flaubert ou de Tostoï. Le sujet est vaste, et je constate que le cinema d’auteur est toujours présent, mais que les films qui valent le coup vienent souvent des pays émergents. Le cinema Coréen et Japonais restant aussi des valeurs sûres ; ces pays gardant présents la dimension onirique de l’existence, et le questionnement ethique des personnages, dans la construction de scénarios aboutis. 



          • Pangloss Pangloss 17 août 02:30

            @eau-mission
            La complainte du progrès siérait mieux à mon oncle et à la villa Arpel et même plus particulièrement à sa cuisinesmiley


          • Aristide Aristide 13 août 13:17

            Peut-être faudrait en rajouter sur la qualité des musiques de ses films. Je suis sur que tous les amoureux de ce cinéma, savent reconnaitre le film grâce à la seule écoute de quelques mesures ...



            • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 août 13:25

              Un poète sans mots . Oui il est complètement contemporain .Et pour longtemps.


              • carolus 13 août 14:18

                Qui à part des nigauds songe à décrier une oeuvre ancienne au motif qu’on ne la ferait plus aujourd’hui ?

                Personne, donc, mais faire comme si fournit un sujet d’article. 


                • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 août 14:28

                  @carolus
                  Vas peindre la jeune fille à la perle ou au turban de Vermeer ...après on en reparle.


                • carolus 13 août 15:21

                  @Aita Pea Pea
                  Je n’ai pas dû être bien clair. Quel rapport ?


                • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 13 août 17:13

                  C’est qui Tati ? ^^


                  • Pangloss Pangloss 17 août 02:35

                    @bouffon(s) du roi
                    Le descendant du mime Marceau :p


                  • velosolex velosolex 15 août 14:33

                    Article sympa. Pas beaucoup d’articles sur le cinema, ni d’ailleurs sur la culture ici. Tati est à la fois désuet, et actuel. Actuel, car il continue d’interroger sur le décalage avec notre époque. Et la désuétude des décors, des situations, parfois de l’humour, devient parfois une qualité avec le temps, ce révélateur.

                    Il nous indique qu’un spectacle est attaché à une époque, que les personnages sont datés, comme de vieilles cartes postales en noir et blanc, qui s’attachaient à ne pas cacher,bien au contraire, les repères utiles à situer . Gamins jouant dans la rue, personnages posant ouvertement devant le photographe, voitures et boutiques exposées. Tout cela est caché maintenant des cartes postales qui elles mêmes disparaissent. Les preuves et les écrits s’en vont. Les smiley dérisoires ont remplacé les lettres...Plus de timbre oblitéré faisant foi de la date. 

                    Les producteurs et les cinéastes ne parviennent malgré tout,malgré tout leurs efforts, à gommer la date d’un film. On les situe assez facilement à l’année prêt, dés qu’on prend soi même des années, en fonction de ce « je ne sais quoi » tenant à l’expérience des ans. . L’air du temps, les mots, les gestes, les gadgets, le paquet de cigarette sur la table, les rapports entre les sexes, les classes. Tout fati sens et vous revient. Voir un film des années 30 ou 50 est un voyage dans le temps. « Jour de fête », est un mythe aimable d’un village Français, visité par un personnage qui ressemble au grand Charles transformé en facteur, et qui évoque aussi Buster Keaton par son aspect lunaire. C’est un film qui tient encore de la nostagie du cinema muet, que certains ne voulurent jamais guitté, tant il représentait pour eux la quintessence de leur art. On peut lire « les nouvelles confessions » de William Boyd à ce sujet, qui s’attache à un cinéaste évoquant beaucoup Abel Gance. Le meilleur livre à mon avis de cet auteur. 


                    • Berthe 16 août 01:25

                      @velosolex

                      Tati n’est pas que çà, il véhicule des idées, des « absurdités » tout en finesse et des valeurs, celles qu’on cherche peut être actuellement. Il faut revoir ses films pour comprendre ce que nous avons perdu, par nos comportements absurdes. 
                      Qu’est devenu le cinéma français en toute franchise ? (A part quelques uns qui sortent de Bucobu à la con), il n’y a plus vraiment de 7ème art dans son sens vrai. Les acteurs jouent pratiquement tous dans les films us, souvent très violents, et tous le monde est content. Même le ciné danois, norvégien est meilleur.
                      Tati est immortel, très actuel, il nous avait prévenu smiley 


                    • Garibaldi2 16 août 02:26

                      @Berthe

                      Ne vous en déplaise, le cinéma français produit encore nombre de très bons films !

                      Pour les aficionados de Tati, revoir :

                      https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=182916.html

                      Ceux qui aiment vraiment Tati comprendront.

                      Pascal Rabaté avait déjà tourné ’’les petits ruisseaux’’, un autre bijou de malice.


                    • velosolex velosolex 16 août 09:09

                      @Berthe
                      Je suis d’accord avec votre analyse. Les liens incestueux entre gens du spectacle, bénéficiant autant de ce statut que je pense toxique, d’intermitent, les mettant dans la main du prince, a aboutit à renforcer si ça pouvait l’être la tendance du cinéma français à faire dans le vaudeville, la comédie besogneuse, sans consistance. Il reste des exceptions aimables bien sûr, mais souvent loin des films promotionnés, imposés avant même qu’ils ne soient faits, correspondants à un cachier des charges consternant de débilité. L’avance sur recette permet de promotionner des inepties qui seront financées par l’état si elles ne parviennent pas malgré les efforts de promotion intenses à couvrir les cachets faramineux, des Gainsbourg-Doillon-Depardieu pères fils et filles et j’en passe. 
                      Quelques familles d’acteurs cédant ainsi leur nom à leur progéniture comme un fond de commerce ajoute à la forfaiture. Nous sommes loin des ambitions des cinéates et de leur liberté, et des attentes qu’ils creaient chez un spectateur adulte jusqu’aux années 60, ne s’adressant pas à un public de teenagers attardés. Une émission comme « Cinema-cinema », au ton très critique, qui était une petite merveille TV sur l’actualité et les gloire ancienne du ciné, dans les années 80 ne serait plus possible maintenant. 
                      Pourtant avec la technologie numérique actuelle, on peut faire des films pour un coût bien plus réduit qu’avant,si on s’’exonère du pire : Les effets spéciaux, les acteurs prestigieux...C’est ce qui se passe dans pas mal de pays émergents, avec un ciné impertinent et d’ambition sociale. Reste aussi le film de reportage vers lequels migrent de plus en plus de spectateurs. Dans mon coin, en Bretagne, il y a le festival du film de reportage de Melionnec, village de moins de 500 habitants,composé essentiellement de bénévoles, et qui est un petit mirace, chanque année, loin des paillettes de Cannes


                    • Pangloss Pangloss 17 août 03:01

                      @Garibaldi2
                      "Pour les aficionados de Tati

                      "

                      Voir aussi les courts métrages

                      • On demande une brute (1934)
                      • Soigne ton gauche (1936)
                      • Gai dimanche (1935)
                      • L’école des facteurs (1946) ébauche de Jour de fête
                      • Cours du soir (1967) avec les décors de Playtime

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Auteur de l'article

Patrice Fyfadjy


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