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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le dernier concert de Pierre Henry

Le dernier concert de Pierre Henry

Récit du dernier concert de la semaine estivale "Voyage à travers ma modernité" proposée à Paris par l’un des compositeurs majeurs du XXe siècle, Pierre Henry.



L’été dernier, fidèle au rendez-vous, le créateur de la musique concrète Pierre Henry proposait une semaine de concerts de rétrospective de son œuvre. Je suis allé au concert du samedi 19 juillet 2014. C’était le dernier concert d’une série de six qu’il donnait tous les soirs de la semaine du 14 au 19 juillet dans le cadre des manifestations de "Paris Quartier d’été 2014".

Comme chaque année, et parce qu’il a déjà 86 ans (il est né le 9 décembre 1927), le dernier concert de cette semaine est souvent considéré comme son "dernier" concert, mais depuis sept ou huit ans, Pierre Henry accepte toujours, par la suite, de participer à l’édition suivante, qui est chaque année dans un lieu différent (en juillet 2011, c’était dans l’église Saint-Eustache, dans le 1er arrondissement). Le dernier concert, donc, avant le prochain !

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Pierre Henry a présenté sa participation ainsi : « Pour retrouver le public de Paris Quartier d’été, je propose un concert unique à travers ma modernité. Ce concert divisé en six journées, comme dans les épopées shakespeariennes, comprendra chaque soir un thème différent révélateur de mon travail. Un dispositif sonore, étudié spécialement par Étienne Bultingaire, pour magnifier les possibilités acoustiques de ce lieu, me permettra de consteller de sons magiques ce Carreau du Temple. ».


Le Carreau du Temple, nouvelle salle culturelle

Le concert a eu lieu dans un nouveau haut lieu de la culture parisienne, inauguré en avril dernier, au Carreau du Temple, juste en face de la mairie du 3e arrondissement, à l’emplacement des anciennes halles, qui furent le lieu d’un marché pendant longtemps à Paris et qui a failli devenir un simple parking.

La salle est effectivement une grande halle faite de verrières, à tel point à ce moment de l’année (juillet) où le soleil était assez lumineux, l’air était particulièrement chaud et étouffant (la climatisation était peu efficace en raison du gros volume), à l’exception de ce samedi car une petite pluie avait évité une exposition trop oppressante du soleil.

Je suis arrivé parmi les premiers dans la salle ouverte très peu de temps avant l’heure affichée du concert. Il y avait environ trois cents chaises en plastique installées devant la scène. Toutes les places ont été occupées, sur réservation, mais n’étaient pas numérotées. J’ai pu ainsi choisir ma place parmi les meilleurs emplacements. Et ce n’est pas forcément devant la scène où trônaient de nombreuses enceintes phoniques. Les cent vingt-huit enceintes étaient disposées de manière très précise, beaucoup sur la scène, mais aussi au milieu de l’assistance, de manière symétrique.

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Car Pierre Henry ne se place jamais sur la scène mais, comme ses auditeurs, au milieu de l’assistance, face à la scène, aux commandes de son pupitre assez complexe de mixage. Je me suis mis juste à droite de ce pupitre, même si, pour une fois, la scène allait accueillir un vrai artiste, pas seulement de l’appareillage électoacoustique.

En effet, au contraire des jours précédents, le concert du 19 juillet 2014 était un duo de Pierre Henry avec le trompettistes Erik Truffaz qui lui allait jouer face à lui, sur la scène.


Prélude pour intermittents

Avant l’arrivée de Pierre Henry et d’Erik Truffaz, juste avant le début du concert, une journaliste très militante a pris un peu brutalement la parole pour parler au nom des intermittents en vouant aux gémonies les "méchants patrons" qui faisaient des plans sociaux.

Elle prenait ainsi les spectateurs pour des demeurés car un intermittent du spectacle, statutairement, ne pourrait jamais être victime d’un plan social puisque justement, il ne travaille pas avec un CDI (c’est souvent son drame) mais par des vacations. Du coup, j’ai trouvé l’intervention complètement inappropriée, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur le statut actuel des intermittents du spectacle (qui contribuent pour beaucoup au monde de la culture de proximité en France).


Une programmation comme toujours originale

Le programme du concert était très intéressant et sans doute parmi le plus facile à écouter par rapport aux autres concerts de musique concrète, car le son d’une trompette rend plus harmonieux les morceaux purement "concrets" de Pierre Henry.

En première partie, ils ont joué "Utopia" (2014), une création de la nouvelle version spécialement destinée au duo avec Erik Truffaz. Et en seconde partie, "Le Voyage" (1962) reprenant le mouvement II ("Fluide et mobilité d’un larsen") et le mouvement IV ("Les divinités paisibles").

Pierre Henry décrit "Utopia" comme « une œuvre architecturale inspirée par Nicolas Ledoux, sorte de nouvelles "Variations pour une porte et un soupir" transcendées, [qui] sera le conducteur mélodique et harmonique de cette œuvre en temps réel ».

