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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le Fabuleux destin de Benjamin Button

Le Fabuleux destin de Benjamin Button

Curieux film que cet Etrange histoire de Benjamin Button qui raconte, sur 2h35 mn, le destin d’un homme - « Curieux destin que le mien... » - qui naît à 80 ans, vieillard (et moche comme un pou !), pour rajeunir au fil du temps. Ainsi, de 1918 à nos jours, on suit, à la Nouvelle-Orléans et ailleurs, les tribulations d’une vie à l’envers, et d’un grand amour, le tout étant adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.

La phrase d’accroche de l’affiche française du film, en parlant des deux amoureux du film (Button-Daisy, alias Brad Pitt-Cate Blanchett), précise : « Pour eux, la vie n’a pas le même sens  ». Le jour de la sortie du film (4 février 2009), en me promenant dans Paris (Gare du Nord), je me suis demandé pourquoi l’affichiste avait posé dans un caisson lumineux de cette station de métro l’affiche du film à l’envers (cf. photo principale). Avait-il déjà vu cette romance fantastique et alors, via cet affichage à l’envers ressemblant fort à un clin d’œil cinéphile, s’agissait-il de lui rendre hommage ? Allez savoir ! Ou bien, plus simplement, était-il fatigué par sa tâche répétitive au point de ne plus avoir les yeux en face des trous ? Autre hypothèse, un peu plus tirée par les cheveux : cet affichage à l’envers, n’était-ce pas de la part de la major US qui distribue le film une manière culottée, voire avant-gardiste (on peut toujours rêver !), de « vendre » cette machine filmique retorse narrant l’histoire incroyable d’une vie à l’envers ? Trêve de plaisanterie, tout ça pour dire que cette affiche retournée m’a amusé, et intrigué. Les longues files de spectateurs pour voir ce film, à l’entrée des cinémas parisiens, et ce jusque tard dans la soirée, m’ont également pas mal surpris, au point de m’entendre dire, une demi-heure avant la séance choisie du MK2 Odéon, que c’était complet - ce qui m’a obligé à rentrer « bredouille » et à devoir attendre quelques jours avant de voir, enfin !, ce blockbuster faisant office, semble-t-il, d’obscur objet du désir cinématographique et d’énorme succès au box-office français (plus de 700 000 entrées en 4 jours).

Et puis le film arrive telle une lame de fond qui emporte tout sur son passage. Vu dans une salle archicomble (moult applaudissements à l’issue de la projection), il est vraiment étonnant, non seulement quand on le regarde mais également quand on y repense, à savoir quand le travail du temps fait son petit bonhomme de chemin, afin de laisser le temps au temps. Puissamment émouvant (le lyrisme des sentiments, l’histoire d’un amour impossible, le temps qui passe, la considération pour toutes les tranches d’âge de l’existence), il est aussi une formidable machine théorique, digne d’un Rubik’s Cube, mais à dire vrai, on n’en attendait pas moins de David Fincher, l’un des meilleurs cinéastes hollywoodiens actuels (Se7en, The Game, Panic Room, Zodiac). Son sujet principal, c’est le temps. Lové avec malice et gourmandise dans cet art du mouvement et du « temps scellé » qu’est le septième art, ce ruban filmique, Benjamin Button, glisse avec la force de l’évidence, tel un paquebot, sur l’écran extralarge de cinéma et de nos rêves. C’est un film qui, en revisitant ainsi le temps et surtout en se laissant visiter par lui, via ce qu’il fait disparaître et ce qui lui résistera toujours, est comme hors du temps. Cette fabrique de rêves, en celluloïd ou en numérique, semble sans âge, à l’instar de son héros sans âge, car d’un côté il a des allures de film néoclassique qui s’affiche comme tel (au cours de son visionnage même, il a déjà le profil, fier, d’un grand classique du cinéma hollywoodien), et de l’autre, il est hanté par les préoccupations de notre époque, il est d’ici et maintenant : la peur des ravages du temps, la pression de l’horloge biologique, l’entropie des corps, la recherche de la jeunesse éternelle à coups de Viagra, de greffes (visage vieilli sur un corps d’enfant…), d’injections de botox et de visages lissés façon à-plats high-tech.

Il y a quelque chose d’admirable dans cette fable cinématographique, c’est sa façon imparable de nous prendre par la main, et par la rétine, pour ne plus jamais nous lâcher. Avec une amplitude narrative manifeste, et par moments une maestria visuelle indiscutable (par exemple, au beau milieu du film, la séquence onirique du remorqueur embarqué dans la Seconde Guerre mondiale témoigne d’une force de frappe filmique fascinante, digne du meilleur Spielberg), le film trace son sillon, dans les arcanes du temps et de l’existence, et sait se montrer à la hauteur de son sujet : le temps, ou plutôt le temps suspendu. On entre dans le film à l’aide de la fable d’un horloger (Monsieur Gateau) et d’un carnet de bord (celui de Daisy, très âgée) qui n’est autre qu’un pense-bête ; puis, le corps tatoué du Capitaine, et performeur, Mike, très cartoonesque (cf. son «  Je suis un artiste !  »), est à lire tel un aide-émoire ou un livre ouvert, bulle de BD noyée dans les vapeurs de l’alcool ; l’ascenseur qui défile, via la sublime stase spatio-temporelle de la séquence à Mourmansk (à l’hôtel, en stand by, l’ingénu Button et la classieuse Elizabeth/Tilda Swinton), c’est aussi une affaire de transit, de tempo et timing. La bonne rencontre au bon moment, ce film parle aussi de ça, et de deux ou trois choses encore. Il est tellement ample.


Et tellement habile. Pourtant, ce film n’est pas exempt de défauts. Toutes les séquences ne se valent pas. Il y a par moments un côté Amélie Poulain qui le plombe un peu. Je n’ai rien contre la scène de l’accident de la voiture (cette comptine sur le hasard et le destin renvoie immanquablement aux astuces et autres ficelles scénaristiques de Jeunet), c’est par contre la fin, à rallonge, et quelque peu sursignifiante, qui me gêne : eh oui, pourquoi ne pas avoir fini le film par un fondu au noir lorsque – scène magnifique – le bébé Button meurt dans les bras de sa bien-aimée ? Ici, Fincher rallonge un peu trop la sauce avec les portraits des divers protagonistes nous rappelant l’utilité de chacun (untelle est faite pour être mère, une autre pour danser, etc.) et le plan insistant de l’horloge originelle, cerise sur le… Gateau ?, finissant sous l’eau de l’ouragan Katrina. Mais, au-delà de ces quelques « scories », L’Etrange histoire de Benjamin Button est un tel tsunami émotionnel. Bien entendu, certains tireront à boulets rouges sur ce paquebot filmique au charme rétro, qui ne cesse de faire penser à Titanic, parce que trop fleur bleue, trop romanesque, trop classique, trop hollywoodien, trop carton-pâte, et patati et patata. Mais, je pense qu’ils auront tort. L’accuser d’être stéréotypé, ou bardé de chromos Ricoré et de cartes postales à l’eau de rose, c’est passer à côté de ce film postmoderne qui, dans sa façon de revisiter le temps, vient également croiser, fasciné, toute la fabrique d’images hollywoodienne : c’est dans son processus même que de renvoyer à des lieux communs, il avance tel un rêve, et s’amuse à rêver le cinéma hollywoodien d’antan : Brad Pitt est par moments - en Dean, en Brando, en James Bond, en Redford - un cliché ambulant, c’est fait exprès ; Cate Blanchett, de par sa beauté d’Epinal, renvoie à l’imagerie automnale de Douglas Sirk et aux musicals hollywoodiens des années 50, c’est fait exprès. Elle n’est qu’une image, lorsqu’à 23 ans, elle danse le temps d’une nuit au bord du lac Pontchartrain devant les yeux d’enfant émerveillé de Button/Pitt ? C’est fait exprès. On pense alors, très ému, à Il était une fois en Amérique de l’ami Leone, lorsque le petit Noodles regarde en douce son amoureuse, Deborah, faire quelques pas de danse académiques dans un nuage d’albâtre, à la fois si proche et si lointaine. Désespérément lointaine. Séquence émotion.

