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Le soft-power muséal à profusion va-t-il tuer la création artistique ?

Quelques jours avant le bombardement de la Syrie, les puissances du Golfe s'affrontaient à Dubaï. Sans coup férir, les diplomaties régionales musclaient leur influence à coups d’œuvres, de galeries et d'artistes au salon Art Dubaï. Mais, si on peut se féliciter de cette guerre non-violente, les pays du sud, à l'exemple de la Chine qui a ouvert 200 musées en 2016, usent et abusent du soft power artistique et muséal, au risque de compromettre à terme les artistes et l'art contemporain...

Fin mars, la 12e édition du salon d'Art Dubaï (100 galeries et 48 pays présents), démontrait à merveille la montée en puissance de l’Arabie saoudite, la mise au ban du Qatar, absent du salon, et les tensions avec l’Iran. Si l'Iran dispose de plus d'espace que l'an passé, la guerre au Yémen l'a brouillé avec ses voisins, générant des difficultés économiques et un mini exode de ses artistes... Une aubaine pour les galeries des pays frontaliers qui les ont accueillis.

Cette édition a été surtout celle de l'Arabie séoudite. Ainsi, la fondation Misk (que vient de lancer le prince héritier Mohammed Ben Salman) était le sponsor de la section moderne de la foire. Quant à la fondation privée saoudienne Art Jameel, elle ouvrira, en novembre, un espace de 10 000 m2 à Dubaï. « La première fois qu’on a participé à la foire, voilà neuf ans, les gens n’arrivaient pas à croire qu’il y ait de l’art en Arabie saoudite. Les deux mots semblaient incompatibles », se souvient encore Mohammed Hafez, cofondateur de la galerie Athr de Djeddah.

L'art comme instrument de la diplomatie par d'autres moyens : cela ne vous rappelle-t-il rien ? Le soft power, précisément défini par Joseph Nye, professeur a Harvard, comme « destiné à décrire la capacité d'attirer et de gagner des gens, plutôt que par la coercition, la force ou même une récompense financière de masse agressive, utilise l'attrait culturel et artistique, les valeurs éthiques et les politiques étrangères pour convaincre les gens d'adhérer à une partie ou à une cause particulière... » triomphe parmi les nouvelles puissances.

Parfois, ces musées sont des « franchises » de grandes marques tel ce fut le cas l'an dernière avec l'ouverture Musée du Louvre d'Abu Dhabi aux Émirats Arabes Unis. Une exposition de 300 œuvres provenant directement des collections françaises du Louvre, du musée d'Orsay et du Centre Pompidou. Conçu par Jean Nouvel, ce musée est l'un des plus grands exemples de la diplomatie culturelle française.

Why Cities and Soft Power are Next for Museums from MuseumNext on Vimeo.

Le modèle de Gugheinm

Les modèles en Europe ne sont pas rares. Souvenons-nous de l'"Effet Bilbao" - avec le Musée Guggenheim Bilbao comme navire amiral, - ce paradigme de la création de lieux, de la transformation d'un centre post-industriel en une destination de tourisme culturel et un centre de création en plein essor. Avant la construction du Musée Guggenheim, Bilbao recevait moins de 100 000 nuitées par an... pour multiplier le nombre de ses visiteurs par 8 ! De même, on se souvient que Londres a transformé le centre national de transport King's Cross, autrefois abandonné et dangereux, en un quartier de la connaissance avec pas moins de 55 musées, universités, instituts de recherche, la British Library et le quotitidien The Guardian dans un mélange dynamique de bureaux, restaurants, parcs et espaces de vie avec des liaisons ferroviaires internationales rapides vers Paris et Bruxelles.

Dans les pays du Sud en développement, où les états subissent des changements massifs, les villes se livrent aussi à une guerre d'influence où le soft power a toute sa place. C'est particulièrement vrai en Chine.

200 nouveaux musées chinois en 2016

Avec un système de gouvernance qui encourage une concurrence féroce entre les gouvernements locaux pour les budgets, les affaires et l'influence, les investissements dans les arts et la culture sont devenus un moyen de promouvoir les villes . Il s'agit d'attirer des visiteurs et promouvoir sa propre vision de la modernité par rapport à d'autres villes. En 2016, par exemple, plus de 200 nouveaux musées ont ouvert leurs portes en Chine.

A Shanghai, par exemple, le gouvernement local a développé la zone industrielle et insignifiante de l'Ouest du Bund pour en faire le "West Bund Culture Hub", un centre artistique et culturel de classe mondiale qui vise à concurrencer Londres ou New York. Grâce à des conditions économiques favorables telles que des avantages fiscaux, le gouvernement a attiré des promoteurs immobiliers, des collectionneurs privés et des professionnels des galeries, tandis que de vieux bâtiments industriels ont été réaménagés pour abriter leurs musées. Cela a donné naissance à d'importants musées dont l’architecture impressionnante rivalise avec celles de musées occidentaux et qui accueillent des œuvres d'artistes internationaux (Andy Warhol, Alberto Giacometti, etc.).

L'Extrême Orient a sans doute sans le vouloir poussé le modèle à... l'extrême.

Au risque de le rendre absurde et contre-productif. On peut, en effet, regretter que ce type de développement n'ait pas un impact positif sur l'écosystème de la création artistique. Par exemple, certaines des galeries les plus célèbres de M50, ont déménagé dans la zone aux loyers très élevés du Bund Ouest, ne laissant derrière elles que des galeries moins populaires dans l'environnement comparativement plus favorable à la création de M50. De nombreux artistes de la base à Shanghai ont dû déménager dans d'autres villes comme Chongqing ou dans les banlieues de la ville, aux loyers plus bas et aux espaces plus grands. Bien qu'il n'existe pas de statistiques officielles sur cet exode, cela a amené les experts à s'inquiéter de l'écosystème artistique de villes comme Shanghai. On s'inquiète du fait que les développements récents ont étouffé le climat de liberté artistique, de dynamisme et de vivacité nécessaire au développement d'un secteur artistique novateur.

Enfin, l'argent et la volonté ne suffisent pas à créer un secteur artistique prospère. Rappelons-le même si cela peut sembler être une lapalissade : il faut d'abord un public intéressé.

A moyen terme, construire des musées à des fins de soft power ne suffit pas. Sans le bon écosystème - soutien aux artistes de la base, et les bons partenaires, capacités d'exploitation et engagement - la construction de musées peut se révéler être bien au contraire un autre investissement inutile qui s'ajoute aux niveaux déjà élevés de la dette des gouvernements locaux, sans pour autant atteindre un quelconque soft power... Il est fort à parier que si tous les pays suivent le même modèle de sot power muséal que la Chine, ils tueront rapidement la poule aux œufs d'or...


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