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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le roi et le clown de Lee Jun-Ik

Le roi et le clown de Lee Jun-Ik

Au début du XVIe siècle, alors que la dynastie Chosun est en place et règne avec autorité, une troupe de comédiens, pour s’attirer les faveurs du public, se prête à des bouffonneries cocasses qui mettent en scène les relations du roi et de sa favorite, ainsi que les ministres de la cour. Arrêtée sur ordre d’un conseiller royal, celle-ci est amenée au palais et obligation lui est donnée de provoquer l’hilarité de sa majesté, si elle veut assurer sa survie. Grâce à l’habileté de Jang Seng et au charme ambigu de l’eunuque Gong Gil, qui a toutes les grâces d’une jeune fille, le roi rit et la troupe est épargnée et invitée à résider sur place, afin que, dorénavant, elle s’emploie à tromper l’ennui du souverain.

Ce film, d’un esthétisme raffiné, qui se présente comme une réflexion sur le pouvoir politique et le pouvoir de l’art, l’un et l’autre mis en concurrence de façon habile et pertinente, joue magnifiquement de la couleur, des paysages, des ciels, des visages, mêle la farce et le drame, la comédie et la tragédie, sans aucune fausse note, tandis que se jouent mutuellement et, comme sous l’effet d’un double miroir réfléchissant, les tenants du pouvoir et les acteurs de cette commedia dell’arte. Il est, par ailleurs, intéressant à plus d’un titre : tout d’abord parce qu’il nous permet de découvrir le théâtre burlesque coréen dans lequel s’associent harmonieusement le mime, le chant, les marionnettes, les numéros d’équilibriste, les acrobaties diverses et qu’il nous fait entrer dans le vif de l’existence d’une petite troupe de saltimbanques trop souvent victime des exigences d’un directeur autoritaire qui n’hésite pas à prostituer certains de ses acteurs et à oser des insolences audacieuses pour de l’argent. Ensuite, parce qu’il nous peint de façon minutieuse, et idéalement chamarrée, la vie de la cour dans la Corée du début du XVIe, où le faste est grand, la vie réglée au détail près et où le souverain n’est, en fin de compte, qu’un être soumis, non seulement aux lois édictées par ses ancêtres, mais aux intrigues et malveillances manigancées par ses ministres corrompus. Enfin, parce qu’il aborde avec pudeur le thème de l’homosexualité masculine (ce qui n’est pas courant en Corée du Sud) à travers le personnage émouvant, tendre et faible de Gong Gil, être asservi doublement par sa nature physique et sa position sociale. Il semble d’ailleurs que sa destinée ne cesse de lui échapper et qu’il est le jouet, tout ensemble, du roi qu’il charme et envoûte et de Jang Seng qui l’aime et entend le protéger des fantasmes royaux. Alors que cette troupe parcourait tranquillement les villes du pays en interprétant des pièces et en se livrant à des pitreries et acrobaties, leur sort bascule dangereusement lorsqu’ils sont repérés par un dignitaire et où, pour sauver leur peau, ils se voient dans l’obligation de devenir les amuseurs du palais et sont exposés aux foucades et aux imprévisibles caprices du souverain.

King and the clown s’affiche aujourd’hui comme un succès sans précédent au box-office coréen. On ne s’en étonnera pas si l’on sait l’engouement, respectable ô combien ! de la Corée du Sud pour son passé et sa culture, d’autant que ce film procède à une reconstitution magnifique de la Corée moyenâgeuse avec ses costumes, ses décors, ses fastes et aussi ses bouges, ses moeurs ; monde tantôt bigarré et grouillant, tantôt somptueux et figé et, ce, grâce à une photographie maîtrisée et une direction d’acteurs (ils sont tous éblouissants) magistrale. King and the clown est une fresque grandiose qui ajoute à sa réussite esthétique un message sur les ambiguïtés du pouvoir et le sens de nos vies : est-il possible d’échapper aux règles qui régissent les sociétés ? Il semblerait que Lee Jun-ik n’en soit pas convaincu, mais qu’il reconnaisse à l’homme en mesure d’assumer sa différence comme le cap’taine, tour à tour grossier, jovial mais loyal et responsable de ses choix et de ses engagements, une supériorité indiscutable en comparaison d’un serviteur de l’Etat contraint et soumis aux impératifs de sa charge. A la fin le cap’taine, devenu aveugle, dira qu’il voit désormais mieux qu’avant, parce qu’il n’est plus ébloui par l’or et les apparences.


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2 réactions à cet article    


  • Grasyop 1er mars 2008 01:09

    Je viens de voir ce film. Je l’ai trouvé globalement très intéressant, magnifiquement réalisé, avec de très beaux décors, costumes et paysages qui nous plongent vraiment dans la Corée du XVIème siècle, mais aussi très sombre par son analyse des rapports humains.

    Cependant, la fin me laisse perplexe. J’y cherche une note d’espoir et je n’en trouve pas qui me convainque. Alors que le reste du film est assez réaliste et cohérent, le flegme absolu affiché d’emblée par Jang Seng face à son malheur ne me convainc pas. L’explication qu’il en donne non plus : de mémoire, il ne me semble pas qu’il était « ébloui par l’or et les apparences » au début du film, donc je ne vois pas en quoi il a évolué sur ce point à la fin du film. Je me demande encore quelle est la morale de l’histoire, si tant est qu’il y en a une.


    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 1er mars 2008 15:56

      Il me semble que le héros, ayant perdu la vue, considère désormais l’existence autrement, et que l’or de la vie intérieure lui paraîsse plus précieux que l’or qu’il admirait autrefois dans le palais du roi. La morale est celle-ci : les vraies richesse sont intérieures. Merci de votre commentaire et à bientôt. ARMELLE

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