Bref, L’Etrange histoire de Benjamin Button, c’est un film qui se fiche des cyniques et il a bien raison. Plutôt que les cyniques, moi, je préfère, et de très loin, les sentimentaux, les rêveurs, les doux dingues ou encore les « faiseurs de feu » que sont les artistes de talent. Et, assurément, David Fincher en est un. Ce film, c’est du 5 sur 5 pour moi, parce qu’il est, par moments, visité par la grâce. Dernière chose, James Cameron ne s’est jamais vraiment remis de son néoclassique Titanic (pas grand-chose de lui à se mettre sous la dent depuis 1998 !), heureusement, concernant Fincher, et « malgré » son néoclassique Benjamin Button, il semble bien parti pour enchaîner rapidement sur d’autres projets filmiques ambitieux (Heavy Metal, Black Hole, The Killer, Chef, Torso). Tant mieux !  

 

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Le Fabuleux destin de Benjamin Button Le Fabuleux destin de Benjamin Button

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12 réactions à cet article    


  • easy easy 21 février 2009 12:57

    Et bien !

    Voilà quelqu’un qui a quelque chose à dire sur un film.

    Non seulement tu as quelque chose à dire mais il est clair que si on t’en laissait le temps, tu serais capable d’en dire dix fois plus.

    Dire quelque chose d’un film, d’une histoire (vraie ou fiction) c’est ,au fond, être capable de voir des liens et de les mettre en évidence et en perspective.
    Voir du lien, créer du lien, mettre en relation, c’est un talent ou un don qui n’est pas donné à tout le monde.

    Je ne sais si je dois te féliciter pour ce don mais bon, voilà quoi, je suis heureux de ta démonstration.


    • easy easy 21 février 2009 13:07

      Pour ma part, je n’ai pas trop envie de surenchérir sur ton excellent travail.
      Alors de manière disons plus technique, je vois beaucoup des dimensions du romantisme dans ce film. Et cela en raison des questions de l’infini et de l’impossible qui en sont les sous-jacents et qui sont constamment discutés.

      Il est possible de voir dans cette oeuvre comme une tentative de démontrer que le romantisme est impossible. Il existe en nous, il est concevable et caressable, il pourrait même être porteur et motivant mais il ne serait pas pratiquable, pas réaliste. La raison devant l’emporter sur lui.


      • Charles Bwele Charles Bwele 21 février 2009 16:17

        @ L’auteur Vincent Delaury,

        Critique élogieuse joliment bien formulée. Presque un art  smiley que j’adore lire dans vos pages AV.

        J’ai également été impressionné, ou plutôt submergé par ce film. Pas seulement par l’histoire et le scénario qui m’ont transporté puis emporté. J’ai bcp apprécié ces qq plans ultra-esthétiques qui font percevoir certaines époques notamment celui où Benjamin-Daisy sont dans leur voilier, une fusée Apollo décollant de l’horizon.
        J’avais la larmette à l’oeil qd Benjamin rentre à la maison avec Daisy, appelle sa mère adoptive Queenie, et le téléspectateur comprenant d’emblée que celle-ci n’est plus de ce monde. Et enfin toute l’allégorie sur la Nouvelle-Orléans et le cyclone Katrina : l’orage, l’inondation, l’hôpital qui doit évacuer ses malades...

        Bref, un film extrêmement bien foutu, à mes yeux.

        Cordialement, en espérant vous relire bientôt. smiley


        • Nina Hagen Nina Hagen 21 février 2009 18:13

          Merci, Vincent.. cet article me donne envie smiley
          Plus de 2h30 de film, il y aura, évidemment, quelques scènes à "critiquer".. mais si elles sont, elles aussi, touchées par la grâce qui semble se dégager du film... elles en feront tout simplement partie. La perfection n’existant pas.. Et vive les doux dingues, les rêveurs et les sentimentaux ! Etre capable de continuer à s’émouvoir est si doux smiley


          • homosapiens homosapiens 21 février 2009 21:24

            effectivement, trés belle analyse.
            J’ai vu le film, j’ai été emporté et même verser une larme, pris par l"émotion.
            L’idée du film est orginale, bien montée, le jeu des acteurs est remarquable.
            On se laisse envouter.
            Allez le voir, celui là il vaut le coup.


            • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 février 2009 02:13

              Merci pour vos commentaires.


              • cathy30 cathy30 22 février 2009 11:03

                Vincent
                ils sont fout de ne pas vous laisser une place de choix dans les salles de ciné, que ce soit la major US, Fincher, ou l’Odéon, après l’envolée lyrique que vous faîtes de ce film, parce que quand vous aimez, alors rien ne vous retient. Bon et bien il ne me reste plus qu’à aller le voir, parce que je n’aurais aucune excuse, dans le Gard il n’y a pas la foule parisienne.
                Merci pour vos critiques de film, toujours excellentes.


                • dom y loulou dom 22 février 2009 11:04

                  eh oui... le ciné qui raconte de belle histoires qui nous ramènent à la lobotomie des sentiments entendus et des modèles aussi serinés les uns que les autres, distribués par une boîte à vocation propagandiste, des films si prenants les tripes, à coups de grand orchestre et de violons en cascade... l’amour impossible nous fait tant rêver, ahh et ohh, parce qu’il nous ramène tous à des souvenirs de tortures x ou y puisque chacun souffre de la guerre menée à l’amour en ce monde... 

                  tandis qu’on les vit par procuration, que la société est vidée de toute substance sociétale et que pour l’instant de quelques heures on oublie à quel point on nous pourrit la vie ces dernières années.

                  On nous enlèverait le ciné voilà qu’on casserait tout parce qu’alors nous serions obligés de nous rendre compte quelle vie de merde, quel esclavage a été organisé pour nous.

                  L’ère des paravents informatifs et des faux miroirs sur l’aom ou la foule préfère les rumeurs, érigées en mémoires sensibles par des financiers qui aiment se comparer aux bâtisseurs de cathédrales, mais qui remplissent le monde de gargouilles et de visions d’horreur, à sa propre vérité.

                  C’est bien un film sur mille qui ne soit pas une atrocité ou de la vile propagande. ces "beaux films" justifient les mille autres barbares.


                  les Bilderberg... signifie : la montagne d’images. Et on nous enterre dessous.


                  • moun 22 février 2009 18:18

                     smiley attendre la mort pour lâcher prise ...
                    accepter sans se rebeller le beau cadeau de dieu, celui de l’existence ...
                    accepter de souffrir en amour .., on ne peut pas tout avoir, vivre est déjà tellement ...
                    tellement navrant quand on voit des films pareil !!!
                    un film qui nous endort encore et encore, d’ailleurs la preuve en est, son succès. Les gens se réveillent souvent trop tard, voir pas du tout, et c’est ce que veulent tous les manipulateurs, histoire de nous enfler avec notre consentement.
                    Non, vraiment, je crois que maintenant, je n’irais voir que les navets !


                  • Atlantis Atlantis 22 février 2009 11:53

                    C’est bien un film de parigots ça ...
                    Du travail sur les maquillages, mais finalement c’est tout. Aucune place laissée aux acteurs pour s’exprimer. Aucune interaction réelle entre eux, aucune magie. Quand j’entend dire que Pitt joue super dedans ça me fait hurler face à rencontre avec joe black par exemple.
                    Pourtant il y avait moyen de faire de l’émotion, de faire réfléchir au sens de la vie. D’explorer les forces et faiblesses de l’humain face à des situations sortant de l’ordinaire douillet.
                    Un film très moyen donc. Heureusement qu’il est long, on en a pour son argent de temps de divertissement.


                    • gogia 22 février 2009 18:04

                      Tout a fait d’accord, et encore plus. NULISSIME, creux, vide, asceptisant, soporifique, et j’en passe. Ce film pour rien, alors que je suis sur que beaucoup auraient à s’exprimer, mais les portes du milieu leurs sont fermées, affligeants, à l’image de nos vies de civilisés évoluées.


                    • Pierrot Pierrot 22 février 2009 13:34

                      à @ l’auteur,

                      Film excellent construit sur un scénario original et novateur qui nous change des paresses des scénarii "un couple, une maîtresse, un amant ...".

                      De plus les acteurs sont excellents.

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