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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le règne de Baldassare de Valentine Chaumont

Le règne de Baldassare de Valentine Chaumont

Impossible de passer sous silence un livre de l’importance et de l’intérêt de « Le règne de Baldassare - Nouveaux sentiers proustiens » de Valentine Chaumont qui fait suite à « La passion selon saint Marcel », à l’heure où tout semble avoir été dit (et tu également) sur l’un des auteurs phares du XXe siècle. Les postulats, qu’elle nous propose, sont certes hardis et dérangeants si l’on accepte d’en rester à l’exégèse habituelle et de laisser planer des ombres aussi opaques que troublantes. D’autant que les hypothèses présentées ne desservent en rien l’écrivain ; tout au contraire, Valentine Chaumont s’empresse de nous faire partager l’admiration qu’elle voue à Proust, si bien que l’on referme son essai plus convaincu encore de son génie.

Tout d’abord, elle pose deux questions essentielles et que tout proustien a dû se poser dans son for intérieur sans être en mesure d’y répondre : en effet, pourquoi un enfant qui vivait dans un milieu aussi protégé que le sien, entouré de l’affection de ses parents et grands-parents, était-il si visiblement inquiet au point d’être, dès l’âge de 18 ans, l’exemple parfait du sceptique et de l’incrédule ? Et pourquoi, à l’adolescence déjà, alors qu’il évolue dans une famille qui jouit d‘une solide assise sociale, est-il hanté par l’homosexualité féminine et à ce point insecure et malheureux ? N’oublions pas que Proust a souligné lui-même que nombre de « bonnes réputations » recouvrent des « mœurs mauvaises » Et comment si jeune en savait-il autant sur Gomorrhe ? Pour que ces états d’âme, de sensibilité et d’émotion soient à ce point récurrents dans son œuvre, il doit y avoir une raison, ou plutôt des raisons, mais lesquelles ? « On ne me fera jamais admettre - écrit Valentine Chaumont - que le fils d’une mère sainte et pure, ayant grandi de surcroît au sein d’une famille unie, puisse, dès l’âge de vingt ans, voir en toute femme une gouine, en tout homme une dupe et en tout être humain un monstre de duplicité ». Ce sont ces raisons que Valentine Chaumont, grâce à sa connaissance des écrits proustiens, à son érudition et à son incroyable intuition, tente d’élucider. Qu’on ne m’objecte pas que c’est là un brûlot scandaleux et ne nous laissons pas impressionner par les interdits qui trop souvent figent un personnage pour l’éternité et fixent des consignes qu’il n’est plus possible d’enfreindre. Laissons cela aux frileux et suivons-la au long des pistes qu’elle défriche et ouvre, afin de nous faire mieux approcher et comprendre l’écrivain de « Contre Ste-Beuve », de « Les Plaisirs et les jours », des 21 volumes de la correspondance, de « Jean Santeuil » et, bien entendu, de « La Recherche ».

Oui, cette vision humaine si pessimiste, de qui le jeune Proust la tenait-il ? Quelles étaient les véritables peines et les vraies désillusions qui suscitaient en lui cette tristesse, ce désenchantement, dont il nous entretient dès les premières pages de « Du côté de chez Swann » ? Pourquoi ne pouvait-il s’endormir normalement et avait-il sans cesse besoin de baisers et de caresses, quelle crainte insurmontable l’habitait, alors que la vie semblait lui sourire, qu’il n’avait à déplorer ni handicap physique, ni retard scolaire, ni difficulté intellectuelle ? Oui, cette immense tristesse, qui persiste dans ses écrits, quelle en était la source ? Car les crises d’asthme viendront plus tard et l’asthme est le plus souvent d’origine psychologique.

Valentine Chaumont nous propose deux pistes principales, celle de l’homosexualité de Jeanne Proust, sa mère, et la présence quasi occulte - tant un barrage infranchissable a été élevé autour de sa personne, par la famille - d’un grand-oncle Abraham Alphonse Weil, frère de Nathé, le grand-père de Marcel, et du fameux oncle Louis qui devait à sa mort lui laisser sa fortune et lui permettre toutes sortes de prodigalités et de largesses. Ces hypothèses extrêmement argumentées - et cela à partir des écrits de Proust lui-même - éclairent ce dernier de façon plus satisfaisante. Ses obsessions considérées comme malsaines se changent en douleurs et, au sujet de l’oncle, ses penchants sexuels s’expliquent mieux et surtout son art de la transposition et du brouillage n’en apparaît que plus probant.

Le lesbianisme de Jeanne Proust n’aurait rien d’extraordinaire en soi, et on peut en accepter d’autant mieux l’augure, quand on sait que la plupart des mariages étaient arrangés. Aussi le fait de se retrouver entre femmes, en cette fin d’un XIXe siècle hypocrite et misogyne, avait-il quelque douceur et, à la même époque, et sans susciter des cris d’orfraie, Colette s’en est expliqué sans détours. Que l’enfant ait pu surprendre des gestes suffisamment éloquents, à la piscine Deligny, par exemple - dont l’écrivain parle dans La Recherche et qui lui avait laissé un souvenir terrifiant quand il s‘y rendait avec sa mère, lieu maléfique qui simulait à ses yeux d‘enfant l‘entrée des enfers - moment d’abandon peut-être, qu’il interprète comme la négation du masculin dans le cœur de Jeanne, suffirait à expliquer cette obsession dont il ne cesse de nous entretenir dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs ou Albertine disparue.

Quant à l’oncle, l’initiateur, l’éclaireur, celui qui règne dans l’ombre, impulse l’inspiration, donne à lire, à voir et à penser, ce personnage est, en définitive, la clé de bien des mystères, il ouvre les portes soigneusement dissimulées derrière les épaisses tentures de la bienséance. Ainsi s’expliquent nombre de choses qui paraissaient jusqu’alors incompréhensibles. Sans Alphonse Weil, horticulteur, qui sera à l’origine de l’ample moisson florale de Combray, car de son propre aveu, Proust ne porte aucune attention à la nature - il n’y aurait pas eu de Charles Swann, note Valentine Chaumont.. Et elle poursuit : « La Recherche est née au carrefour de deux mondes complémentaires. L’un, le côté de Jeanne, est celui de la connaissance livresque, de l’érudition pure, d’une certaine forme de culture ne débouchant sur rien, faute d’élan poétique sincère et profond ; c’est le monde du confinement, celui des chambres obscures, du malade cajolé mais interdit de sorties. L’autre, le côté de l’Oncle et de Bathilde ( la grand-mère ), est celui du grand air, de la lumière, de la nature et de la poésie ; ajoutons-y les cloches et tous les clochers, doigts levés en toute simplicité vers l’Absolu. C’est le monde des fleurs de pommiers, de la petite enfance, de la fraîcheur intacte, de l’intuitive ingénuité qui connaît sans l’aide du raisonnement. C’est donc aussi le monde qui seul permet l’accès à la beauté et à la vérité, qui ouvre la voie royale vers la création artistique ».

Merci à Valentine Chaumont de cette plongée dans le monde inconnu de Proust, en ce labyrinthe aux mille méandres, où on ne cesse de se perdre et de se retrouver ; merci surtout de ce livre intelligent et savamment argumenté qui nous éclaire sur le génie de Proust plutôt que sur le cas Proust, trop longtemps disséqué derrière des lunettes freudiennes.


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