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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le Dieu Voltaire

Le Dieu Voltaire

« Il faut cultiver notre jardin. » ("Candide ou l’Optimisme", janvier 1759).



À Paris, chez son ami marquis Charles de Villette (1736-1793), il y a deux cent quarante ans, le 30 mai 1778, l’immense écrivain et philosophe français, symbole du Siècle des Lumières, Voltaire, est mort à l’âge de 83 ans (né à Paris le 21 novembre 1694 sous le nom de François-Marie d’Arouet), dans d’atroces douleurs qu’il a soulagées par intermittence avec de l’opium. Profondément malade depuis le mois de mars 1778, Voltaire s’était converti au catholicisme au sommet de sa gloire, le 2 mars 1778, pour avoir le droit d’être enterré et avoir la sépulture qu’il souhaitait dans la chapelle qui fit construire à son domaine de Ferney, près de Genève : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition. » (Lettre du 28 mars 1778). En pleine gloire car sa venue ultime à Paris, à partir du 10 février 1778, fut triomphale, en particulier la journée du 30 mars 1778 où la foule l’a ovationné dans les rues de Paris pendant qu’il se rendait à l’Académie française où il fut reçu (il y fut élu le 2 mai 1746) puis à la Comédie-Française pour assister à la représentation de sa pièce "Irène" (créée le 16 mars 1778).

Son agonie a commencé le 10 mai 1778 mais s’est poursuivite après sa mort, si je puis l’écrire, puisque les autorités catholiques, refusant la sépulture religieuse, ont été prises de vitesse par le neveu de Voltaire, l’abbé Mignot, qui a réussi à l’enterrer anonymement dans la petite abbaye de Sellières, près de Romilly-sur-Seine.

Il fut impossible de transférer ensuite ses cendres au château de Ferney car le château, peu rentable, fut vendu en 1785 et dès 1789, la Constituante ayant nationalisé les biens du clergé, l’abbaye de Sellières fut également mise en vente. Finalement, ses restes furent transférés au Panthéon le 11 juillet 1791, désignant la basilique Sainte-Geneviève devenue un temple laïc et révolutionnaire rendant hommage aux grands personnages du pays (il fut le deuxième homme à y être enterré, juste après Mirabeau, mort le 2 avril 1791, mais ce dernier fut sorti du Panthéon l’année suivante).

Si officiellement le corps de Voltaire est resté au Panthéon, certains affirment qu’il aurait été détruit lors d’une révolution du XIXe siècle. Son cœur (cédé à la République le 16 décembre 1864) trône dans une urne au château de Ferney avec l’inscription : « Son esprit est partout et son cœur est ici. », tandis que son cerveau a été donné à l’apothicaire qui l’avait embaumé, et fut placé dans le socle d’une statue d’Antoine Houdon.

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Pour moi, Voltaire est le plus grand de tous ! Son aisance philosophique, son esprit de répartie, son style incisif sont toujours aussi modernes. J’ai eu la chance de visiter le château de Ferney en 1990. C’était alors une propriété privée (classée monument historique le 13 décembre 1958) et l’on ne pouvait le visiter que lors de la journée du patrimoine. J’y suis allé et j’ai surtout aimé le grand jardin, les allées bordées d’arbres (je ne me souviens plus de quels arbres il s’agit), et j’ai vite compris que c’était propice à la réflexion, de marcher ainsi, une plume à la main, le cerveau dans l’autre, à disserter sur les choses du monde. Racheté par l’État en 1998, le château se visite maintenant de mai à septembre.

Il y aurait beaucoup à dire sur Voltaire, très forte personnalité au grand talent, et je conseille de lire les excellentes biographies, à commencer par celle de Jean Orieux ("Voltaire", en 1966 chez Flammarion), celle de Roger Peyrefitte ("Voltaire, sa jeunesse et son temps", en 1985 chez Albin Michel) et celle de René Pomeau ("Voltaire en son temps", en 1988 à la Voltaire Foundation, Oxford).

Voltaire fut un écrivain majeur, l’écrivain majeur du XVIIIe siècle, à la fois par la diversité de ses écrits, la qualité, l’efficacité et aussi la masse exceptionnelle, surtout si l’on ajoute sa très volumineuse correspondance avec la plupart des grands personnages de l’Europe (environ 40 000 lettres ont été écrites par Voltaire !). La diversité de la forme : théâtre (dont tragédies), récits, contes, essais historiques, essais philosophiques, poésie, pamphlets, etc. Le grand spectre des sujets abordés.

Ami des princes de l’Europe (et en particulier de Frédéric II de Prusse et Catherine II de Russie), esprit libre tout en étant l’historiographe officiel de Louis XV, Voltaire a pris des positions en faveur de la tolérance et du "vivre ensemble" qui étaient particulièrement novatrices en son temps. Comme Émile Zola avec la future affaire Dreyfus, il prit fermement position dans l’affaire Calas (Jean Calas fut condamné sans preuve et exécuté et supplicié à Toulouse le 10 mars 1762, mais lui et sa famille furent réhabilités le 9 mars 1765 grâce à l’engagement de Voltaire qui a été informé de l’affaire seulement le 22 mars 1762).

S’il est surtout réputé aujourd’hui pour ses savoureux contes, comme "Zadig ou la Destinée" (1747), "Micromégas, histoire philosophique" (1752), "Candide et l’Optimisme" (1759) et "L’Ingénu" (1767), et pour ses fameux "Dictionnaire philosophique" (1764) et "Traité de la tolérance" (1763), Voltaire a connu la gloire dès l’âge de 24 ans lors de la création de sa tragédie "Œdipe" le 18 novembre 1718 à la Comédie-Française.

Selon René Pomeau, il fut le plus grand dramaturge de son siècle, dominant largement la scène de la Comédie-Française entre 1718 et 1778, avec ses nombreuses pièces : "Œdipe" (18 novembre 1718), "Zaïre" (13 août 1732), "Le Fanatisme ou Mahomet le prophète" (25 avril 1741), "Mérope" (20 février 1743), "Oreste" (12 janvier 1750), "L’Orphelin de la Chine" (20 août 1755) , "Tancrède" (3 septembre 1760), etc. et totalisant plus de deux millions de spectateurs assistant à ses pièces produites à Paris. Voltaire était d’ailleurs persuadé que dans la postérité, il resterait un grand auteur dramatique, et il n’avait rédigé ses contes que par amusements intellectuels, sans prétention. La prétention, c’était plutôt pour ses tragédies et ses essais historiques comme "Le Siècle de Louis XIV" (1751).

Voltaire n’était pas républicain parce qu’il n’était pas à une époque qui le lui permettait (un siècle plus tard, après Charles X, cela n’aurait pas fait de doute). Il était donc pour une monarchie tempérée par la tolérance et l’intelligence, en d’autres termes, pour un despotisme éclairé. Il aurait probablement suivi l’évolution politique d’un Victor Hugo, autre monument de la littérature française.

Véritable touche-à-tout intellectuel, voyageur européen et cosmopolite, séduit par la mécanique de Newton (il était présent aux funérailles de Newton ; son anglomanie s’explique aussi par son séjour en Angleterre et son grand esprit de curiosité), Voltaire fut celui qui popularisa Newton en France avec ses "Éléments de la philosophie de Neuton" (1738). Comme Albert Camus, la postérité a plus retenu l’écrivain que le philosophe, ce qui est une erreur à mon sens pour comprendre les deux derniers siècles de l’histoire politique de la France voire de l’Europe.

Anticlérical par anti-fanatisme, mais pas athée car déiste (« L’Univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »), Voltaire fut un précurseur de l’esprit de tolérance que la laïcité républicaine a propagé par la suite : « Je suis citoyen et par conséquent l’ami de tous ces messieurs [de différentes confessions]. Je ne disputerai avec aucun d’eux ; je souhaite seulement qu’ils soient tous unis dans le dessein de s’aider mutuellement, de s’aimer et de se rendre heureux les uns les autres, autant que des hommes d’opinions si diverses peuvent s’aimer, et autant qu’ils peuvent contribuer à leur bonheur ; ce qui est aussi difficile que nécessaire. (…) Chacun de nos frères, soit théiste, soit turc, soit païen, soit chrétien grec, ou chrétien latin, ou anglican, ou scandinave, soit juif, soit athée, lira attentivement quelques pages des "Offices" de Cicéron, ou de Montaigne, et quelques fables de La Fontaines. Cette lecture dispose insensiblement les hommes à la concorde (…). De toutes les disputes qui surviendront, il est interdit de se traiter de chien, quelque colère qu’on soit ; à moins qu’on ne traite d’hommes les chiens, quand ils nous emporteront notre dîner et qu’ils nous mordront. » ("Il faut prendre un parti", 1775).

