• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les Coeurs en hiver de Claude Sautet

Les Coeurs en hiver de Claude Sautet

medium_coeurs.4.JPGLe film choral est à la mode. Alain Resnais, cinéaste emblématique de la modernité, ne suit pas les modes mais les initie, encore. Malgré le temps, sa modernité n’a pas pris une ride et de ce point de vue du haut de ses quatre-vingt-trois ans, mais surtout du haut de ses innombrables chefs d’œuvre (Hiroshima, mon amour, L’année dernière à Marienbad, Nuit et brouillard, On connaît la chanson, Smoking, no smoking, Je t’aime, je t’aime et tant d’autres), il reste le plus jeune des cinéastes. Coeurs est l’adaptation de Private fears in public places, une pièce de théâtre de l’auteur anglais Alain Ayckbourn dont Alain Resnais avait déjà adapté en 1993 une autre oeuvre, pour en faire Smoking, No smoking.

Ce film, choral donc, croise les destins de six « cœurs en hiver » dans le quartier de la Grande Bibliothèque, quartier froid, moderne et impersonnel, sous la neige du début à la fin du film. La neige, glaciale, évidemment. La neige qui incite à se presser, à ne pas voir, à ne pas se rencontrer, à fuir l’extérieur. C’est donc à l’intérieur qu’il faut chercher la chaleur. Normalement. A l’intérieur qu’on devrait se croiser donc. Alors, oui, on se croise mais on ne se rencontre pas vraiment. C’est probablement de On connaît la chanson que se rapproche le plus ce film, en particulier pour la solitude des personnages. Le dénouement est pourtant radicalement différent et avec les années qui séparent ces deux films la légèreté s’est un peu évaporée. Ainsi, dans On connaît la chanson les personnages chantent. Là, ils déchantent plutôt. Ils sont en quête surtout.

En quête de désirs. De désir de vivre, surtout, aussi. Même dans un même lieu, même ensemble, ils sont constamment séparés : par un rideau de perle, par la neige, par une séparation au plafond, par une cloison en verre, par des couleurs contrastées, par des cœurs qui ne se comprennent plus et ne battent plus à l’unisson. Non, ces cœurs-là ne bondissent plus. Ils y aspirent pourtant. Le coeur se serre plus qu’il ne bondit. A cause des amours évanouies. Des parents disparus. Du temps passé. Ils sont enfermés dans leur nostalgie, leurs regrets même si la fantaisie et la poésie affleurent constamment sans jamais exploser vraiment. La fantaisie est finalement recouverte par la neige, par l’apparence de l’innocence. L’apparence seulement. Chaque personnage est auréolé de mystère. Resnais a compris qu’on peut dire beaucoup plus dans les silences, dans l’implicite, dans l’étrange que dans un excès de paroles, l’explicite, le didactique.

Que la normalité n’est qu’un masque et un vain mot. Comme toujours chez Resnais les dialogues sont très et agréablement écrits. La mise en scène est particulièrement soignée : transitions magnifiquement réussies, contrastes sublimes et saisissants des couleurs chaudes et froides, jeu sur les apparences (encore elles). Rien d’étonnant à ce qu’il ait obtenu le Lion d’Argent du meilleur réalisateur à Venise. De la mélancolie, Alain Resnais est passé à la tristesse. De l’amour il est passé à la tendresse. Celle d’un frère et d’une sœur qui, à la fin, se retrouvent, seuls, enlacés. Sur l’écran de télévision qu’ils regardent, s’inscrit alors le mot fin. Espérons qu’elle ne préfigure pas la croyance du réalisateur en celle du cinéma, peut-être sa disparition sur le petit écran du moins.

Peut-être la fin des illusions du cinéaste. En suivant les cœurs de ces personnages désenchantés, Alain Resnais signe un film particulièrement pessimiste, nostalgique, cruel parfois aussi. On en ressort tristes, nous aussi, tristes qu’il n’ait plus le cœur léger. Un film qui mérite néanmoins d’être vu. Pour ses acteurs magistraux et magistralement dirigés. Pour la voix vociférante de Claure Rich. Pour le vibrant monologue de Pierre Arditi. Pour le regard d’enfant pris en faute de Dussolier. Pour la grâce désenchantée d’Isabelle Carré. Pour la fantaisie sous-jacente de Sabine Azéma. Pour l’égarement de Lambert Wilson. Pour la voix chantante de Laura Morante soudainement aussi monotone que les appartements qu’elle visite. Pour et à cause de cette tristesse qui vous envahit insidieusement et ne vous quitte plus. Pour son esthétisme si singulier, si remarquablement soigné. Pour la sublime photographie d’Eric Gautier. Pour sa modernité, oui, encore et toujours. Parce que c’est une pierre de plus au magistral édifice qu’est l’œuvre d’Alain Resnais.

Sandra.M

Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (16 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • jak (---.---.66.195) 24 novembre 2006 12:36

    j’ai lu des critiques beaucoup moins dithyrambiques


    • Angus (---.---.131.193) 24 novembre 2006 14:33

      Excusez-moi, mais que vient faire Claude Sautet dans cette aventure ?


      • Sandra.M Sandra.M 24 novembre 2006 15:17

        A Jak : je n’avais pas l’impression d’avoir écrit une critique particulièrement dithyrambique, même si, c’est vrai, je le recommande.

        A Angus : Même si le film de Sautet évoqué fait partie du peloton de tête de mon panthéon cinématographique, je n’y faisais pas réfèrence mais simplement à l’atmosphère et à la caractérisation des personnages du film de Resnais.


      • Rémi Lucas (---.---.81.0) 24 novembre 2006 19:00

        Quel est le rapport avec Claude Sautet à part le jeu de mot douteux du titre de cet article ?


        • Sandra.M Sandra.M 24 novembre 2006 20:39

          @ Rémi Lucas : j’ai répondu plus haut à une question similaire, je vous invite donc à (re)lire la réponse en question. Par ailleurs , je ne vois pas ce qu’il y a de « douteux » dans ce jeu de mot car « Un coeur en hiver » est un film sublime, il s’agit donc aussi d’un hommage de ma part...et si vous avez vu « Coeurs » vous savez également qu’il s’agit de « Coeurs en hiver » au propre comme au figuré. Il ne s’agit donc pas d’un « jeu de mot » gratuit et infondé.


        • Theothea.com Theothea.com 25 novembre 2006 04:14

          Sandra, le spleen que vous décrivez au travers des barrières invisibles qui accompagnent cette chorale des âmes en peine... donne très envie d’aller voir le nouveau film de Resnais... tout en ayant une pensée pour Claude Sautet puisque vous nous y invitez avec coeur !....

          Du coq à l’âne (expression inappropriée en l’occurence !...), avez-vous vu le film de Maîwenn « Pardonnez-moi » ; le cas échéant quelle en pourrait être votre appréciation ?

          cordialement Theothea.com


          • Sandra.M Sandra.M 25 novembre 2006 10:55

            Je n’ai pas encore vu « Pardonnez-moi » n’étant pas à Paris en ce moment mais j’irai dès mon retour et ne manquerai d’en faire la critique.

            J’espère que vous apprécierez aussi « Coeurs » malgré son pessimisme !


          • herbe herbe 25 novembre 2006 22:57

            Merci pour cet article !

            ah ce spleen !

            Il y aura d’autres « Sisyphe » (l’homme le plus malin selon la mythologie grecque avec une belle victoire à son actif quand même malgré son destin final !) :

            http://fr.wikipedia.org/wiki/Sisyphe


            • D.Kemp (---.---.7.120) 26 novembre 2006 21:51

              tu es tres mimi Sandra

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires