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Mai, juin, juillet

de Denis Guénoun mise en scène Christian Schiaretti avec Marcel Bozonnet, Béatrice Audry, Stéphane Bernard, Julie Guichard, Clémentine Verdier, Philippe Vincenot, impossible de les citer tous. À Villeurbanne au printemps 2015

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J'ai été déçu. J'ai trouvé ce spectacle, son texte, lisse, scolaire. Il ne nous emporte pas dans le souffle épique des événements qu'il nous raconte. Les scènes de foule sont jouées par des quasi foules. Bon. Bien. C'est un exploit d'avoir rassemblé tant de monde dans un spectacle. Ce n'est pas un caractère de théâtralité, en soi.

L'absence de certains noms est assez problématique. Barrault, Vilar, Malraux, le général De Gaulle sont présents avec leur nom. Ceux qui ne sont pas nommés, Planchon, Dasté, Jeanson, Mnouchkine... etc. et qui sont reconnaissables, devraient aussi porter leur part de responsabilité dans ces événements et ce qui en suivit, me semble-t-il. Les directeurs de théâtre sont nommés par le nom de leur territoire, comme des nobles de l'Ancien Régime. Ça ne travaille pas vraiment, on ne voit pas cette féodalité à l’œuvre, ni en pour ni en contre. Les personnages allégoriques (Mai, Juin, Juillet, la Poésie, la Révolution...) ne portent pas une forme nouvelle, inédite ou inouïe.

Pas plus que les « intrusions » de l'auteur, le metteur en scène qui viennent discourir sur leurs interrogations ne crée de réelle rupture, ni de pas de côté goûteux. Pas plus que le fait qu'ils soient joués par des femmes. L'auteure nous narre l'absence du Général pendant un jour. Il n'y a pas de révélation. Elle finit par « sur le plan dramaturgique, nous sommes au point exact de la bascule. Il faut se bouger. » On ne saurait mieux dire. La suite, ne déménage pas particulièrement : c'est la démission de Vilar de postes qu'il n'a pas encore, annoncée à la réunion des directeurs de théâtre. Manœuvre politicienne habile (j'appelle politicien ce que les hommes et les femmes de pouvoir font pour gagner le pouvoir ou pour s'y maintenir et qui n'engage ni leur action ni leurs valeurs). Vilar est un bon praticien de ce genre de choses : il fait baisser lentement, imperceptiblement la lumière au Cloître pour éteindre avec succès un débat ouvert à tous. C'est dit, cela passe au milieu de mille choses, sans prendre clairement sens. Villeurbanne (Roger Planchon) prépare la suite et cherche plus de pouvoir, ou une autre définition de son pouvoir, à un moment où ce dernier est en train de se redistribuer. « D'une façon ou d'une autre, les événements cesseront (…) Et au sortir de la crise, il faudra présenter nos propositions. » Il cherche cette place plus haute avec l'accord corporatiste du collectif. Ce sont des choses énormes, qui nous font, qui nous font encore et qui passe au milieu de tant de choses. Le débat animation-création avec Jeanson... Ces directeurs ne sont pas caractérisés comme des personnages, ils parlent tous pareil, ils parlent comme des livres, ils philosophent à plusieurs voix sur une même philosophie. Pas de vrais conflits. Pas d'empoignades... Deux moments parlent prosaïquement de corps, de la présence physique des corps, le passage sur le vin rosé et le passage que la page 3 qui a disparu un court moment, paniquant non pas un directeur, mais un ouvrier syndicaliste.

Le récit s'écoule comme en ligne droite... Il n'est pas dérangé, ni dévié, ni transporté, ni magnifié par les éléments formels de « rupture ». Je n'ai pas perçu la singularité du regard sur la période. Trop de choses. Trop allusives. « On ne chante pas la révolution comme l'opérette. » dit un directeur. Certes !

Qu'est-ce que cela veut dire ? De quoi ça parle vraiment ? Où est la fête théâtrale pour re-présenter la fête soixantehuitarde ? (l'aspect fête est dite quelquefois mais pas jouée).

Je trouve le dialogue entre la Poésie et la Révolution à la fin, superfétatoire ; même s'il contient la « morale » de l'histoire, la sagesse qui est censé donner sens à l'ensemble, la philosophie du spectacle : la Révolution échoue par manque de femmes. Air du temps. C'est une thèse en soi. Comme serait une thèse, antérieure, le fait que l'on agit seulement quand on agit publiquement et à vue.

Denis Guénoun le dit presque lui-même dans le corps du texte, quand La Poésie dit à l'auteur(e) : « C'est vrai que tu as fait des efforts pour ta petite, face à Vilar, là, dans les rues. Mais ça sent le forcé. »

J'ai écouté à la maison Jean Vilar l'auteur et le metteur en scène parler de leur travail, des antécédents du spectacle. Ils m'avaient donné envie d'y aller en urgence. Je suis déçu. J'avais cru voir une pièce sur deux grands du théâtre de 68 qui se faisaient assassiner, sans rien comprendre, par les discours de la jeunesse, alors qu'ils n'étaient pas du même bord politique, qu'ils ne faisaient pas le même théâtre. Ils se faisaient mettre dans le même panier. Du passé, faisons table rase... Tout le monde voyait cette injonction possible, ceux qui le voulaient et ceux qui ne le voulaient pas. Vilar et Barrault étaient ce passé. L'agression venait sur eux sans qu'ils ne l'aient vu venir, sans qu'ils puissent s'y opposer, ni répondre. Barrault atterré, envahi et Vilar fuyant, attendant que cela passe ; Planchon chef des directeurs qui prépare son heure (l'a-t-il eu vraiment ?). J'avais ressenti dans cette parole de Christian Schiaretti et Denis Guénoun quelque chose comme une tendresse pour ces hommes qui n'avaient pas démérité et qui se voyaient rejeté par ceux-là même pour qui ils avaient travaillé.

Je suis déçu. J'ai vu un spectacle agréable, bien fait, un peu longuet, une information mal assumée, pas aboutie, pour gens connaissant l'affaire et des dérives théâtrales, des inventions formelles qui ne bousculent rien.


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