Erik Truffaz (54 ans), trompettiste de jazz au style très inspiré de Miles Davis, qui adore la musique de Pierre Henry depuis son adolescence, explique ainsi sa présence à ce concert : « "Utopia" est une œuvre très importante à mes yeux car la musique que Pierre Henry me propose est très riche, contrastée, et sculptée pour la trompette. Je peux ainsi dialoguer et souligner les interventions douces ou fracassantes du maître. Nous proposons là une musique singulière et originale. ».

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"Utopia" fut, pour mes oreilles, vraiment très "bien". Ce n’est pas le premier concert de Pierre Henry auquel j’ai assisté mais la collaboration avec Erik Truffaz est très réussie. J’aurais certes des difficultés à bien décrire verbalement ce que j’ai ressenti, car les mots me manquent, n’étant pas un spécialiste de ce genre de musique très atypique, mais c’est sans doute, de toutes les œuvres de Pierre Henry que j’ai écoutées, celle que j’ai appréciée le plus, qui m’a le plus parlé. Un peu d’émotion d’ailleurs, comme chaque fois que j’assiste à une création (cela arrive quelquefois dans les concerts dits classiques certaines soirées). J’ai aussi apprécié "Le Voyage" mais avec moins d’enthousiasme.


Enregistrement du concert

Hélas, il y a peu de chance que ces morceaux inédits se retrouvent à court terme sur Internet. En revanche, ils seront peut-être commercialisés en CD ou DVD prochainement.

Je n’ai trouvé que ces deux courtes vidéos prises un autre soir de la même semaine au Carreau du Temple.
 


 



Parce que je m’étais installé avec un peu d’avance, je me suis retrouvé à discuter avec une personne de l’équipe organisatrice qui tenait deux caméras. Il s’agissait en fait du réalisateur Éric Darmon, qui a créé la société de production "Mémoire Magnétique" et qui a réalisé avec Franck Mallet en 2006 un documentaire sur Pierre Henry, "Pierre Henry ou l’art des sons" diffusé sur Arte le 8 décembre 2007 (à l’occasion du 80e anniversaire du musicien).

Pierre Henry a reçu très tôt tous les honneurs académiques, mais beaucoup de ses concerts n’ont pas été filmés. Éric Darmon m’a expliqué que c’était un peu différent, cette année. Il était question, pendant toute la semaine, d’enregistrer tous les concerts, pour prendre date. Aucun projet de production n’avait encore été négocié. Ces enregistrements sont pour l’avenir, le réalisateur n’hésitant pas à souligner l’âge de Pierre Henry et la rareté croissante de ses apparitions. Il souhaiterait commercialiser ces concerts en coffret dès que possible.


Le mixage en "live"

Ma proximité géographique avec Pierre Henry m’a permis de bien observer ce qu’il faisait. J’ai toujours été intrigué par sa contribution personnelle réelle au cours d’un concert. Car ses œuvres sont des mixages d’enregistrements sonores déjà réalisés auparavant. C’est donc un peu différent d’un instrumentiste ordinaire qui produit le son en direct devant le public.

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Je pouvais ainsi le voir monter ou descendre le volume des sons dans certaines enceintes, et une assistante derrière lui remettait régulièrement à zéro un compteur digital de secondes (vieux compteur à gros leds rouges) pour chaque nouvel enregistrement mixé qu’elle lançait. Pierre Henry a très peu regardé l’assistance ou la scène, son attention était invariablement portée sur sa seule console, devenue électronique au fil du temps. Cette concentration permanente est particulièrement étonnante pour une œuvre musicale. Parfois, l’assistante et le trompettiste s’échangeaient des petits signes pour se synchroniser.

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À la fin du concert, Pierre Henry a quitté la salle sous des ovations très émues du public, et Erik Truffaz est allé le rejoindre pour l’aider à se lever et à marcher jusqu’à la sortie, avec beaucoup de tendresse, comme un fils avec son père.


Des répétitions matinales et une finale masquée

À la fin du concert, j’ai eu l’occasion, un peu par hasard, de discuter avec le directeur technique de la salle parisienne qui m’a raconté comment s’étaient passés les répétitions. Pierre Henry venait le matin vers 11 heures et repartait se coucher une fois la répétition terminée, avec beaucoup de chaleur dans l’atmosphère (à cause du soleil) mais sans trop de chaleur conviviale pour les techniciens et toutes les personnes autour de lui.

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Parce que ce concert du 19 juillet était un peu spécial puisqu’il n’était pas seul à jouer, Pierre Henry fut célébré la veille, à la fin de son concert du 18 juillet, par ses admirateurs (il en existe beaucoup qui ne manquent aucun concert de Pierre Henry). Tous les spectateurs s’étaient mis d’accord pour porter un masque le représentant, ce qui l’a étonné puis rendu hilare.


