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Le cinéma français en 2014

Chroniques de huit films marquants.

3 coeurs

Sauter dans le bon train, le rater ; ce sera les couloirs de l’attente, avec relay, brasserie qui ferme dans cinq minutes, eau minérale, pour se perdre dans une ville fantôme, à ne plus savoir où habiter. Habituellement, il rencontre des femmes partout, dans des cimetières, des églises, s’empresse de connaître toute leur profondeur ; on se présente, et où, et pourquoi, et comment, mais c’est différent cette fois. D’abord c’est la province, avec l’angoisse des rues vides dès huit heures. Elle est vraiment différente, cette passante qui venait acheter son paquet de cigarettes, il faudrait sourire avant de l’embrasser. Trop tard. Se revoir au détour d’un bassin des Tuileries ? Plus tard. Il aura un malaise, trop de clients incompréhensibles. Travailler aux impôts, en principe, ce n’est pas très charmant, mais là c’est différent. Il faudra prendre le droit de débarrasser, table et passé. Anne sera la bonne personne, une soeur de l’autre apparition, marquée au coin de l’impossible. Elle perd pied depuis qu’elle est seule, la gestion du magasin d’antiquités s’en ressent, mais avec lui, elle ne risquera plus rien. Dans la télé, le premier nageur français est à sa place, sixième. Mener une vie calme, loin du stress, des chocs, pour éviter un nouvel infarctus, mais pour le reste, c’est surtout dans sa tête que ça se passe. Treize de tension, des hantises qui montent quand le soir tombe, devoir déménager, prendre garde à la fermeture automatique des portes. Sophie Bergé a besoin de quelqu’un pour redresser ses comptes, elle qui envisage toujours le pire, il fera l’affaire. Il est libre comme l’air, c’est mieux qu’un père antiquaire. Mais Sylvie, l’inconnue, il faudrait la recroiser, malgré cette vie parfaite, une putain de vie normale. Avec elle, ce sera comme au lycée, on s’embrassera entre deux trains, en se cachant, une correspondance ratée, elle doit venir pour le mariage, un truc simple, avec cinquante personnes pas plus, traverser l’Atlantique, pour assister à ce rituel, où il est question de communauté de vie, de respect, de fidélité, de secours et d’assistance, pour un oui franc, et un oui tremblant. La nuit suivante, ce sera gueule de bois, les années passeront, un enfant au passage. Il voudra retrouver la fulgurante Sylvie, l’étreindre dans une caverne, ailleurs que sur Skype, partir vite et bien, impliquer le maire et ses malversations ; inutile, la loi est la même pour tout le monde, à savoir l’amour dans le collimateur, la solitude derrière les glaces.

 

Bandes de filles

Des passes dans la nuit, un jeu collectif demandant des épaules à toute épreuve, un noyau d’énergie crevant le centre du stade. On hurle sa victoire, l’appartenance au clan, la joie strie le soir, puis revenir aux tours, le territoire mâle, donner la douche à la soeur, le repas saumon/poivrons, rire des seins qui poussent, ouvrant la voie aux problèmes, « bien ou quoi », « wesh », « ou bien », « genre tranquille », direct on va sur paname, se traitant de pétasse, pour bouffer la vitre, lui couper la langue, ou bien juste le soutif, se refiler un galaxy tombé du camion, le destin tournoyant devant la vaisselle à faire, refaire, direction le racket, on pourra avoir de quoi se mettre bien, « tema le miroir », « trop fraîche la douche », trop frais l’instant parfait. Esplanade des lynchages, des danses hirsutes, c’est ça la vie, les 4 temps pour horizon. Cheveux coupés par le père en représailles, à la militaire, le frère qui menace, t’es qui on demande, t’es qui on répète, qui domine qui, on ramène ses pieds qui résonnent avec des talons de pute, ne pas vouloir de la bonne vie, rester dans le flou, avec la résolution de l’instinct collée aux rétines. 

 

La vie sauvage.

Pousser le véhicule hors de la boue, prendre les chemins de traverse. Sifflets d’urgence comme bande son. S’échapper, entre chiens et branchages, la mère ne veut plus du précaire, des rafistolages, de la marge et ses barbelés. Les enfants arrachés, par l’un, par l’autre. Prendre le maquis avec le père, suivre sa chevelure en broussaille et son catogan souligné d’un regard d’aigle, le qui-vive comme attitude, face aux gens civilisés, la rage de demeurer libre, irradié par les champs, les brebis, le ciel, et l’hostilité des intégrés. Courir sur un tronc sans tomber. Sous une surveillance de frelons, prendre la cavale pour mère, la peur comme épouvantail, le nomadisme en étendard, un rideau de pluie pour protection. Camps clandestins, travaux saisonniers, tassements de fumier, refuges de communautés déglinguées, ensauvagement dans le sang. Crucifiés par l’État, ses chemises bleues, ses filles vivant à l’abri de grilles parfaitement closes. Guetter un signe dans le ciel. N’y rien voir, faire avec. Ravaler la tristesse.

