• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les deux ancres …

Les deux ancres …

Fable universelle

De quel métal suis-je fait ?

Il était une fois un brave homme qui avait bien du mal à nourrir les siens. La vie l'avait fait naître sans fortune, il n'avait pour seules richesses que la force de ses bras et une vieille barque qu'il avait sauvée de la ruine par des trésors d'ingéniosité et de patience. Avec ses bras, il déchargeait les chalands lourdement chargés, se faisait portefaix sur les quais de Loire.

Il était aussi de ces hommes du bout du pont qui, pour quelques pièces, aidaient les trains de bateaux à franchir le courant sous l'arche marinière. Un dur labeur celui-là, un effort qui vous tétanisait les muscles lorsque les eaux étaient hautes et le courant violent. Il empochait alors de maigres pièces en comparaison des efforts consentis. Ainsi va la vie des hommes. Hier comme aujourd'hui, ceux qui ont le plus de peine ont souvent la plus maigre récompense !

Pour améliorer l'ordinaire dans la marmite familiale, il y avait la rivière. C'était une époque poissonneuse ; il y avait là de quoi satisfaire les appétits et parfois obtenir quelques pièces en vendant le surplus de la pêche. Sa barque était pour lui un bien précieux, l'occasion d'aller relever quelques nasses et de faire de jolis coups d'épervier.

C'est un matin de décembre, jour de la saint Nicolas qu'il commit l'étourderie de jeter sa vieille ancre toute rouillée à l'eau. La veille, il avait défait la lourde chaîne pour ressouder un maillon qui se défaisait. Pris par la nuit, il avait oublié de fixer l'ancre à sa chaîne. Quand il s'aperçut de sa méprise, il était trop tard, l'ancre était au fond et sa barque allait dériver vers les piles du pont.

Au désespoir, le brave pêcheur qui ne savait pas nager, voyait sa dernière heure arrivée. Il se mit à implorer le ciel et le bon Saint Nicolas, patron de tous les gens qui vont sur l'eau. Vous pouvez ne pas croire aux miracles et il serait bon alors de passer votre chemin, car ce qui arriva lors vous laissera perplexe et incrédule.

Un vieillard surgit comme par magie et, sans sembler peiner le moins du monde, plongea dans des eaux glacés et impétueuses. Il remonta tendant au brave pêcheur une ancre rutilante et dorée. L'homme dans sa barque semblait contrarié. Il dit à celui qui était venu à son secours que ce n'était pas la sienne, qu'il avait une ancre rouillée et toute cabossée.

Le vieillard replongea dans la Loire pour remonter quelques instants plus tard avec une ancre plus belle encore et faite, semble-t-il, du plus bel argent qui soit. Le pêcheur répéta une fois encore sa plainte et son refus d'accepter ce qui n'était pas à lui. Saint Nicolas, puisque c'était lui qui était venu vers notre homme, plongea une dernière fois et remonta avec la vieille ancre rouillée. Le pêcheur avait enfin le sourire et se hâta d'amarrer son bateau qu'il ne parvenait plus à maîtriser.

Nicolas le remercia de sa probité et lui fit cadeau de ces deux ancres qu'il avait sorties de l'eau, l'une en or et l'autre en argent. Le brave pêcheur vendit ce trésor et en reçut une petite fortune. Il garda assez d'argent pour ne plus être inquiété le reste de son âge et offrit la plus grande part de sa richesse miraculeuse aux enfants nécessiteux de la paroisse.

Il narra son aventure à un voisin qui jusqu'alors n'avait jamais daigné lui adresser la parole. L'homme avait une réputation de pingre et gagnait sa vie sur le labeur des autres. Nous tairons sa profession ; elle fit un temps la gloire de la marine de Loire et la fortune d'une petite poignée de négociants sans scrupules.

Pourtant, ce riche marchand se grima en pauvre pêcheur pour aller, à bord d'une barque toute de guingois, tenter de renouveler le miracle du brave pêcheur. Il se mit à l'eau au même endroit où avait eu lieu l'incroyable aventure et jeta dans les flots une ancre qui était flambante neuve. Il faut bien investir pour empocher la mise ….