Une œuvre musicale gigantesque

Pierre Henry est l’auteur d’environ cent vingt œuvres musicales majeures depuis la fin des années 1940, dont quinze ont accompagné des ballets de chorégraphie (en particulier avec Maurice Béjart), et l’auteur de quatre cents œuvres d’application. Il s’est consacré également à la numérisation de son patrimoine sonore, soit une quarantaine de milliers de bandes enregistrées depuis soixante ans. C’est la première fois qu’une œuvre est ainsi léguée dans sa totalité à la Bibliothèque nationale de France par le compositeur lui-même et sous sa direction.

Il y a quinze ans, Pierre Henry, à qui l’on avait demandé de faire une anthologie de toutes ses œuvres à l’occasion de l’an 2000 (il y en aurait pour une centaine de CD), semblait un peu dépassé par son art, voire un peu las : « Je n’aurais pas fait la même anthologie il a vingt ans, les gens d’aujourd’hui écoutent et perçoivent mieux, ils communiquent plus. Pourtant, je suis en ce moment saisi d’une grande paresse musicale. (…) Le problème, c’est que je ne suis pas assez vieux pour arrêter, que je me sens responsable vis-à-vis d’une équipe, que les réactions en concert sont fabuleuses et que je vois bien que j’ai mis en place un espace, un langage. (…) Aujourd’hui, je ne sais pas où aller, il faudrait que je m’arrête quelques temps, et que j’ai à nouveau envie comme à vingt ans d’inventer un nouveau système sonore. (…) Le problème de notre époque, c’est qu’elle ne nous porte pas par un sentiment d’héroïsme ou de pureté grecque, mais nous entraîne dans un tourbillon de groupe, nous réduit à des toupies. (…) Je voudrais retourner à une forme plus décantée, plus horizontale. (…) Ce qui m’angoisse, c’est que le moteur a calé, et que je n’ai pas envie d’une nouvelle voiture. On se sent divin quand on invente des sons qui n’ont jamais existé. Hier encore, j’étais au bord d’un lac. L’eau, les nuages, les montagnes, et ce frisson dans l’air m’ont fait du bien. Dans les villes, il y a de plus en plus un voile, une chape que plus rien ne transperce. » ("Libération" du 25 septembre 1999).

Mais cette petite déprime ne l’a pas empêché de continuer à créer de nouvelles œuvres ou des adaptations, comme "Utopia" avec trompette qui fut une très belle réussite.

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Jusqu’à récemment (octobre 2010), Pierre Henry organisait des séries de concerts carrément chez lui, au 32 rue de Toul, dans le 12e arrondissement, une maison où il habite qui est en même temps son studio et qui donnait à la quarantaine de visiteurs privilégiés un cadre particulièrement original pour écouter ses œuvres dans sa propre ambiance créative.

À ma connaissance, il n’en programme plus à cause de la fatigue, mais comme il a toujours été fidèle au rendez-vous estival, je suis convaincu qu’il participera à la nouvelle édition de "Paris Quartier d’été" en juillet 2015. On peut aimer ou ne pas aimer, mais je conseille vivement d’assister à l’un de ses concerts, car ils se déroulent dans une ambiance toujours très particulière, bon enfant et originale, et finalement, ils incitent à l’imaginaire et à la rêverie…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 octobre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La musique concrète de Pierre Henry toujours à l’honneur de l’été parisien.
Vidéo de "Symphonie pour un homme seul" (Pierre Schaeffer et Pierre Henry).
Entretien avec Pierre Henry (2014).
Programme officiel "Paris Quartier d’été" de 2014.

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4 réactions à cet article    


  • morice morice 24 octobre 2014 13:38

    Pierre Henry a toujours été insupportable... et c’est apprendre avec ravissement qu’il s’arrête enfin de sévir...


    • Sylvain Rakotoarison Sylvain Rakotoarison 25 octobre 2014 18:16

      L’article n’a pas été lu, manifestement.


    • egos 24 octobre 2014 23:22

      l’ imaginaire se révèle de manière éblouissante lorsque les compositions de Pierre Henry accompagnent les chorégraphies de Maurice Béjart,

      rien à rajouter à votre propos, si ce n’est, pour les amateurs d’opéra ou de ballet l’étrange pouvoir de fascination que dégagent l’assortiment singulier des représentations du London Contempory, Carolyn Carlson, Louis Falco ,Lar Lubovitz ...bien d’autres dans leur cocon musical
      quelques noms resteront (a peu près) méconnus du public, Andrew Rubin, Igor Wakhewitch, Earle Brown ... à l’abri des intrus

      lien destiné aux initiiés


      • Sylvain Rakotoarison Sylvain Rakotoarison 25 octobre 2014 18:17

        Merci à Egos,
        Cordialement. 

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