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Les neiges du Kilimandjaro

Guédigian déclare qu’il souhaite montrer l’état de la classe ouvrière dans des grands films populaires. Les neiges du Kilimandjaro est un film excellent sur la victimisation, sur les caractéristiques des victimes, sur le comportement des victimes, leur état d’esprit. Ce film se passe dans le milieu ouvrier et dit aussi un certain nombre de choses sur les ouvriers d’aujourd’hui.

Il fait partie de l’idéologie dominante ordinaire de voir les ouvriers dans des problèmes d’ouvriers et de voir les problèmes de l’universel humain (en substance, la vie, l’amour, la mort) dans des milieux bourgeois. Les neiges du Kilimandjaro échappe à ce déterminisme et c’est heureux.

On y voit un couple dans sa vie, Michel et Marie-Claire, se faire agresser physiquement, avec force, avec un effet de surprise total, par un proche (pas de la famille mais du monde ouvrier).

Les victimes ne sont jamais préparées à l’agression. L’agression leur arrive en temps de paix, quand ils sont calmes et qu’ils vivent dans la confiance ordinaire que chacun met dans les autres, dans les choses, dans les situations. Cette confiance sert de base, d’appui à des personnes, des citoyens, des concitoyens pour mener leur agression.

Dans l’agression, les agressés ne sont pas pris pour des êtres humains. Ils ne sont que des instruments dans le projet d’autres, dans un projet inconnu, incompréhensible. La source du traumatisme est là : le fait de n’avoir pas été pris pour un semblable, pour un humain.

Le traumatisme, c’est l’installation dans le mental de cette réalité, le retour dans la pensée de l’événement de l’agression : il y a eu un moment où je n’étai s pas un humain, juste un élément sans force, ni volonté, sans dignité aucune, dans le projet de quelqu’un d’autre ; il y a eu des personnes qui ont vécu leur vie sans me prendre pour une personne comme eux. Le traumatisme, c’est cela : d’avoir été rayé de la liste des humains, même pour un temps court.

Une femme, (jouée par Maryline Canto) dans « les neiges » reste dans ce trauma et dit, en substance, qu’elle a été salie parce que les agresseurs l’ont mis du côté des oppresseurs, des possédants, des bourgeois. Cette idée reviendra plus tard dans la bouche du principal protagoniste, Michel, (joué par Daroussin) : « qu’est-ce qu’on aurait pensé de nous ? avec notre terrasse… notre apéro… on aurait pensé qu’on est des bourgeois… » Les victimes, quand elles ont été salies, le restent.

L’agression n’appartient pas à la culture. Elle n’est pas un accident, une exception pénible, dramatique ou tragique. Elle appartient à un monde ailleurs, un monde étranger. Elle n’est pas pensable.

Parfois, les victimes ne sont même pas crues. Ce qui augmente considérablement leur difficulté et leur souffrance. Le type d’agression qui atteint les protagonistes des « neiges du Kilimandjaro » ne pose pas de problème de crédibilité. Mais il est le contraire de la culture ouvrière qui a fait vivre les protagonistes. Il est le renoncement d’un ouvrier au collectif, à l’analyse, à la pensée (un peu globale), à l’action syndicale. Il est le choix par un ouvrier de la délinquance pour résoudre ses problèmes sociaux-politiques, des problèmes sociaux-politiques qui sont communs aux ouvriers.

Les neiges du Kilimandjaro montre très bien ces trois caractéristiques de l’agression qui fait de quelqu’un une victime, un traumatisé : arrivée brusque d’un événement dans lequel elle (la victime) n’est pas considérée comme un être humain, un événement impensable dans la culture dans laquelle cette victime baigne et qui la fait vivre, le maintien dans la psyché du souvenir de l’agression, sa permanence, la crainte du retour d’une agression semblable.

Surtout, surtout, la victime se sent coupable. On le voit bien dans ce film. La victime, qui n’a rien fait, qui n’a pas agi, par une inversion des valeurs, une inversion proprement humaine, se sent coupable.

Par une suite de hasards (l’Estaque est petit), l’ex-ouvrier Michel retrouve son agresseur et informe la police de l’identité de ce dernier.

A la suite de quoi, il veut réparer le mal qu’il a fait à son bourreau en le livrant à la police et à la justice. Il cherche aussi à l’excuser, à donner sens à son acte. Il va le voir. Il va aider ses petits frères. Marie-Claire son épouse aussi. A la fin, leurs deux aides qu’ils mènent chacun à leur façon et en secret de l’autre se rejoignent. C’est mélo en diable. Les bons sentiments… ces ouvriers qui ont toujours pensé aux autres, ou, en tout cas, qui ont toujours pensé et œuvré pour tous, continuent à le faire, malgré, semble dire le film, l’agression qu’ils ont subi.

Au final, les neiges du Kilimandjaro est un film quasi documentaire sur les victimes, leur texture et leur comportement de coupable. On voit partout dans les mass-médias des victimes triomphantes, qui connaissent parfaitement les violences qu’on leur fait, qui les narrent avec force détails et indignation, des victimes triomphantes qui désignent sans hésitation qui leur fait violence selon elles, et posent accusation envers les coupables qu’elles désignent… Ce film nous montre avec douceur que ces victimes sont des bourreaux subtils qui ont su se faire prendre pour des victimes, que les vraies victimes se croient coupables et ne comprennent rien, mais absolument rien à ce qui leur arrive.

 


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15 réactions à cet article    


  • JL JL1 25 novembre 2011 10:39

    Bonjour,

    vous dites : « Au final, les neiges du Kilimandjaro est un film quasi documentaire sur les victimes »

    Ce n’est pas mon avis : ce film est un regard lucide sur la luttes des classes et ses conséquences sur le vivre ensemble. L’anecdote racontée met en lumière ce que trop souvent on désigne par conflit des générations, ici le clivage est la conséquence directe d’un plan de licenciement.

    L’histoire est touchante, les dialogues sont justes, et Guédiguian assène quelques vérités à la face de cette gauche bobo tant décriée à juste titre, mais les vrais responsables demeurent, comme toujours, invisibles. Ce n’est pas un grief : cette invisibilité reflète la réalité.


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 26 novembre 2011 00:10

      Nous ne sommes pas d’accord, certes.


      Je suis content de ne pas penser, comme vous que « les vrais responsables demeurent, comme toujours, invisibles. » car c’est très désespérant.

      Le tirage au sort des futurs licenciés par les ouvriers, entre ouvriers, est très problématique. Ce problème est à peine posé dans le film. Ce sont les ouvriers qui ont fait ce choix, apparemment. C’est peut-être un « regard lucide » de Guédiguian sur la classe ouvrière...

    • JL JL1 26 novembre 2011 08:05

      Aurélien Péréol,

      je ne vais pas polémiquer avec vous, j’ai mieux à faire.

      Sachez que vous vous êtes discrédité, que dis-je, ridiculisé en ne voyant dans ce film qu’un, je vous cite : « excellent sur la victimisation, sur les caractéristiques des victimes, sur le comportement des victimes, leur état d’esprit. » On est à mille lieues de ce sujet.

      Cassino ci-dessous vous a posé la bonne question.


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 26 novembre 2011 14:10

      à JL1 : « je ne vais pas polémiquer avec vous, j’ai mieux à faire.

      Sachez que vous vous êtes discrédité, que dis-je, ridiculisé »

      Je ne propose à personne de polémiquer, mais d’argumenter.

      Vos attaques ad hominem, avec leurs formules emphatiques, manquent de force d’une part (l’emphase leur est nécessaire) et surtout manquent leur cible.


    • JL JL1 27 novembre 2011 09:16

      péreol,

      mais c’est vous qui n’argumentez pas ! Mon premier post contenait suffisamment d’arguments dont vous auriez pu discuter. Au lieu de ça, vous bottez en touche en balançant une sottise, je cite : «  »je suis content de ne pas penser, comme vous que les vrais responsables demeurent, comme toujours, invisibles. car c’est très désespérant.«  »

      Bêtise et ignominie puisque vous insinuez par là que les seuls responsables sont les victimes elles-même, sommées de choisir entre deux maux imposés par le patronat : le tirage au sort des laissés sur le carreaux, ou bien le licenciement sur d’autres critères aussi injustes : et d’ailleurs, lesquels ? Vous sauriez le dire ?

      LA solution serait le partage du travail ou l’arrêt de ce processus extravagant de creusement des injustices : mais les vrais responsables, ceux pour qui vous roulez ici, ne le permettent pas ! « Travailler plus pour gagner plus », disent ces salopards, pendant qu’en coulisse ils organisent des plans hypocritement nommés sociaux !

      Et les autres cons, j’ai nommé ceux qui plaident pour un RU, viennent ici, la gueule enfarinée de ceux qui ne contestent pas le refus psychopathe de partage du travail, mais qui réclament pour eux le partage des salaires ! Pereol, votre article est dans la lignée de ces pratiques ignobles en ce qu’il renvoie la responsabilité du malheur qui les accable sur les victimes elles-mêmes : victimes les cambriolés autant que leur cambrioleur, lequel n’avait d’autre choix que faire ça ou crever avec ses jeunes frères, la gueule ouverte !


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 28 novembre 2011 08:08

      Cessez de m’insulter : retirez vos phrases qui commencent par « vous »... 

      Argumentez.
      Est-ce que ce que je dis du caractère de victimes des protagonistes de ce film n’est pas dans le film ? Répondez à cette question, en tirant ce qui justifie vos dire du film.

    • JL JL1 28 novembre 2011 08:25

      péreol,

      je n’insulte pas, je constate. C’est défendu ?

      Il n’y a rien, je dis bien, rien de chez rien dans ce film qui ressemble à de la victimisation !

      Vous avez insulté les victimes de ce drame par ce mot « victimisation », sans aucune justification ! Ce que vous appelez victimisation est ici une description objective de victimes que vous préfèreriez faire taire !

      « Victimisation » c’est le mot qu’on emploie à l’encontre de la plainte de son adversaire, comme « pornographie » est celui qu’on utilise pour désigner la sexualité des autres !


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 28 novembre 2011 23:04

      Ceci est insultant : "Sachez que vous vous êtes discrédité, que dis-je, ridiculisé "

      Ceci est insultant : "vous bottez en touche en balançant une sottise,"

      Ceci est insultant : « Bêtise et ignominie »

      Ceci est insultant : « vous insinuez » (je parle clair et précis, je n’insinue rien)

      Ceci est insultant : « Et les autres cons, » je suis donc un con pour vous

      Ceci est insultant : "votre article est dans la lignée de ces pratiques ignobles« 



      Et quand vous écrivez : »je n’insulte pas, je constate.« c’est une insulte à l’intelligence.


      Je n’ai jamais employé le mot »victimisation" dans mon article.


    • JL JL1 29 novembre 2011 09:23

      pfff

      vous n’avez paz utilisé le mot victimisation péreol ?!!! ,

      Vous ne savez même pas ce que vous dites, je cite : « Les neiges du Kilimandjaro est un film excellent sur la victimisation » (2ème ligne de l’article) !


    • JL JL1 29 novembre 2011 15:01

      Entretien avec Robert Guédiguian, ardent défenseur de la fierté ouvrière.

       

      Question : Dans votre dernier film, Les Neiges du Kilimandjaro, la lutte des classes paraît s’être déplacée vers le bas de la pyramide sociale...

      Robert Guediguian Il faut d’abord parler de la non-visibilité de l’ennemi commun. Le patron n’est plus incarné, plus visible. Il y a des actionnaires, des conseils d’administration, etc., ma : "is pas de patron en direct. Dans la guerre de tous contre tous, celle des pauvres contre les riches, on a déplacé et fabriqué des oppositions factices mais qui fonctionnent. Dans mon film, le personnage qu’interprète Grégoire Leprince-Ringuet prend les deux personnages principaux (Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan) pour des bourgeois alors que ce ne sont que des pauvres types qui ont travaillé toute leur vie. On a tout fait pour opposer les travailleurs et les chômeurs. Ensuite, on oppose les mi-temps et les quarttemps, etc. Le bouquin de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, était formidable sur le sujet. On a créé l’illusion que le conflit se situait entre les actifs et les sans-emploi. Ça masque l’opposition réelle, la vraie, entre les chômeurs et les travailleurs d’un côté, et les patrons de l’autre.


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 29 novembre 2011 20:14

      Vous rajoutez une insulte aux 6 que je vous ai pointées et que vous ignorez tout comme si je parlais pour ne rien dire, tout comme si ce que je disais n’avait aucune importance, n’existait pas. Votre 7ème insulte : Vous ne savez même pas ce que vous dites,


      Retirez toutes ces insultes et argumentez. Quittez vos fantasmes et votre haine.

    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 29 novembre 2011 20:34

      Voilà ce que j’ai écrit : « excellent sur la victimisation, sur les caractéristiques des victimes, sur le comportement des victimes, leur état d’esprit.  »


      C’est le chapeau. Ce n’est pas l’article. J’aurais dû avoir plus de prudence, et ne pas mettre ce mot de victimisation, et ainsi prévenir les interprétations de mauvaise foi comme celles que vous croyez m’opposer.
      Le mot « victimisation » est immédiatement explicité après la virgule.
      Comme vous faites semblant de ne pas le lire, je ne sais pas pour quelle raison, voici des développements qui vont vous éclairer et calmer vos angoisses (je m’amuse à vos dépens, mais vous l’avez bien cherché) :
      Le mot « victimisation » signifie le mouvement qui fait de gens ordinaires des victimes.
      Il ne s’agit, dans cette occurrence, en aucune façon d’une victimisation de la classe ouvrière, ni d’une victimisation plaignante, de la classe ouvrière, ou des protagonistes, c’est-à-dire de gens qui demandent d’être plaints, qu’ils soient réellement victimes ou qu’ils ne le soient pas et souhaitent être pris pour des victimes.
      Je ne peux pas imaginer que quelqu’un de bonne foi fasse ce type « d’erreur ». Et je ne peux pas imaginer, bien sûr, que vous soyez de mauvaise foi.
      Je vous remercie de me permettre d’expliciter ma pensée et de commenter et pour ainsi dire corriger une petite imprécision que j’ai écrite dans le chapeau.

    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 30 novembre 2011 00:33
      mais les vrais responsables demeurent, comme toujours, invisibles. Ce n’est pas un grief : cette invisibilité reflète la réalité.


      A la réflexion, ça, c’est vraiment victimiste.
      Au sens passif (il n’y a rien à faire, c’est comme ça : « comme toujours »).
      Au sens identitaire (« demeurent »).
      Au sens de l’explication magique puisque le caractère invisible est censé faire preuve de la réalité !

    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 26 novembre 2011 00:02

      A la réflexion, les deux victimes, Michel et Marie-Claire veulent réparer aussi le mal qui a fait que leur agresseur est devenu agresseur. Car, pour toutes les victimes, il y a un mal antérieur au mal qu’on leur a fait, un mal à la source, et qui « justifie » le caractère agressif de leur agresseur.

      Ils ne veulent pas seulement réparer le mal qu’ils ont fait à leur bourreau dans l’action de dénoncer ce bourreau.

      • Fergus Fergus 26 novembre 2011 09:43

        Bonjour, Aurélien.

        J’ai vu ce film en forme de conte social. Un excellent Guédiguian.Mais au final, je rejoins totalement Cassino et JL1 : les vrais coupables courent toujours !

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