Sa barque dérivant, il implora le grand Nicolas qui, malgré l'étrange coïncidence, ne tarda pas à venir à son secours. Le cupide expliqua sa bourde et demanda au vieil homme de lui venir promptement en aide sinon il allait s'écraser sur les piles du pont qui n'était pas si loin. Nicolas plongea immédiatement et remonta avec deux ancres : l'une en or et l'autre en argent.

Le marchand s'exclama que c'était pour lui jour de chance. Non seulement, il retrouvait son ancre mais le pieux homme lui avait restitué celle qu'il avait perdue l'année dernière au même endroit. Nicolas, avec un étrange sourire, se félicita de ce formidable concours de circonstances et disparut aussi mystérieusement qu'il était arrivé, n'espérant nullement des remerciements qui, de toute manière, ne lui auraient pas été accordés.

Le marchand se frottait les mains tandis que sa barque prenait de la vitesse et filait bon train vers le pont Royal. Il pensa enfin à se préserver de la catastrophe qui n'allait pas tarder à survenir. Il allait prendre une chaîne pour attacher une des deux ancres précieuses, quand il découvrit que celle qu'il avait prise dans ses mains devenait un vulgaire tas de sable doré.

L'obstacle s'approchait ; il lui fallait agir au plus vite. Il prit la seconde, celle-ci devint poussière à son tour. Ce qu'il avait pris pour des richesses n'étaient que de pauvres illusions, des hologrammes trompeurs. Cette fois, une véritable et sincère prière monta de son désespoir …

Son repentir arriva bien trop tard, la barque se fracassa et l'homme cupide disparut dans les flots. Son ultime prière eut pourtant le mérite de lui ouvrir les portes du pardon. Il fut d'autant mieux reçu chez Saint Pierre, que n'ayant pas d'héritiers, sa fortune terrestre profita elle aussi à la caisse de solidarité des mariniers de Loire.

Même avec le bon Nicolas, il faut se garder d'être trop gourmand. Vous pouvez froisser sa susceptibilité et quand on cherche à le tromper, il peut devenir père Fouettard pour vous faire payer le prix de votre mensonge. Si vous n'y prenez garde, vous comprendrez, bien trop tard hélas, qu'on ne joue pas avec la clémence du saint patron des gens qui vont sur l'eau.

Moralement vôtre.

Librement inspiré d'un conte traditionnel coréen.


Moyenne des avis sur cet article :  4.43/5   (7 votes)




Réagissez à l'article

5 réactions à cet article    


  • alberto alberto 15 décembre 2014 21:02

    Salut Nabum,

    Ton Saint Nicolas, c’est le même que celui de Bourgueil ?
    Ça expliquerais bien les choses !


    • C'est Nabum C’est Nabum 16 décembre 2014 08:23

      alberto


      Bien sûr Je suis ambassadeur du Bourgueil et pas peu fier de l’être ! 

    • Emmanuel Aguéra Emmanuel Aguéra 15 décembre 2014 21:57

      Bonsoir,
      Jolie fable. C’est Noël.
      Et comme c’est Noël, Nabum, je ne vous demanderai pas d’approfondir les préconçus diversement décelable dans cette phrase : « Son ultime prière eut pourtant le mérite de lui ouvrir les portes du pardon ». Ben voyons. Ça c’est de la phrase !
      Le fait est qu’elle vient à point dans l’esthétique photo-icono-graphique du récit. Elle se devait d’être là. Pour la sémantique, pour la réthorique et pour le style ; C’est Noël.
      C’est Noël, Noël la Païenne... Vous avez tout remis à l’endroit, Nabum.
      Jolie fable, c’est confirmé.


      • C'est Nabum C’est Nabum 16 décembre 2014 08:25

        Emmanuel Aguéra


        Un mécréant contraint de commémorer des fêtes votives en leur attribuant des fables, se doit de laisser place à sa libre pensée
        Même si c’est bien caché, il y a toujours matière à tout remettre à l’endroit

      • Jean Keim Jean Keim 16 décembre 2014 09:54

        C’est une belle histoire, je la range dans ma mémoire, chaleureuse et humaine, comme je les aime, toujours d’actualité, les hologrammes l’attestent en vérité, merci Nabum.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires