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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le petit monde de Fred Vargas

Le petit monde de Fred Vargas

« L’amplitude de l’outil électronique nous ouvre des horizons neufs, générateurs d’anxiété. » (Fred Vargas).

Dans son essai un peu particulier "Critique de l’anxiété pure" (éd. Viviane Hamy) publié en juin 2003 et dédié à sa sœur jumelle Jo Vargas, la romancière Fred Vargas évoquait entre autres le sexisme des dictionnaires des synonymes trouvés sur Internet, source d’anxiété supplémentaire.

Elle constatait en demandant un synonyme du mot "masculin", qu’elle avait obtenue : « mâle, homme, géniteur, reproducteur, garçon, viril, vigoureux, fort, énergique, courageux, ferme, hardi et noble ». Elle en profitait pour commenter : « Constatez la richesse du champ sémantique, sa puissance, sa fougue. ». Pour comparer, elle avait essayé avec "féminin", et elle n’avait obtenu qu’un seul mot : « femelle ». Commentaire : « Observez la retenue, la sobriété. ». Et de s’agacer : « D’où l’on déduit que "femelle" n’est ni génitrice ni reproductrice ni courageuse ni hardie, mais faible, lâche, pusillanime et mesquine. ».

Elle oubliait de préciser qu’un dictionnaire des synonymes, il livrait aussi des mots pour comprendre les mots des autres, des auteurs, et que culturellement, beaucoup d’auteurs avaient dû écrire dans le contexte d’époques évidemment sexistes. Ces dictionnaires électroniques ne font que retranscrire le sexisme de ces époques-là.

Fred Vargas a aussi regardé à "homme" et son "approche large" : « homme = humain, hominidé, créature, personne, humanité, prochain, semblable, autrui ». Alors que : « femme = dame, épouse, mère, sœur, demoiselle, fille, matrone, ménagère, sirène, nymphe, muse, madone ». Commentaire : « Le champ est vaste, mais un tantinet divergent. D’où l’on comprend que l’homme n’est en aucun cas synonyme d’époux, père, frère, damoiseau, fils, homme de ménage. De même que la femme n’est en aucune manière un humain, ni un hominidé, pas du tout, c’est carrément autre chose, mais ce n’est pas non plus une créature, ni même une personne, une prochaine, une semblable, ou une autrui. ». C’est vrai que cette différence est très marquante, mais là aussi, elle oubliait de rappeler les deux sens au nom "homme", celui de "contraire" de "femme" (contraire au sens sexuel), et celui très différent d’être humain qui rend ainsi l’expression "droits de l’homme" équivoque voire polémique que des pays étrangers francophones ont rapidement remplacée par "droits humains".

C’était une « parenthèse divertissante » dans un traité de Fred Vargas qui fête son 65e anniversaire ce mardi 7 juin 2022. C’est toujours par ce genre de diversion que les romanciers insufflent au fil de leurs histoires quelques commentaires sur l’évolution du monde, et comme Michel Houellebecq, Fred Vargas ne s’en est jamais privée au fil de ses désormais nombreux romans policiers dont se délectent des millions de lecteurs. Depuis plus de trente ans ("L’Homme aux cercles bleus" est sorti en 1991), elle biberonne en effet ses lecteurs de ses œuvres et je dois dire que j’attends toujours le prochain numéro. Son dernier roman policier est sorti le 10 mai 2017, "Quand sort la recluse" et plonge le lecteur dans une extraordinaire intrigue où l’on peut lire : « Les êtres emplis d’une si haute idée d’eux-mêmes n’ont jamais envisagé de chuter un jour. Quand cela se produit, ces êtres se vident, effarés, impréparés, leur substance s’évapore dans la stupeur de l’échec. Pas de milieu, pas de nuance, pas d’anticipation. Ainsi sont-ils. ».

Elle a la plume facile, elle est capable de pondre le premier jet d’un roman en trois semaines, mais après cela, elle met beaucoup de temps à la relecture, à la précision, à la rigueur, au choix du mot exact. Les finitions sont des opérations essentielles chez elle.