Debout.

 

La chambre bleue

Volets entrouverts sur des habitants oubliés. La lèvre mordue, un corps disparu, une enquête de flagrance. Trois ou quatre fois pendant l’acte, l’habitude des entraves du désir s’installe, sans fin, en un grand crac, résumé d’un buvard désireux. Surtension de chimères, le soleil rendrait libre, mais l’on préfère demeurer sous les poutres, dans l’embrasure d’une cour propre, à se faire des choses dans le désordre. Esther Despierre et Nicolas, Julien Grahyde et Delphine, une alliance transversale coincée au bout de l’annulaire, le défilé des tracteurs dans le coin, elle trop grande, lui trop droit, une légère différence de niveau, le coup du poteau pour justifier le débordement de l’intime, avant d’éplucher l’intimité, le déroulement d’une attraction, du tutoiement aux roues de secours, quand on priait pour la défiguration d’une concurrente. Chuchotis inconciliable à la ramasse, un frisson au bas du dos, en une végétation sensuelle autosuffisante.

S’expliquer sur la pâleur de Suzanne, croix verte, souvenir de plénitude. Superposition de guêpe sur cornet vanille, chevaux de bois, pêche aux moules ; un signe peut se glisser sous une serviette laissée à sécher, devant l’hôtel des roches noires. Une coulure de confusion s’étalant sous les essuie-glaces. La liste des crédits, machines à récoltes, tout tombera par terre. Comprendre les raisons d’une fermeture exceptionnelle, du temps où l’on testait une nouvelle paire de gants. Depuis, le corps du pharmacien de Saint-Just a été retrouvé inanimé. Eux faisaient l’amour à la fenêtre, sans tenir compte des rumeurs. Une bonne année à se souhaiter, à la confiture de prune, justifier pourquoi l’on prenait la route de Poitiers, pourquoi l’on avait joué son destin à pile ou face. Pourquoi l’on se sentait étranger à son propre procès joué par des figurants de l’ignorance habilités à simuler la connaissance de situations évaporées, méconnues des acteurs mêmes. Il fallait s’habituer aux délibérations du commun, assumer l’union à perpétuité, double vertige d’une dilution implicite. 

 

Respire.

Dans le panoramique, la future victime se cache derrière son bol, de tout, de sa mère qui ne sait dire non, de son père, qui ne sait ce que veut dire présence, de la fragilité, qui gouverne ses veines. Comme l’extrême de l’amour, se faisant amitié, car à cet âge, on est creusé par l’obsession du manque, par le vouloir plaire, pour se conforter, se consolider à travers elle, l’autre, Sarah, qui viendrait d’Afrique pour fuir Aqmi, fascinante dans sa capacité à souffler la fumée en ronds rétifs, déballant ses centaines d’anecdotes captivantes à raconter à la cantonade, sur le ton de l’assurance que n’ont pas celles de son âge. Un rêve de fusion ouvre sa gueule contre la nuit en chemin, une quantité non lexicale mais astronomique de vérités implicites, qui n’ont rien à voir avec les faits mais sont attelés à un train d’enfumage laissant la chambrée de Sarah sans doute allumée trop longtemps car en vrai, elle ne vient de nulle part, a une mère alcoolique et des copains possiblement dealeurs, pratique le principe vicié de confondre et refondre ce qui s’agrège à elle par manque, pour mieux l’asphyxier, comme de la vermine exponentielle, mais d’une beauté aux rebords d’énigme dynamitée. Il faudrait prendre un chien très moche et très méchant pour faire le vide, mais elles se racontent l’une à l’autre ; comment c’est si différent de le faire avec un anglais, comment c’est si bon de rire pour rien, et d’envoyer paître le monde entier. Une contagion colossale de folie rampante sous l’espace polychrome recouvert par un lierre mal entouré, qui se fait vampiriser ; l’amie est la mauvaise plante, celle qu’il faudra déterrer, arracher, à moins de la laisser pousser et ramper tout le long de son âme, en un empoisonnement au goût de splendeur morte. 

 

La prochaine fois je viserai le coeur.

« J’aime celui dont l’âme est débordante au point qu’il perd conscience de soi-même et porte toutes choses en lui ; ainsi c’est la totalité des choses qui cause sa perte. »

 

Extrait de Ainsi Parlait Zarathoustra : Friedrich Nietzsche. Œuvres (Flammarion). 

