• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le miracle de la langue

Le miracle de la langue

 

Les mots pour remplacer les coups.

 

Aux tous premiers temps d'une humanité tout juste naissante, ils étaient deux dans cette caverne. Ils ne s'appelaient pas Adam ou Ève ; il ne faut pas croire aux balivernes ! Ils n'avaient pas encore de noms, vivaient dans des conditions très difficiles car chaque instant était pour eux une lutte pour la survie. L'homme était rude, violent par nécessité ou facilité, toujours aux aguets et souvent prompt à frapper sa femme pour obtenir d'elle ce qu'il désirait sans partage.

La femme supportait, vaille que vaille, ce curieux traitement, se soumettant à la force, se contentant des maigres avantages que lui apportait la protection de ce farouche guerrier et désastreux compagnon. C'est du moins ainsi qu'il faut comprendre cette étonnante union. L'amour peut-il naître sous les coups ? Il ne nous appartient pas de juger ce que nous ne pouvons comprendre.

Toujours est-il que la femme subissait courageusement les étreintes rapides, brutales, sauvages de celui qui partageait sa couche. C'est ainsi qu'elle sentit une transformation dans son corps, une présence discrète, un souffle de vie qui n'était pas le sien. Pour fruste qu'elle pût être, cette femme avait pris conscience du miracle de l'existence ; elle savait qu'elle portait une vie et voulait à tout prix préserver ce don de la nature.

Mais comment faire pour échapper aux coups que son tyran ne manquait pas de lui donner en rentrant de la chasse ? Son tourmenteur transcendait ses peurs en portant la main sur celle qui l'attendait dans le secret de la caverne. Cette marque de faiblesse lui permettait de se montrer courageux face aux fauves et aux menaces de la chasse. Ne lui jetons pas la pierre : les temps étaient impitoyables alors …

La femme, dans sa maternité naissante, avait compris qu'il fallait que cesse l'avalanche de coups qu'elle recevait chaque soir pour finir par céder à l'appétit de celui qui exigeait d'elle ce coït dont elle ne percevait pas encore le sens. Elle entendait son homme, alors émettre de drôles de bruits quand il prenait plaisir à se vider en elle. Elle se dit qu'il y avait là, matière à une expression plus élaborée, moins bestiale.

Elle s'entraîna seule à maîtriser ces bruits, à les moduler, à les rendre plus doux et plus précis. Dans sa solitude durant les longues parties de chasse de son partenaire, elle composa, petit à petit, une suite de modulations auxquelles elle attribua un sens. La femme qui portait la vie, engendra la parole.

Elle comprit alors que les mots avaient un curieux pouvoir : ils arrêtaient la main de celui qui devenait enfin son partenaire, l'intriguaient, lui donnaient une attitude plus douce, plus humaine. Le chasseur cherchait à comprendre, se concentrait sur ces curieux sons qui émanaient de sa compagne. Il essayait de l'imiter ; bien vite, il apprit à reproduire ces quelques mots qui prirent sens pour eux deux.

L'homme devint alors tendre et caressant. Il cessa de frapper et à chaque fois qu'il rentrait, il tentait d'expliquer sa journée de chasse avec quelques sons qui décrivaient un animal, une sensation, un paysage. Tous deux, dans le secret de la caverne étaient en train de créer la première langue : une langue sommaire, une langue sans grammaire mais une langue qui allait donner la vie et la transmettre …

Quand l'enfant fut né, les deux se mirent en demeure de lui offrir ce mystère. L'enfant apprit vite ; il aima ce dialogue, il montra des qualités créatives incroyables. Quand il eut l'âge de marcher, il voulait nommer toutes les choses qu'il croisait. Ses parents durent faire beaucoup d'efforts de mémorisation pour suivre cet enfant qui parlait.

La vie continua son cycle. D'autres humains imitèrent cette famille. La vie sociale put voir le jour. Les mots avaient pris la place des conflits. Bientôt il se trouva des individus capables de raconter des histoires : les mots s'assemblaient, ils prenaient tournure et sens, ils vivaient leur propre existence. La langue cessa simplement de nommer les choses ; elle exprima des notions plus complexes, plus secrètes, plus intimes. Elle permit de vivre en société et de s'inventer une légende.