Il faut dire que Fred Vargas a un atout, c’est qu’elle est à l’origine "archéozoologue" au CNRS, c’est-à-dire une scientifique qui étudie l’histoire des relations naturelles et culturelles entre l’homme et l’animal. Sa thèse en histoire médiévale porte sur l’archéozoologie de la Charité-sur-Loire médiévale soutenue à la Sorbonne en 1983 et elle a participé notamment aux fouilles archéologiques rue de Lutèce à Paris et à La Charité-sur-Loire, ce qui a nourri un ou deux de ses romans. De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, elle a pris le même pseudonyme que sa sœur jumelle Joëlle, peintre, en l’honneur de l’actrice Ava Gardner qui jouait le rôle de Maria Vargas dans "La Comtesse aux pieds nus" aux côtés de Humphrey Bogart (film de Joseph L. Mankiewicz, sorti le 29 septembre 1954) : « Ma jumelle, faut-il le dire, est une anarchiste utopiste non interventionniste sur laquelle la puissance des faits et l’âpreté de la réalité n’ont strictement aucune prise. ».

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J’ai toujours pensé que les romans policiers, qui relève d’un genre généralement très populaire (il y a un crime, on recherche son auteur à partir d’indices), est un moyen simple pour des lecteurs non scientifiques d’adopter une démarche scientifique et logique. Certes, les romans peuvent parfois être guidés par l’écrivain avec des hasards invraisemblables (deus ex machina), mais malgré tout, chaque détail compte, tout est exploité comme matériau de base et le lecteur attentif pourra voir venir les explications. Quand le romancier est en même temps un scientifique, c’est encore mieux car la démarche scientifique est alors intrinsèque à l’écriture.

Ainsi, son livre "Ceux qui vont mourir te saluent" (1994), au titre évocateur de latin, qui se passe dans la Rome moderne laisse la parole à l’archéologue, ou encore son autre roman, "Un peu plus loin sur la droite" (1996), qui commence avec comme seul indice une crotte de chien, montre que l’archéozoologue est toujours présente sous la peau de la romancière. Dans le film "Jurassic Park" de Steven Spielberg (sorti le 11 juin 1993), la crotte aussi joue un rôle pour savoir si une bestiole préhistorique malade (une tricératops) a mangé ou pas une baie empoisonnée.

Au-delà de cet aspect scientifique qui donne une forte valeur ajoutée à ses romans, Fred Vargas a créé un petit univers humain savoureux. Au début, même, deux univers, celui des "Trois Évangélistes" et, plus durable, celui du (fameux) commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, qui est bien dans la lignée du Lieutenant Columbo, à l’esprit rêveur et désordonné mais qui, l’air de rien, fait marcher son excellente mécanique intellectuelle. Aucune méthode a priori pour faire ses investigations, mais des intuitions géniales qui le conduisent là où le simple rationnel n’aurait jamais eu idée.

La petite équipe autour d’Adamsberg est aussi très intéressante. Ses commandants, lieutenants et brigadiers font partie de cet univers et le lecteur apprend à les connaître au fil des enquêtes. Cela ressemble un peu au petit monde original de Daniel Pennac à Belleville (la saga Malaussène), chaque personnage ayant quelques spécificités parfois loufoques. Ainsi, la réalisatrice Josée Dayan s’est inspirée de la lieutenant Violette Retancourt, rouleau compresseur de la brigade, pour façonner le personnage de la capitaine Marleau jouée par Corinne Maspiero dans la série télévisée du même nom. Il y a d’autres personnages assez extravagants. Par exemple l’adjoint du commissaire, le commandant Adrien Danglard, qui élève seul cinq enfants, est une encyclopédie ambulante mais est complètement dépressif. Ou encore le lieutenant Louis Veyrenc, amateur d’alexandrins, issu de la même contrée que le commissaire (le Béarn) au point de se battre avec lui.

Comme dans tout roman policier, c’est le monde dans lequel il évolue qui apporte aussi l’intérêt. Ainsi, on apprend beaucoup sur la vie des loups dans "L’Homme à l’envers" (1999), la résurgence du métier de crieur public (« S’il y a un produit qui ne se tarit pas sur cette terre, c’est les nouvelles, s’il y a une soif qui ne s’étanche jamais, c’est la curiosité des hommes. Quand t’es crieur, tu donnes la tétée à toute l’humanité. T’es assuré de ne jamais manquer de lait et de ne jamais manquer de bouches. ») dans "Pars vite et reviens tard" (3 janvier 2001), l’amitié québécoise dans "Sous les vents de Neptune" (2004) dont les Québécois eux-mêmes ont été choqués par le langage utilisé alors que la romancière était considérée comme rigoureuse, ou encore sur la vie de Robespierre dans le cadre d’un drame en Islande, dans les "Temps glaciaires" (4 mars 2015).