Il faut se lever dans la brume provinciale, pour 9 heures être prêt. Traversant une nuit épaisse, une jeune fille est enchantée par son nouveau copain, alors que son solex 3800 roule trop lentement, et qu’elle entend vrombir une voiture derrière elle, qui la colle de trop près, dans la torpeur de l’effarement, ses phares cernent son destin, personne n’y échappera. On lira « agression à Crepy-en-Valois » ; les gendarmes savent qu’ils ne roulent pas avec des collègues du genre Descartes, mais quand même, on s’entend bien, entre l’observation des tapins et les moqueries envers la police et ses fourgonnettes branlantes qui s’étirent lentement dans le brouillard, à la recherche stérile du tueur qui s’amuse à tamponner les filles sur la route, à étrangler les faux michetons, un dérangé qui se sait né pour éliminer, entre deux scarifications au fil de fer barbelé, une méditation en lotus et le repas familial, dominical et forcément vulgaire. Qui est ce fou qu’il faudra bien interpeller, quelques victimes plus tard ? L’un des leurs. Une honte pour tout le corps, toute l’institution. Un blessé de l’âme, qui en veut au genre humain d’être son espèce. Les femmes de sa vie ? Toutes les mêmes, à se promener trop tard à son goût, il faudra les transformer en hachis parmentier. Et s’émerveiller devant le passage des cerfs, vers une heure du matin, en pleurant sur l’enfance perdue.

 

Un illustre inconnu

Maisonnette morne et brunâtre où passer l’aspirateur, en bon agent immobilier, servile dans l’insipide, puis préparer les futures visites de clients interchangeables et indifférents. L’homme est transparent, gris comme un pardessus désuet, le regard délavé par la solitude, ne laisse aucun souvenir dans la tête de ceux qu’il croise, et fait visiter d’innombrables appartements cosy ou non, à des clients qui possèdent la richesse ultime : être différents. Différents les uns des autres. Ce qu’il ne semble pas trouver évident, à désirer en finir avec lui-même. Certains sont allergiques aux acariens, d’autres au genre humain, c’est le cas d’un grand musicien qu’il désirera comprendre, singer, pour mieux se substituer à son assise d’homme accompli. Observer comment les autres rient, quelle est leur emphase, puis s’inscrire aux alcooliques anonymes, infiltrer l’intimité, dupliquer l’altérité, enfiler des masques, pour sortir de l’invisibilité, de la roulette biologique qui fait de lui un simple fragment de sperme et de hasard, une surimpression photographique mal tirée, se refaisant la tête au gré des rencontres, des influences, exprimant des sentiments décrits dans Superman, pour contraindre l’attention du premier venu, car le genre humain n’est pas le genre de son modèle, lui qui boit la misanthropie au petit-déjeuner. C’est une chance d’être orphelin, parfois, quand il ne reste que la musique pour combler le silence, entre soi et l’absence de Dieu. Même son chien ne le reconnaît plus. Logique, l’original s’est pendu depuis longtemps au plafond d’une demeure à visiter. L’imposteur devra tuer son premier moi, croiser sa mère éplorée au cimetière, pleurant sur son souvenir, alors qu’il est là, mais dans un autre corps, à observer sa propre mort, avec la neutralité d’un agent de surveillance. Plus qu’à se sectionner deux phalanges, la copie sera totale, atteindre le degré de duplicité requis pour faire bonne figure auprès d’un nouvel entourage d’infortune, rayer de la carte son ancien corps, pour devenir ce qu’il est, un autre je, brodé dans les dessous de sa conscience trop floue.

 

Sils Maria.

Les recensions sur Google s’avèrent honteuses, quant à sa dernière participation dans un film pour fonds verts et scénario creux. Valentine, son assistante débordée, lui en fait part, un morceau de lassitude accroché à ses lèvres. Elle ne rejouera pas Némésis, c’est promis. Il lui faut rendre un hommage, assurer trois entretiens, présenter un prix, faire bonne figure lors d’une projection publique, ne pas s’effondrer dans le train menant aux Alpes. Nul n’est tenu de demeurer dans l’indivision, elle doit gérer la séparation de ses biens, de son union, corps et passé décomposés, le prochain rôle n’arrange rien, Hélène doit se soumettre au joug du temps. Wilheim Melchior vient de rendre l’âme, la police a visité son chalet, le cinéaste s’est promené dans la neige, puis pshiit, crise dans le domaine du cardiaque, la tête promise doit muer en sermon post-mortem, pour compenser les commentaires bas du plafond des internautes merdeux, errant dans le vitriol d’un anonymat si lourd à porter. Un océan de tempes grises collées à des fauteuils rouges l’écoutera, des larmes dans la voix, dire combien il était génial. Autrefois, elle incarnait Sigrid, la porteuse d’élans, elle doit se faire à l’idée de camper Hélène, la vieille qui ne sert plus à rien, Susan l’a précédée, elle s’est encastrée en voiture au sortir de ladite pièce. Le théâtre passe, pas les montagnes. Sa partenaire de scène est du genre peste branchée avec buzz virtuel pour carburant, ex et vie privée version zoo en direct, rayonnante de confiance stupide. Son agenda déborde de propositions inutiles, entre film d’horreur espagnol, inauguration de supermarché, article consacré aux quarantenaires, le médiocre en bandoulière.


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