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Je poursuis ce trop court article sur Voltaire sur une vérité historique. Beaucoup de personnes, de nos jours, aiment utiliser Voltaire pour promouvoir la liberté d’expression, et croient le citer en affirmant : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. ».

Le problème, c’est qu’il ne l’a jamais écrit. Il ne l’a pas écrit dans une lettre le 6 février 1770, non plus il ne l’a inséré dans son "Traité de la tolérance". Cette citation a été écrite, non pas en tant que citation mais comme commentaire, chez la voltairophile patentée britannique Evelyn Beatrice Hall (1868-1956) qui l’a utilisée pour mieux faire comprendre la pensée de Voltaire, dans sa biographie "Friends of Voltaire" sortie en 1906 : « "I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it" was his attitude now. ».

Les maladroits guillemets ont été expliqués trente ans plus tard par Evelyn Beatrice Hall elle-même : « I did not intend to imply that Voltaire used these words verbatim, and should be much surprised are found in any of his works. » (1936). Dans une lettre du 9 mai 1939, elle le répéta : « The phrase (…) which you have found in my book "Voltaire and His Letters" is my own expression and should not have been put in inverted commas. Please accept my apologies for having, quite unintentionally, misled you into thinking I was quoting a sentence used by Voltaire (or anyone else but myself). » (lettre publiée en 1943 par la revue Modern Language Notes, the Johns Hopkins Press, Baltimore, tome LVIII "Voltaire never said it"). L’affaire est donc claire et la citation complètement fausse, en raison d’une mauvaise interprétation de la biographie de l’écrivaine britannique.

Voici pour terminer onze citations de Voltaire (réelles cette fois-ci) qui ont été très largement reprises.

Le grain de poussière : « Il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d’être un atome ignoré dans le désert ; au bout de quelques années, il devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi des Indes. » ("Zadig", 1752).

Un principe essentiel de la justice : « Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable plutôt que de condamner un innocent. » ("Zadig", 1752).

Encore d’actualité : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » ("Dictionnaire philosophique", 1764).

Le patriotisme : « Il est triste que souvent pour être bon patriote, on soit l’ennemi du reste des hommes. (…) Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers. » ("Dictionnaire philosophique", 1764).

Autre version de "Il vaut mieux un imbécile qui marche que deux intelligents assis" : « Un lion mort ne vaut pas un moucheron qui respire. » ("Le Précis de l’Ecclésiaste", 1759).

Une phrase très connue : « Le mieux est l’ennemi du bien. » ("La Bégueule", 1772).

Autre phrase très connue : « Les beaux esprits se rencontrent. » (Lettre à M. Thiriot du 30 juin 1760).

Pragmatisme et observation : « On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. » ("Le Siècle de Louis XIV", 1751).

Président des riches : « Ceux qui crient contre ce qu’on appelle le luxe ne sont guère que des pauvres de mauvaise humeur. » (Lettre à Frédéric II, de janvier 1737).

La morale avant tout : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » ("Épîtres", 1769).

Réflexion pertinente avant l’amour : « On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas. » ("Zaïre", 1732).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Maurice Bellet.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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10 réactions à cet article    


  • Milka Milka 30 mai 12:07

    A propos de Voltaire regarder sur internet les vidéos de Marion Sigaut ...

    Un peu éloignées du discours officiel porté ici à bout de bras par Sylvain  smiley

    • amiaplacidus amiaplacidus 30 mai 19:17

      @FreeDemocracy

      Ce n’est pas vrai, il ne connaît pas tout.
      Cela fait longtemps que je lui demande un article sur « Les mœurs sexuelles de fourmis du Pétaouchnok occidental » et pour l’instant, rien. Mais je ne perds pas espoir.

    • Paul Leleu 30 mai 22:58

      @Milka


      Voltaire était esclavagiste ... comme tous les penseurs « libéraux »... de la bonne racaille... « liberté pour moi et oppression pour les autres »... d’ailleurs, le fondateur des USA, Georges Washington pratiquait la traite humaine... et ça se permet de faire la leçon. 

    • RICAURET 30 mai 23:59

      @Milka

      merci de l écrire cette dame devrait avoir un droit plus grand expression les gens n aiment pas la verite
      cette homme que l on site comme défenseur de la liberté d expression quelle infamie
      comme Montesquieu
      qui a dit comment peut on avoir une âme aussi blanche dans un corps aussi noir
      on perdu avec ces hommes le sens des mots

    • Clocel Clocel 30 mai 12:09
      Z’allez nous faire Sieyès dans la foulée ?

      Tant qu’on est chez les grands « démocrates »...



      • Étirév 30 mai 12:35

        Quelques mots sur la relation de Voltaire avec Émilie du Châtelet qui était son Amie.

        Rappelons d’abord qui était Émilie du Châtelet.

        Elle naquit en 1706 et s’appelait Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil ; elle était fille d’un introducteur des ambassadeurs.

        Sa première instruction fut soignée ; elle apprit le latin, l’anglais, l’italien et toutes les sciences connues à son époque, dont les premières leçons lui furent données par son grand-père, M. de Mézières.

        A 19 ans elle épousa le marquis du Châtelet-Laumont. Elle habitait le château de Cirey, près Chaumont en Champagne. C’est là qu’elle offrit l’hospitalité à Voltaire.

        Ses principaux travaux sont un Mémoire, sur le feu fait pour un concours proposé par l’Académie, un second ouvrage intitulé Institution de Physique, et un troisième qui est sa traduction du latin du célèbre ouvrage de Newton : Principes de la philosophie naturelle, que pour abréger on appelle les Principes.

        Voltaire dit d’elle : « Une femme qui a traduit et éclairé Newton, en un mot un très grand homme. »

        Nul doute que cette femme de génie a exercé sur les hommes de son époque une grande influence. Elle avait une cour de savants qu’elle appelait les Émiliens, et elle se proposait d’écrire ses mémoires qu’elle aurait intitulés Emiliana.

        Mais c’est Voltaire qui subit, sans conteste, le plus profondément l’inspiration de la «  Divine Emilie ». Au château de Cirey, il vivait près d’elle dans l’intimité de la famille. La pièce principale de l’appartement était une longue galerie servant de laboratoire de physique.

        C’est dans cette galerie que travaillait la marquise pendant que Voltaire écrivait, ce qui fait dire à Hénault : « L’un fait des vers, et l’autre des triangles »

        Le soir était consacré à la conversation, et Voltaire, immortalisant le souvenir de ces jours heureux, nous dit :

        Mais je vois venir le soir,

        Du plus haut de son aphélie,

        Notre astronomique Emilie

        Avec un vieux tablier noir,

        Et la main d’encre encore salie ;

        Elle a laissé là son compas

        Et ses calculs et sa lunette...

        Combien cette vie d’un homme d’esprit et d’une femme de génie devait être douce et heureuse ! Quel charme pour l’existence d’un homme que la présence d’une femme qui élève son esprit et réjouit son cœur !

        Emilie du Châtelet était déiste. Elle écrivit un petit mémoire sur les Preuves de l’existence de Dieu.

        C’est par reflet de sa pensée que Voltaire écrivit : Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.

        Cordialement.


        • Furax Furax 30 mai 13:06
          @auteur

          « Jésus, un juif de la populace, un ignorant de la lie du peuple prêchant surtout l’égalité qui flatte tant la canaille » .

          Voltaire :(« Examen important de Milord Bolingbrock »)


          Quelle économie de mots pour exprimer en même temps haine du Christianisme, antisémitisme viscéral et profond mépris du peuple !.

          Éclairée par de telles Lumières , la « laïcité à la française » était bien mal engagée.



          • cassini 30 mai 18:06

            Finalement, Sylvain, à qui la patrie doit-elle être le plus reconnaissante, de Voltaire ou de Serge Dassault ?


            • Jean Roque Jean Roque 30 mai 18:34

               

              Voltaire, un des hommes les plus riches de son temps, a volé le peuple via les fournitures aux armées (entre autres)
               
               
              « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le plus grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. » Voltaire le gogochon

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