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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le cri dans la nuit d’un homme de l’ombre

Le cri dans la nuit d’un homme de l’ombre

Paru le 17 avril 2019 aux Éditions des Équateurs, Le Carrousel des ombres est le premier roman publié par le dénommé « Paul Serey ».
Êtes-vous prêts à sacrifier votre petit confort mental ? Êtes-vous tentés de traverser et de transcender les ténèbres ? de vous retrouver outre-là, dans la nuit d’avant la lumière du monde ? Alors, entrez dans la ronde du « carrousel des ombres » !
Mais « attention : oeuvre puissante qui agit en profondeur ! », voilà ce que l’éditeur devrait indiquer sur un bandeau. Cette lecture peut réveiller une saine colère primitive en vous. Prenez ce risque. Pour savoir si vous êtes vraiment vivant…
Ce livre d’une sombre clarté salue les guerriers de l’âme. Il dérangera les mous, les lisses, les mondains, les grenouilles de bénitier, les politiquement corrects, ainsi que les naïfs persuadés de pouvoir accéder à la Vérité grâce à des techniques de méditation, la psychanalyse ou des drogues… Catalyseur pour les uns, perturbateur pour les autres, il conduit ses lecteurs jusqu’au bout de leur nuit et ne les lâche plus, telle leur ombre.

Le narrateur, Paul, diagnostiqué maniaco-dépressif, est temporairement interné à Manille suite à une crise. Depuis sa triste chambre d’hôpital, il écrit à « l’ami », son frère en humanité qu’il voudrait pouvoir encore aimer.

« Eh ! Où sont les purs ? ». Tout en nous entraînant dans sa chasse hallucinée de l’absolu, Paul le bipolaire se remémore ses voyages, ses passions, ses fuites, ses cuites, ses visions, ses luttes, ses descentes aux enfers.
Percevant par fulgurances des réalités suprêmes, il est d’autant plus terrassé par la petitesse du monde actuel, par la vie quotidienne, triviale. Alors il nous expose ses doutes, son intranquillité, sa catatonie.
D’aucuns le disent fou quand il est hyper lucide, fin observateur des turpitudes.

« L’homme de la folie aura toujours tort aux yeux du monde. Il a choisi la mort contre la vie du monde, et la nuit de la vraie vie contre la fausse lumière qui stérilise. Il a choisi la nuit et le feu de l’astre noir contre le néant. »

Ce roman en forme de récit d’un voyage intérieur, d'anamnèse explorant des abîmes, nous confronte à des surhommes réels et fictionnels : le baron von Ungern-Sternberg, Corto Maltese, le saint Benoît-Joseph Labre, Thelonius Monk, le capitaine Achab chasseur de Moby Dick, Don Quichotte…

Dans le sillage de ses idoles, Paul prône le « combat de l’intériorité contre la bassesse prosaïque de la vie extérieure ». En vain. Il crie des choses que personne ne comprend plus. Il pense que « c’est fichu », que son rêve ne se réalisera pas, qu’il n’a pas sa place dans ce monde soumis à la raison et à la foi dans la toute-puissance des sciences et des technologies. Il se voit prisonnier des ténèbres, dans une forêt obscure, car « Plus de dévotion », « Plus rien de sacré », « notre univers n’est plus qu’un ensemble objectif de phénomènes matériels », un monde où « la verticalité s’est muée en horizontalité ».
Désespéré d’être « contaminé par la bassesse de notre temps », par ce « Foutu matérialisme, qui nous a ruinés, dépossédés des cathédrales de l’Esprit, des vaisseaux du Destin », Paul « a fui le monde de la fuite devant la vie ».
« La guerre, la violence, tout ce sang… Et ces amours impossibles ! Je n’en peux plus… ».

Paul tente d’écrire le récit de la vie du Baron fou qui l’obsède. Mais « raconter Ungern, raconter son âme est chose impossible ». Car, au fond, cela reviendrait à dépeindre la sienne, son exil.

Clamons-le haut et fort : Le Carrousel des ombres est un très beau et grand livre, à la fois inactuel et absolument essentiel à notre temps.

Pour le symboliser, des oeuvres d’art sont inspirantes : en premier « Le cri » d’Edvard Munch et les outrenoirs de Pierre Soulages.

Le 22 janvier 1892, Munch a écrit dans son journal : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d'un coup le ciel devint rouge sang. Je m'arrêtai, fatigué, et m'appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j'y restai, tremblant d'anxiété — je sentais un cri infini qui passait à travers l'univers et qui déchirait la nature. »

A l’instar de Pierre Soulages qui ne peint pas tant avec un unique pigment noir qu’avec la lumière réfléchie par les multiples états de surface du noir, Paul Serey nous livre un texte noir enceint de lumière, un outrenoir étincelant de mystères. Son carrousel est une leçon de Ténèbres pour une transfiguration de la souffrance et des peurs. Du plus profond de la nuit fuse la lumière d’avant la lumière du monde, elle qui n’attend que notre retour.

« Le Carrousel des ombres n'est pas qu'un livre sur Ungern. C'est un livre sur la tragédie de la vie. Sur l'horreur de la modernité. C'est un livre désespéré. Un cri vers le Ciel. »
déclare le pseudo Paul Serey sur sa page Facebook.

« Pseudo » ?
J’ai l’intime conviction que Paul Serey est un pseudonyme.

Premier roman ne signifie pas premier livre publié. Le carrousel des ombres est estampillé par la patte d’un écrivain très talentueux et chevronné. C’est un ouvrage maîtrisé de bout en bout, porté par une écriture magistrale, dense et limpide, incisive et poétique, un phrasé impeccable, un vocabulaire scintillant.

Certes, il existe une page facebook éponyme créée le 28 mars dernier, pour le lancement du livre… Mais on peut constater que Paul Serey, bien qu’ayant fait Sciences Po - affiche-t-il - n’a aucun parcours professionnel apparent. Il n’a pas de visage non plus. C’est l’homme invisible.

Dès lors, qui est l’écrivain dont « Paul Serey » est la doublure ?

J’ai ma petite idée. L’auteur a semé suffisamment d’indices dans son texte, me semble-t-il, tels des cailloux du Petit Poucet, cailloux que Paul aime.

Si je pense à cet écrivain, ce n’est donc pas uniquement parce qu’il a relaté s’être agenouillé devant l’unique relique d’Ungern (sa botte gauche), exposée dans le musée national d’histoire à Oulan-Bator.

Révèlera-t-il son identité un jour prochain ou lointain ? ou jamais ? Cela n’appartient qu’à lui. En attendant, on verra peut-être un Paul Serey donner des interviews. Romain Gary avait bien un complice, son petit cousin Paul Pavlowitch, chargé d’incarner Emile Ajar devant les médias… Même si des soupçons avaient vite fusé, le subterfuge n’avait été totalement dévoilé qu’après la mort de Gary, grâce à sa lettre testamentaire.

On comprend à quel point le titre du roman est signifiant : un auteur joue avec son double, son ombre. Dans ce manège de têtes brûlées, ne joue-t-il pas avec le feu ?

J’attends d’être démentie de ma folle intuition. Après tout, avec le Baron noir, plus on est de fous plus on rit !

De surcroît, cette passionnante histoire pose un autre type de question :

Où est passée la critique littéraire en France ?

A ce jour, Le Carrousel des ombres bénéficie seulement de courts articles dans le Figaro Magazine, Monde et Vie, la revue PHIILITT, d’un shot du Comptoir, d’un entretien dans la revue l’Inactuelle, auxquels s’ajoutent une critique sur un blog et trois commentaires de lecteurs postés sur Babelio. Point.

Une oeuvre littéraire aussi substantielle pourrait ainsi rester quasiment dans l’ombre (ahahah) quand on nous rebat les oreilles de tant de produits éditoriaux insipides et stériles ?

Parfaite démonstration de l’absurdité de notre époque dénoncée par Paul Serey, particulièrement du monde des médias et des industries culturelles qui vendent les créateurs comme des marques.
Ah ! « cette chimérique velléité de porter des valeurs qualitatives dans un monde inauthentique, voué aux valeurs marchandes »…

Pour finir…pour commencer… silence.
Si je me suis lancée à écrire cet article, ce fut avec beaucoup d’hésitation.
De même que les tableaux de Soulages sont extrêmement difficiles à photographier, ce roman est très difficile à chroniquer. Tout ce que l’on écrira à son propos sera en deçà de l’oeuvre, une pâle paraphrase.
Laissons plutôt ses escarbilles incandescentes ranimer l’étincelle en nous.

Qu’on ne se méprenne pas : à le lire attentivement, Le Carrousel des ombres n’est pas un livre sur la destruction, la mort, le chaos. C’est un livre sur l’Amour. Sur l’Amour pur et fou, arraisonné par la pesanteur matérialiste. Un Amour qui ne demande qu’à reprendre feu dans le silence de la nuit.

 

Pascale Mottura
31 mai 2019

L'article sur Academia (pdf téléchargeable)

JPEG - 77.7 ko
Le Cri, par Edvard Munch, 1893
Photo : Nasjonalmuseet / Høstland, Børre Photo license : 
Fri ikke-kommersiell bruk (CC-BY-NC)
JPEG - 51.6 ko
« Peinture 181x244 » par Pierre Soulages, 25 février 2009
Triptyque, 
acrylique sur toile. Musée des Beaux-Arts de Lyon, France. Catalogue raisonné n°143

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3 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 1er juin 12:02

    L’évocation de ce livre m’a fait pensé au bouquin de François Augiéras, « Domme ou l’essai d’occupation » et dans une moindre mesure au « Selon Vincent » de Christian Garcin.

    J’ai bien peur que les traitements modernes de la psychiatrie ne nous privent de quelques bons auteurs, stérilisés par la chimie, injectée avec les meilleures intentions humanistes qu’ils soient, sous le vernis du progrès.

    Quelle serait la production d’un Nerval ou d’un Artaud aujourd’hui ?

    Je me souviens dans quel état m’avait laissé « Le Horla », lu trop jeune...


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 1er juin 13:01

      Bonjour Pascale et merci pour cet article qui entre en résonance avec le monde des âmes lucides et attentives. C’est l’homme intérieur qui est raconté dans ce roman d’après ce que j’ai compris de cette recension. Un homme qui accepte de regarder ses sentiments au lieu de fuir dans le technocosme


      • Pascale Mottura Pascale Mottura 1er juin 15:22

        Bonjour Bernard, merci d’avoir prêté attention à mon article.

        « regarder ses sentiments », euh, c’est beaucoup plus que cela ! on est loin ici des autofictions nombrilistes qui inondent les librairies. C’est un être qui souffre de l’absence de bravoure, d’honneur, de pureté et d’amour dans le monde actuel.

        C’est un peu : j’ai tout donné au soleil noir de la mélancolie. Tout sauf mon ombre... 

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