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Le passage

Une vie est la représentation chronologique du passage d’une période consciente à une autre sur laquelle l’humain colle la nébuleuse de quelques croyances inconscientes, la vie après la mort et autres craintes abyssales. Une vie passée à monter le même mur, à tailler la même pierre, à lustrer les mêmes joints et à manger le même morceau de pain, tout en songeant à repousser la limite des horizons pour atteindre on ne sait quel paradis exogène. De temps en temps, un mot, un geste, venant interférer dans le fil des habitudes, l’histoire barbouille la conscience avec les couleurs d’une autre vie. En inversant l’ordre des perceptions le monde bouge le décor et un simple fait du hasard suffit à rendre inéluctable cette partie oubliée de soi qui, parfois, rend votre silence malheureux.

Dans la vie comme dans la mort, en amour ou en amitié, malgré nos efforts, il est toujours difficile d’être à la hauteur des attentes. Vivre, aimer, mourir, sont la trame d’un acte d’héroïsme dont on ne mesure pas toujours la portée.

Pour le narrateur volontairement anonyme de ce roman, toubib dans un quartier populaire de Lyon, le retour de Palabaud d’un long séjour en Polynésie, pour mourir en pays natal d’une cirrhose pigmentaire est l’occasion d’un flashback où la réalité montre un visage sans make up. Ou quand l’amitié et la mort « s’alourdissent délicieusement d’une richesse inestimable… ». Avec (obsédante) la pensée de ne pas avoir compris l’essence des choses palpées au terme de cet unique voyage qu’on appelle le passage terrestre, ce livre parle de la vie et de la mort comme on aimerait les aborder, hors concepts, hors normes. Hors mièvreries.

Ne nous y trompons pas, cependant. Même si misère, souffrance et mort font quotidiennement la cour au narrateur, ce serait une erreur que de réduire ce roman puissant et noble à ces seules facettes. Prenons Victor, le cuistot marseillais de l’hôtel des mers-du-sud, tenu par Palabaud. Un passé réduit à sa plus simple expression : motus et bouche cousue. On ne sait rien de lui, tout comme on ignore la façon dont il a atterri là, dans cette cuisine où il règne en maître absolu. Une chose est sûre cependant : Victor aime le faisandé et déteste les réfrigérateurs. N’allez pas, pour des raisons d’hygiène ou de modernité lui en suggérer un, il rendrait son tablier et ce serait la mort d’une affaire florissante. La viande qui boucane. Les tortues qui pourrissent encore vivantes et qu’il est obligé d’achever pour tenter d’en tirer quelque chose. « Faire revenir », lâche-t-il, laconique, quand on lui demande ce qu’il fait mijoter dans ses gamelles. Un repas délicieux dont le touriste s’en souviendra longtemps, y compris quelques-uns au tube digestif délicat.

A ne pas manquer non plus l’épisode singulier sur Alain Gerbault, le célèbre écrivain-aventurier, l’amoureux infatigable et parfois fatigant d’une Polynésie qui ne comprenait pas dans sa simplicité la fougue impétueuse de ce nouvel amoureux.

Le roman se ferme sur le professeur Joberton de Belleville, médecin légiste, attentivement observé par une « blanche cohorte » pratiquant sur Palabaud une autopsie afin de tirer des informations sur la cirrhose pigmentaire par pur « intérêt scientifique ».

« Le passage » de Jean Reverzy fut publié pour la première fois en 1954. Trente cinq ans plus loin, il porte toujours en lui ce balancement océanique qui donne à la vie ce goût de sel sans lequel le rêve ne connaîtrait jamais son point culminant. Il est ce murmure constant qui va, écoute, cherche et doute jusqu’au bout de la route. Il est cette lueur étrange dont le rêve compte les nuits blanches.
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2 réactions à cet article    


  • anwe 18 avril 2009 15:44

    Quelle bonne idée de sortir des limbes cet excellent écrivain...


    • b.mode b.mode 18 avril 2009 16:11

      Beau texte

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