À ses heures perdues, Fred Vargas est aussi une militante, et une militante qui ne fait pas l’unanimité autour d’elle. Ainsi, elle n’a pas hésité à défendre le terroriste italien César Battisti lorsqu’il était question de son extradition en 2004, alors que lui-même a reconnu (récemment) avoir assassiné deux personnes et commandité deux autres assassinats.

Le plus polémique reste sans doute son dernier livre "L’Humanité en péril", publié en avril 2019 (complété dans une seconde édition en mars 2020), sur la lutte contre le réchauffement climatique : « Le péril mortel qui attend nos enfants est devenu réalité. En ont-ils cure ? Nous, oui. À nous de mettre fin à leur effroyable cynisme. À nous de nous battre, par les actes, par les urnes. À nous de sauver nos enfants. ».

Dans cet essai, Fred Vargas tente de comprendre les causes du réchauffement : « Je crois que nous pensions tous que les industries et le transport routier étaient les causes principales des émissions de gaz à effet de serre. Eh bien pas du tout. Si l’industrie vient bien en tête avec 32% de ces gaz, elle est immédiatement suivie par l’élevage, l’agriculture et la déforestation qui l’accompagnent avec 25% d’émissions de gaz réchauffants, loin devant le transport (hors bétail) qui compte pour 14%. Pour certains chercheurs, l’élevage-agriculture, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, est même la première cause du réchauffement (33%). Oui. (…) Aujourd’hui, le cheptel mondial d’animaux d’élevage s’élève à 28 milliards de têtes. Autrement dit, pour 1 humain, il existe 4 animaux d’élevage. C’est un poids dramatique pour l’environnement. ». En outre : « On estime que le numérique (depuis sa fabrication jusqu’à son utilisation intense) émet autant de gaz à effet de serre que l’aviation, ce qui n’est pas peu dire. ». Fred Vargas a cité Edgar Morin dans un élan utopiste : « Puisqu’on est tous foutus, soyons frères. ».

Mais le livre a fait beaucoup de déçus et de critiques, considérant qu’il n’apporte que de petites solutions qui ne sont pas à la mesure de l’enjeu planétaire. Ainsi, le mathématicien Benoît Rittaud, président de l’association des climato-réalistes et admirateur de Fred Vargas, a publié une lettre ouverte à la romancière dans "Valeurs actuelles" le 23 mai 2019 : « Fred Vargas, vous valez mieux que la horde qui crie au loup climatique et environnemental. Pourquoi vous abaisser à désigner ainsi à notre vindicte ces méchants si commodes de l’écologisme contemporain ? ».

Fred Vargas qui a toujours milité contre le monde capitaliste et la société de surconsomation se sent investie, par son écho médiatique, à prôner la modération, la baisse de la consommation de viandes, etc. avec des essais polémistes qui sont autant de bouteilles jetées à la mer dans les flots du consumérisme. Ce serait néanmoins dommage qu’elle ne nous sorte plus de nouveaux romans policiers qui, eux, seraient fédérateurs…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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9 réactions à cet article    


  • Clark Kent Séraphin Lampion 7 juin 18:01

    Encore une qui se trompe de cible. 


    • ZenZoe ZenZoe 7 juin 18:47

      A mon avis, elle ferait mieux de se contenter d’écrire des bouquins (qui sont pas mal d’ailleurs),


      • Xenozoid Xenozoid 7 juin 18:53

        @ZenZoe

        les chiens ont soifs les pigeons volent


      • Fergus Fergus 8 juin 09:36

        Bonjour, ZenZoe

        Ce sont même d’excellents romans !
        Mieux vaudrait en effet que l’auteure continue de fréquenter Adamsberg et les « évangélistes ».


      • V_Parlier V_Parlier 7 juin 22:06

        Une parfaite synthèse bobo très en vogue emballé dans un paquet pseudo-rebelle.


        • Mozart Mozart 8 juin 10:25

          Ce n’est pas elle qui soutenait Cesare Batisti, terroriste italien des brigades rouges et impliqué dans plusieurs attentats ?

          Oui, elle ferait mieux d’écrire des livres, point barre.



            • ETTORE ETTORE 8 juin 17:34

              Hannn, rahhhh  ! ouuuuuuf, !!!!

              J’étais collé entre deux pages collées à la Rakotonanobis !

              Faut dire qu’actuellement on cherche plus dans la reliure de ses articles, que dans leur lecture !


              • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 8 juin 21:21

                Ses polars sont bons . Et des adaptations téléfilms idem . On peut penser qu’elle ait un peu pompé chez Pennac...mais c’est pas la seule.

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