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Le Malheur de Job : une « petite forme » pour un grand moment de théâtre

Jean Lambert-Wild révolutionne décidément régulièrement nos idées sur le théâtre, paradoxalement en nous plongeant sans crier gare dans ses racines. C’est encore le cas avec son dernier spectacle, Le Malheur de Job, une création collective saisissante - exactement, un « Enfouissement sous quelques extraits du Livre de Job pour voix, jongle, musique, SMS et nuée de sacs en plastique » dans laquelle le slammeur Dgiz scande en musique l’essence même de la poésie du premier révolté de l’Histoire : le Job de la Bible, cet homme frappé par toutes les plaies qui se met debout et proteste.

Tout commence quand, débarquant du coin de la rue dans des vêtements quotidiens, Dgiz s’avance sur la scène pour narrer la tragédie du personnage biblique à qui son créateur a tout retiré sauf la vie. Devenant subitement clown triste dans cette introduction chargée d’humour, le slammeur trouve une belle occasion de brocarder l’actualité sociale et politique avec autant d’à-propos que de finesse. Dans ce rôle d’amuseur auquel le public se laisse prendre, il offre une plongée en douceur dans l’univers de celui qu’il incarne par la suite avec une puissance rare.

Quand le clown disparaît, c’est Job qui prend la parole. Et pas n’importe laquelle. Dgiz a en effet coécrit son texte avec Frédéric Révérend, lequel l’a au préalable traduit depuis l’hébreu. Ensemble, ils ont œuvré à en dégager le sens dans l’aujourd’hui qui est le nôtre, tout en lui conservant sa marque d’éternité. La solitude douloureuse de Job, pauvre et malade ; sa colère légitime face aux injustices frappant les humains ; son désespoir et les comptes qu’il exige de recevoir de la part d’un Créateur muet résonnent comme autant de griefs et de cris de souffrance qui sont les nôtres. Ceux des victimes de guerre, des victimes du dérèglement climatique, des épidémies qui frappent. Ils sont ceux des sans-abris, ceux des sans-papiers, ceux des esseulés, des laissés-pour-compte.

Mais loin d’incarner une liste des réclamations du monde, cette parole est aussi résistance. Parole poétique, elle est résistance au langage formaté : la langue de Dgiz est sublime tout autant qu’abordable - il sait jouer de tous les registres et navigue de figures soutenues en interpellations familières avec aisance. Elle est résistance par la grâce de sa voix, la force de sa présence et sa précision scénique, insurgées contre l’apathie, qui donnent corps à ses mots-chair et vous bouleversent dans une violence nécessaire, mais jamais agressive. Elle est résistance en tant que parole venue du fond des âges interroger notre temps.

Accompagnée par les compositions électroniques de Jean-Luc Therminarias, qui la ponctue, la précède, la souligne, la talonne, la scansion de Dgiz s’élève dans une obscurité que vient soudain illuminer un tableau des plus étranges.

Derrière un voile ineffable et sous un ciel divinement bleu, un homme surgit telle une figure de glaise. Mais ce n’est pas la terre qui le porte et lui donne cette forme de champignon atomique ou de belle fleur géante presque inquiétante. Ce sont des nuées de sacs en plastique couleur layette - une manière d’adoucir la vision de ce qui pollue notre terre et notre quotidien ? - avec lesquels il jongle et se débat, qu’il manipule comme autant d’épisodes dérisoires d’une vie avant de s’envoler littéralement, fétu projeté cette fois dans des cieux assombris par l’orage. On interprétera cette image dantesque comme une allégorie de la fragilité de l’existence, pour les uns ; comme une ultime libération pour les autres ; un saut de l’ange vers le vide ou vers la plénitude.

La beauté du geste des jongleurs (tour à tour Martin Schwietzke et Jérôme Thomas) se pose quoi qu’il en soit, par sa douceur et son évanescence, en contrepoint du texte. Or, l’on n’est pas sommé de choisir entre le bonheur de l’oreille et celui de l’œil : se laisser porter de l’un à l’autre, c’est accepter le théâtre comme le dernier lieu où opère la magie sensorielle totale, le dernier lieu d’où l’on ressort grandi. Et moins seul, aussi. Parce qu’entre-temps on aura été sollicité par SMS. Mais chut, surprise.

Durée du spectacle : 1 heure. Tous publics à partir de 11 ans.
Le Malheur de Job : tous les soirs à la MC93 à Bobigny à 20 h 30 jusqu’au samedi 22 avril (relâche jeudi). En tournée ensuite : à l’espace Jean Legendre à Compiègne le jeudi 3 avril ; au théâtre de l’Agora à Evry les jeudi 10 et vendredi 11 avril ; au théâtre de Chelles le mardi 15 avril ; à la halle aux Grains à Blois les mardi et mercredi 29 et 30 avril ; à Annecy le 20 mai. Reprises prévues sur la saison prochaine au Havre, à Belfort...

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Le Malheur de Job : une « petite forme » pour un grand moment de théâtre

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1 réactions à cet article    


  • Guigui 30 mars 2008 11:01

    J’essaierai d’aller le voir à Evry alors, ça m’a donné envie.

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