Les langues se répandirent de par le monde, elles se multiplièrent, se diversifièrent, s'enrichirent de mille et une nuances. Elles portaient des mythes, des croyances, des rêves. Elles permettaient de s'aimer ou de s'aider. Elles assuraient un lien merveilleux pour vivre ensemble. Puis un jour, une fois encore, une langue voulut s'étendre sur le monde entier, devenir la seule, l'unique. Mais cette fois, le piège semblait fonctionner.

La langue impérialiste s'imposa par l'économie et la force. Elle voulut se simplifier, se raccourcir pour revenir à l'essentiel, du moins le croyait-on : manger, acheter, vendre, produire. Elle envahit les esprits, les journaux, les bouches des gens importants. Elle imposa sa présence dans toutes les réunions, les congrès, les foires internationales, les marchés.

Les humains en firent le véhicule de toutes leurs bassesses, leurs mesquineries, leurs désirs de puissance et de domination. Les poètes et les conteurs n'eurent plus leur place. Cette langue devint celle des banquiers et des commerçants, des producteurs et des gens de pouvoir. Bien vite, faute de diversité, faute de beauté, ce fut le retour de la barbarie et les femmes cessèrent alors de donner la vie.

C'est alors que quelques personnes se dressèrent contre cette insidieuse invasion. De-ci, de-là, des gens se mirent, une fois encore, à raconter des histoires dans toutes les langues du monde. Chacun empruntant à son voisin les plus belles légendes de sa contrée. Même dans le pays de la langue invasive, on se reprit à dire les épopées de la grande civilisation amérindienne, dans les langues de ceux qui avaient subi la domination des Yankees.

C'est la multiplication des langues qui favorise l'harmonie et la diversité. Les humains redevinrent fiers de leurs cultures, de leurs traditions et cessèrent de singer le grossier modèle venu d'au-delà des portes de l'enfer. Les enfants naquirent à nouveau et grandirent désormais avec des comptines d'antan, des mythes fondateurs et des contes du terroir. Walt Disney ferma ses portes et le monde retrouva ses valeurs ancestrales, il redevint solidaire, charitable et paisible. Le système capitaliste en mourant sauva l'humanité d'une mort presque certaine.

Lexicalement vôtre.


Moyenne des avis sur cet article :  4.2/5   (10 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • juluch juluch 15 décembre 2021 21:42

    La langue=les livres= la connaissance=la divulgation !



    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 16 décembre 2021 09:42

      Voilà un texte que nous ne pouvons qu’approuver. A LUCY (lumière) notre ancêtre à tous...


      • C'est Nabum C’est Nabum 16 décembre 2021 12:49

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        Je l’espère bien !


      • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 16 décembre 2021 10:04

        Je ne crois pas que le couple humain était plus désavantageux pour la femme que ne le sont les autres couples dans la nature.

         

        Pour moi le langage est un chant évolué, lui-même un cri maitrisé.

         

        Il y a les mots qui guérissent, les mots qui polluent et les mots qui tuent. On connait tous des « langues de vipères ».

         

        Le mantra « Je suis majeur et vacciné  » fait bien plus de dégâts qu’il n’y parait.

         

        « Le langage politique a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance » George Orwell

         

         « La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. » Aldous Huxley


        • C'est Nabum C’est Nabum 16 décembre 2021 12:50

          @Francis, agnotologue

          Je ne fais que raconter des histoires


        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 16 décembre 2021 10:05

          La forge est d’essence féminine.

          Elle est un creuset où s’enfantent des matières qui prennent forme durablement. dans le secret d’une alchimie, qui naissent en son sein brûlant.

          La forge est une chambre close, où dans une pénombre crevée par l’illumination grondante du feu qui projette des ombres dansantes sur le murs sombres drapés de fer bleu, de tentures ocres de patine et de rideaux de poussière noire se déroule la scène rituelle et intime de l’alliance de l’outil et du métal, dans le halètement profond du soufflet et le rythme précipité du martèlement de l’enclume.

          L’enclume est la couche sur laquelle se pratiquent ces noces brûlantes et ou se créent des signes nouveaux, une beauté, un devenir. L’écho cristallin de l’enclume répondant à la cadence du marteau répondant à la cadence du marteau bat la mesure d’un cri de joie, de plaisir, comme le cri répété de jouissance. Car l’enclume ne gémit ni ne se plaint, elle chante. L’outils qui la touche plaque ses accords parfaits sur sa peau de métal luisante aux reflets dorés du feu. Le profane, s’en tenant à l’apparence, comme une enfant craintif et fasciné sur la pas d’une porte entrebaillée, pourrait y voir le déchainement d’une force brutale, une agitation frénétique là où il n’y a qu’une action mesurée,

          réflechie dans une ardeur controlée et attentive et où il entre autant d’habilité, de

          de savoir faire, que de souplesse et de caresse appuyée, qui respecte le fer qu’elle modèle, qui entend sa réponse et cherche l’union plutôt que d’imposer sa domination.

          L’enclume et le marteau scellent leur alliance dans un acte sensuel d’accord d’amour et de non-violence. 

          • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 16 décembre 2021 10:10

            d’EVE à IVAKA, La guerre du feu. 

            Au Paléolithique, la tribu des Oulhamr connaît l’usage du feu et sait le conserver mais ne sait pas le produire. Les membres de la tribu des Wagabou envahissent le territoire des Oulhamr et une bataille éclate. Les Wagabou sont représentés comme des sauvages proches de l’animalité, couverts de poils, dont rien n’indique qu’ils maîtrisent un outillage avancé ou le feu, et dont la langue est à l’évidence très rudimentaire. Malgré tout, ce sont eux qui gagnent grâce à l’avantage du nombre, leur force brutale et leurs ruses stratégiques. Une poignée d’Oulhamr réussissent à s’enfuir, en laissant en chemin les blessés. Le gardien du foyer s’enfuit lui aussi avec un peu du feu (le reste a été volé par les Wagabou), mais après avoir retrouvé les survivants de la tribu, le peu de braise incandescente finit par s’éteindre. Sans feu, les voilà condamnés à mourir de froid et de faim. Les Oulhamr décident d’envoyer trois de leurs plus braves chasseurs à la recherche du feu : Naoh (Everett McGill), Amoukar (Ron Perlman) et Gaw (Nameer El-Kadi). Au cours de leur voyage, ils rencontreront plusieurs espèces de bêtes sauvages, dont des tigres à dents de sabre, ainsi que d’autres espèces primitives d’êtres humains.

            Les trois Oulhamr entrent d’abord dans le territoire des Kzamm, une tribu qui ne dédaigne pas de capturer des membres de la tribu des Ivaka pour les manger et dont la présence leur est révélée par le feu autour duquel elle se rassemble. Naoh réussit à le leur voler, mais il est blessé en se battant contre deux d’entre eux. Il rejoint Gaw et Amoukar. Une jeune femme appelée Ika (Rae Dawn Chong), une prisonnière Ivaka qui s’est enfuie avec Naoh, les rejoint, cherchant leur protection.

            Chemin faisant, Ika se rend compte qu’elle est près de chez elle. Elle essaie de persuader les trois Oulhamr de l’accompagner, mais l’absence d’une langue commune ou une méfiance instinctive les poussent à poursuivre sur le chemin du retour auprès des leurs. Quand Ika les quitte le matin suivant, Naoh se sent très troublé car il ne peut s’empêcher de penser à elle. Il revient en arrière, suivi de Gaw et d’Amoukar malgré leur réticence. Naoh quitte les autres pour aller en éclaireur dans le village mais est capturé par les Ivaka.

            Au début, on lui fait subir des brimades et plusieurs formes d’humiliation, mais finalement les Ivaka l’acceptent et lui montrent leurs techniques. Leur tribu est la plus avancée qui nous soit montrée. Ils sont arrivés à l’étape de l’art (peinture sur le corps, cabanes, ornements, poterie primitive) et ce qui est plus important, ils maîtrisent la production du feu. Quand on apprend à Naoh comment l’allumer, il se sent transporté de joie ; sa vie est changée pour toujours.


            • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 16 décembre 2021 10:11

              Lire : d’EVE à IKA...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité