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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Lettre d’un Conte à celle qui se l’approprie

Lettre d’un Conte à celle qui se l’approprie

De l’écrit à l’oral.

Ma chère amie, vous venez de me choisir, dans le vaste et universel répertoire des récits, contes et légendes que tous ceux qui vous ont précédée ont couché un jour sur le papier afin d’en perpétuer la mémoire. Je suis flatté de cet honneur, j’ai dû vous toucher, vous donner envie de partager un pan entier de mon histoire mais je me dois de vous mettre en garde.

Ma délicate lectrice, je suis avant tout une œuvre du vent, de la transmission orale. J’ai besoin de mots pour renaître, les vôtres me seront délicieux si vous acceptez de ne pas me suivre à la lettre. Si le cœur m’est indispensable ce n’est certes pas par lui que je dois retrouver vie. La simple récitation me laisse de marbre, elle me fige et me glace. Je veux vivre dans votre bouche, reprendre des couleurs qui soient celles de votre époque.

Votre décision m’honore. Je m’abandonne désormais à votre fantaisie. C’est à vous de tirer ma substantifique moelle, de retrouver les images et les odeurs, le sens caché et les vérités éternelles sans hésiter un seul instant à me bousculer, me chahuter, me contraindre à décrire votre époque. J’accepte volontiers de m’éloigner à jamais des rives de ma région d'origine, de quitter le temps qui fut le mien à ma création pour me glisser dans de nouveaux habits et des préoccupations contemporaines.

C’est à vous ma nouvelle créatrice de faire de ce texte, figé sur le papier, une nouvelle œuvre vivante, un message d’aujourd’hui pour les gens de votre époque. Mes vérités n’ont pas changé, elles doivent simplement se vêtir autrement, s’adapter à la compréhension de vos contemporains tout en restant d’abord fidèle à votre sensibilité. C’est à moi, le Conte, de me glisser subrepticement dans votre racontée.

J’accepte tout de vous pourvu, madame, que vous y mettiez toute votre âme. Me dire en public, ce n’est pas un exercice neutre, une banale restitution à distance. À travers la trame de mon récit, ce sont vos tripes et votre cœur que vous offrez à ceux qui vous écouteront d’autant mieux que vous y aurez mis une énergie folle, une conviction absolue, une vérité indiscutable.

Je me laisse porter désormais que vous savez que je me donne à vous. Glissez vos mots, vos expressions, vos tics de langage, vos facéties et vos démons, vos peurs et vos espoirs. Je vais tout absorber, je me ferai éponge, réceptacle généreux. J’ai besoin pour cela de vous sentir vibrer, de pénétrer au plus secret de vous.

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Je me donne, je m’abandonne. Demain ou bien plus tard, moi le Conte que vous vous êtes approprié, moi qui suis issu d’une lointaine culture, je serai à tout jamais le vôtre. N’ayez aucune honte, il en a toujours été ainsi dans la longue histoire de la transmission orale. Je me glisse dans vos mots tandis que je peux m’installer dans le même temps ceux d’une autre, devenant alors différent et pourtant presque semblable.

Interprété par vous ici, par une autre ailleurs, je pourrai ainsi toucher de nouveaux cœurs, prétendre, qui sait, à de nouveaux amis, en devenant l’objet d’un autre conteur qui m’aura aimé par votre truchement.

Il était une fois… La formule est somme toute assez maladroite. Il sera une nouvelle fois et bientôt une autre fois. Je me répands, je me transforme, je m’insinue, je me décline, je me glisse et je ne suis ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Je suis la langue, quelle que soit cette langue, je suis la vie et toute l’humanité, au-delà des époques et des cultures.

Je serai encore des myriades de fois …

Conteusement vôtre.


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10 réactions à cet article    


  • Étirév 9 mars 10:18

    « Ma délicate lectrice, je suis avant tout une œuvre du vent, de la transmission orale. » nous raconte l’auteur très justement.
    Les contes et la tradition orale...
    C’est la Tradition orale qui contient la véritable histoire de l’humanité. On peut détruire les livres, on ne détruira pas les traditions. C’est ainsi que l’histoire primitive est arrivée jusqu’à nous.
    La tradition contient deux séries parallèles de faits :
    1° Les faits du monde gynécocratique primitif qui forment la légende sacrée des premiers temps. Elle contient l’origine des langues, des sciences des croyances, de la vie morale, et de la vie sociale.
    2° Les faits du monde androcratique qui constituent la légende profane. C’est, dans cette partie de la tradition que se trouve l’histoire des passions des hommes, de leurs luttes pour le pouvoir. C’est l’histoire des vices humains, elle commence à la luxure, passe par l’orgueil et l’égoïsme pour arriver au despotisme et au crime légitime qu’on appelle la guerre.
    C’est cette seconde partie qui a été soigneusement conservée pour être donnée comme sujet d’études et d’édification aux jeunes générations. Quant à l’autre, on a employé tous les moyens possibles pour la faire disparaître.
    Cependant, on n’y a pas réussi. La femme qui avait fait cette histoire là n’a jamais cessé de la raconter à l’enfant. Elle en a fait une collection de petits contes. Ils font toujours les délices des enfants ; c’est l’antique enseignement maternel, tenace comme une habitude religieuse. La Femme des premiers temps, c’est la fée qui peut tout.
    Voici « La Belle au Bois dormant », où l’on retrouve un épisode du roman de Perce-Forest. Ce conte nous montre la femme endormie, c’est-à-dire hors la vie active, hors le monde pendant mille ans, l’âge de fer, mais réveillée par le Prince charmant, l’homme régénéré, qui lui rend sa place après ce long sommeil, avec le baiser de paix.
    « La Belle et la Bête » représente l’histoire des luttes de l’homme et de la femme, Ormuzd et Ahriman, Vishnou et Civa, Isis et Osiris.
    Dans le « Petit Poucet », nous voyons l’être petit (la femme est souvent représentée par un nain) poursuivi par l’être grand. C’est le souvenir des émigrations.
    Dans « Le Petit Chaperon rouge », on nous montre l’enfant qui, rentrant au logis, trouve l’ogre (le Père) occupant la place de la Bonne Mère et, terrifié de cette substitution, exprime au géant son étonnement de le voir si grand.
    « L’Oiseau bleu » est aussi une ancienne légende, car les Tagals, dont le Dieu Créateur est Bathala, adorent un oiseau bleu qui porte le même nom que la Divinité.
    En général, l’oiseau est l’emblème de l’Esprit qui vole, de la radiation solaire qui fend l’espace.
    « Barbe-Bleue » et « Riquet à la houppe » viennent de l’Orient.
    Dans le « Chat Botté », on retrouve la « Chatte de Constantin le Fortuné » que Straparole avait empruntée du Pentanerone napolitain.
    « Cendrillon », c’est la femme supérieure avilie, sa grandeur intellectuelle est cachée et employée à d’obscures besognes domestiques, tandis que ses sœurs, qui ne la valent pas, la méprisent, l’humilient (ce sont les femmes faibles et coquettes qui ont suivi les hommes dans leur vie de plaisir). Cependant, le jour vient où sa valeur morale est appréciée, sa nature supérieure reconnue, alors elle est rendue à sa vraie destinée, elle devient la Reine.
    C’est la vieille histoire de la Vierge sage et des Vierges folles qui perdent l’homme. C’est une réminiscence de l’aventure de Rhodopis qui, pour avoir perdu l’un de ses petits souliers, épouse un roi d’Egypte.
    « Peau d’âne », enfin, que la Fontaine entendait conter avec un plaisir extrême, seize ans avant les contes de Perrault, se reconnaît dans les vers latins de Godfried, qui pouvait en devoir l’idée moins à Apulée qu’aux fables indiennes dont il circulait en Europe des traduction latines depuis le XIème siècle.
    Les contes de Fées ne sont pas des histoires sans signification, écrites pour amuser les paresseux, elles renferment en elles la religion de nos ancêtres.


    • @Étirév

      Ce que vous dites est juste, mais hélas, ce sont les mères, donc les femmes qui ont façonné les hommes ainsi.


    • C'est Nabum C’est Nabum 9 mars 17:15

      @Étirév

      Je ne suis rien qui vaille

      ne vous inquiétez pas


    • cevennevive cevennevive 9 mars 10:35

      Bonjour C’est Nabum,

      Bien votre texte.

      Pour avoir lu et relu « psychanalyse des contes de fées » de Bruno Bettelheim durant mes études, j’ai, une fois mère, beaucoup conté, lu et fait lire à mes filles les contes de fées, en regardant et en étudiant leurs réactions.

      Aujourd’hui grand mère, malgré les smartphones ou tablettes, je m’efforce de faire pareil pour les petits enfants. Mais ce n’est pas gagné !!!

      Dommage.

      Les conteurs des veillées donnaient aussi de magnifiques leçons de vie. Ils sont remplacés aujourd’hui par des « humoristes » qui me font rarement sourire.

      Vive la lecture ! Vive les contes et les conteurs.

      PS : je trouve le commentaire d’Etirév magnifique et si réaliste ! Merci à lui.


      • juluch juluch 9 mars 11:36

        Un nouvel évènement nabum ??

        Des détails au delà des mots sur le texte ??

        Bien écrit comme d’hab’ !!


        • L’appropiation n’est-elle pas d’essence masculine ? Le conte ayant cette faculté de n’exister que par la transmission. De nature féminine, le sexe du conteur n’a point d’importance. Anderson que l’on oublie souvent fut certainement le plus proche de ce ce coin enfoui dans l’arcane du souvenir et de l’affabulation. Le Rossignol et l’Empereur. Comme le décrit merveilleusement Etirev, la beauté est femme, la vérité, l’authenticité est humble, féminine, et ne se laisse pas emprisonner par ses geôliers. Extrait de Mélusine ou la Robe de Saphir : Le contact des mains étrangères et des objets est nuisible aux fluides personnels et désagrège insensiblement l’individu moral. C’est pourquoi, mes mains, comme le fil conducteur de l’électricité, se protègent d’une enveloppe de soie isolatrice. J’en varie la teinte selon le milieu. Dans mon Parc, mes mains se couvrent de tous les tons du disques, je porte des gants blancs la nuit, des gants couleur de chair à table ; ce matin, j’ai choisi des gants litières de vaches, car j’ai le souci de l’harmonie.

          Nabum, j’ai pris votre conte pour argent « content » et vous le rends parce que déjà il s’accroche à moi. 


          • C'est Nabum C’est Nabum 9 mars 17:16

            @Mélusine ou la Robe de Saphir.

            Pourtant ce sont toujours des femmes qui empruntent mes contes


          • Sergio Sergio 9 mars 17:28

            « ... J’ai besoin pour cela de vous sentir vibrer, de pénétrer au plus secret de vous. » « ... Je me donne, je m’abandonne ... »

            D’accord, mais on ne vous en demande pas tant, mais vous connaissant un peu, j’imagine un peu de provocation.

            Bonsoir Nabum


            • C'est Nabum C’est Nabum 9 mars 17:42

              @Sergio

              Vous imaginez bien


            • ZXSpect ZXSpect 9 mars 18:32

              C’est Nabum, une nouvelle fois dans cet article, profite d’Agoravox pour un publi-reportage gratos !
              .
              Allez, C’est Nabum, un petit geste pour soutenir ce media dont vous profitez bien !
              .

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