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Marxisme, christianisme et crise européenne

À l’heure où notre Europe connaît une crise sans précédent, on ne parle pas assez de la résurgence des partis d’extrême gauche et des partis écologistes qui, apparemment, ne souffrent pas de la même critique médiatique que d’autres partis traditionnels plus modérés mais très dérangeants.

Force est de constater que le cœur de la majorité de nos intellectuels européens est à gauche pour des raisons de filiation idéologique avec la révolution de Mai’68, par mode et par peur de l’opinion d’une partie de la population qu’ils mithridatisent depuis des décennies, accusant la finance à laquelle ils ont eux-mêmes livré leurs Etats d’être la cause de leurs propres erreurs d’adultes responsables.

À la crise actuelle, on ne répond que par l’austérité qui est un poison mortel, réduisant le pouvoir d’achat des ménages et donc la consommation : ceci plombe la croissance et par conséquent aggrave les déficits. Hors de question d’alléger la fiscalité des entreprises et des personnes physiques afin d’engendrer une saine relance (ce que s’apprêtent à faire nos cousins américains). Non ! Afin de rester en cohérence avec le dogme de l’anticapitalisme, on souhaite renforcer encore les pouvoirs de l’Etat. Force de l’Etat défaillant qui serait le salut de sa propre faillite… Habile tour de passe-passe donnant l’occasion de restreindre les libertés privées et d’obtenir l’effet inverse recherché, en écrasant un peu plus ceux qui produisent de la richesse, travailleurs de toutes catégories y compris, sans compter bon nombre d’entrepreneurs faisant leurs valises afin de payer leurs impôts sous des cieux fiscaux plus cléments.

La crise des subprimes qui aurait, d’après certains, engendré cette situation, souligne un fait plus douloureux encore : il s’agit probablement du premier séisme financier qui mette en exergue la fin d’une civilisation. La solution à cette crise est tout d’abord philosophique et métaphysique. Le jour où la sève pleine d’expérience et de jeunesse de la grande tradition philosophique et religieuse qui a pétri notre occident judéo-chrétien durant 20 siècles pourra à nouveau irriguer le grand corps malade de la vieille Europe, alors, on pourra concevoir une croissance équilibrée respectant à la fois la production de richesse et le soin aux personnes en détresse.

Hélas, il semblerait que la solution du marxisme et de l’Etat tout-puissant (vieux remède de cheval dont l’application a créé les catastrophes que nous avons connues au XXème siècle) soit de nouveau à la mode. Ce qui ne nous étonne point, car les pontifes de ces doctrines matérialistes ont eu pour berceau la révolution de la fin des années 60, révolution de Mai’68 qui, au demeurant, n’a pu éclore qu’à la faveur d’une croissance économique solide engendrée par les Trente Glorieuses ! Paradoxe infernal que de voir les fils du capitalisme tirer parti de la croissance engendrée par leurs pères en vue d’instaurer un régime anti-libéral.

Si l’on essaie d’élever le débat et que l’on regarde de loin la situation dans laquelle notre continent s’embourbe, on constate que c’est parce que l’on donne la priorité et la primauté au facteur économique comme facteur explicatif de toute l’Histoire. Or, cette idée fait partie du lot d’idées communément reçues de nos jours, bien souvent même parmi ceux qui se croient opposés au marxisme. Or ce mode explicatif non seulement ne va pas de soi, mais est loin d’être une évidence si l’on se réfère à la pensée de Max Weber, pour qui la pluralité des éléments explicatifs est une donnée première. La réduction de la crise procède d’une simplification intellectuelle douteuse.

Citons Jacques Maritain dans son livre « Le Docteur Angélique », p. 15 aux éditions Desclée de Brouwer : « Les explications historiques inspirées de Marx ou de Sorel, par là même qu’elles considèrent la causalité matérielle effectivement en jeu dans les choses humaines, peuvent à la rigueur rendre compte du succès ou de l’insuccès d’une philosophie dans un certain milieu social : elles ne peuvent rien dire du formel de cette philosophie. »

En effet, tous les marxistes léninistes font, à l’unisson, leur « profession de foi » : toute la superstructure de la société s’explique par sa base. C’est un dogme qu’on ne saurait remettre en doute chez eux sans être taxé « d’idéaliste réactionnaire » ou pis encore de réformiste. Seulement, au moment d’appliquer ce prestigieux principe, ils se divisent en deux courants forts différents :

- D’une part ceux qui jouent le jeu jusqu’au bout et qui prétendent que la théorie aristotélicienne de la puissance et de l’acte, de la matière et de la forme, n’est qu’un décalque, une projection idéologique de l’esclavage antique ; que la conceptualisation de Saint Thomas d’Aquin dans sa théorie du Ciel n’est qu’une copie et une traduction sublimée de la hiérarchie féodale. Avec pour objectif de la maintenir en place et par là d’asservir les classes populaires. Nous répondrons à cette école inspirée de Boukharine que ce sont les mêmes qui font peser l’austérité sur les classes populaires en 2012 : écraser le peuple sous de multiples charges pour mieux le défendre ! De telles pitreries intellectuelles sont rejetées par une certaine élite de gauche qui reste coincée dans ses anciens réflexes de logique de caste. Ceux-ci insistent tant et tant sur la consistance de la notion de hiérarchie sociale et de superstructure qu’on se demande ce qu’il reste de spécifiquement marxiste dans leurs analyses assez intéressantes par ailleurs.

- D’autre part, pour ce qui est de la Religion, la chose est encore plus manifeste, et c’est bien normal car elle est un phénomène communautaire. La gauche dure, comme celle de Messieurs Besancenot et Mélenchon, de Madame Laguiller et de bien d’autres encore, considère la Religion comme une idéologie, en donnant à ce mot le sens le plus péjoratif. D’après ces hommes et femmes politiques, la Religion serait même la seule idéologie qui ne contienne rien de positifs malgré les acrobaties tactiques de certains virtuoses de la « main tendue » ou les positions de plus en plus en rupture avec le marxisme d’une majorité des membres du Parti Socialiste, le fait est massif, patent et sans appel : le religieux doit fuir l’espace public afin de ne pas exercer son action délétère de maintien des classes.

À l’heure où la finance islamique est en pleine croissance et où le principe de subsidiarité économique prôné par les pères chrétiens de l’Europe n’est que trop oublié, une telle attitude ne se comprend que trop bien.

C’est qu’il y a, en effet, une incompatibilité totale et absolue entre les principes du marxisme et ceux du christianisme, qui est à la source de notre culture et qui a fait son lit dans le double héritage gréco-romain qui prépara les esprits à l’accueillir (la rationalité grecque et le droit de Rome).

Pour le chrétien et, en général, pour l’homme religieux, le monde matériel existe indubitablement mais il est l’œuvre d’une intelligence infinie appelée Dieu. Donc, pour les croyants, la réalité suprême n’est pas la matière, mais Dieu et le monde spirituel, beaucoup plus riche et dense ontologiquement que le monde matériel. Qui pense et sent autrement n’est ni chrétien, ni même religieux, tout court. Or, pour le socialo-marxisme, le summum de l’aliénation mystifiante, c’est d’admettre autre chose que le monde de la matière !

 Pour le chrétien, il ne faut surtout pas se désintéresser de la vie des hommes ici-bas : c’est un devoir grave que de combattre l’injustice avec énergie, et de venir surtout au secours des personnes nécessiteuses. Mais enfin, notre fin ultime, en tant que chrétiens, n’est pas dans un grand soir de richesses et d’arrêt de l’Histoire et d’abolition de toute différence entre les hommes, ce qui est impossible en vertu même de la nature des choses. Et dans ses épîtres, Saint Paul nous rappelle que nous sommes ici des nomades et que ce monde passe. Platon ne disait pas autre chose en exaltant le mythe de la caverne au Vème siècle avant Jésus-Christ.

Ceci nous conduit enfin à l’examen des moyens.

Pour le chrétien, il y a des actes intrinsèquement bons et d’autres intrinsèquement mauvais, et personne ne peut rien y changer car l’ontologie est immuable en métaphysique chrétienne. Le processus dialectique inventé par les grecs et magnifié par Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique sert à éclairer une réalité immuable en révélant de manière explicite des contenus implicites. Point de révolution ni de modification substantielle dans le savoir, mais approfondissement continu et émerveillement devant la complexité du même.

Pour le marxiste, l’idée même d’immutabilité du réel dans sa substance est une invention bourgeoise et réactionnaire, tout autant que la vie à proprement parler religieuse. Dès lors, pourquoi un penseur inspiré par Karl Marx s’astreindrait-il, lorsqu’il lutte contre ses ennemis, à un code éthique mystifiant, fabriqué par la « classe bourgeoise » ? Lénine a eu là-dessus des formules d’une aveuglante clarté : « est bon ce qui sert la cause de la Révolution, est mauvais ce qui l’entrave. » Terminé ! On n’ose tirer les conclusions.

Permettez-moi de citer, a contrario, le Cardinal Cardin lorsqu’il nous dit : « La mode, par définition, c’est ce qui se démode. » Citons l’encyclique Divini Redemptoris du pape Pie XI en son paragraphe 32 : « Dans cette même Encyclique, Nous avons montré que les moyens de sauver le monde actuel de la ruine dans laquelle le libéralisme amoral nous a plongés, ne consistent ni dans la lutte des classes ni dans la terreur, beaucoup moins encore dans l'abus autocratique du pouvoir de l'Etat, mais dans l'instauration d'un ordre économique inspiré par la justice sociale et les sentiments de la charité chrétienne. Nous avons montré comment une saine prospérité doit se baser sur les vrais principes d'un corporatisme sain qui respecte la hiérarchie sociale nécessaire, et comment toutes les corporations doivent s'organiser dans une harmonieuse unité, en s'inspirant du bien commun de la société. La mission principale et la plus authentique du pouvoir civil est précisément de promouvoir efficacement cette harmonie et la coordination de toutes les forces sociales. »

Je vous renvoie également au numéro spécial 111 de la revue Itinéraires publiée en mars 1967, et à l’ouvrage très intéressant de Monsieur Van Coillie, « J’ai subi le lavage de cerveau », aux éditions Desclée de Brouwer.

Tant par ses racines philosophiques que par ses applications pratiques, le marxisme et ses dérivés sont incompatibles avec la religion et la culture chrétiennes. Et il faut se méfier de l’interpénétration entre la sphère chrétienne et la famille des penseurs issus du marxisme. J’en veux pour preuve les ravages destructeurs que toutes les églises chrétiennes ont connus du fait des pionniers les plus zélés d’un néo-christianisme de tendance marxiste. N’oublions pas que ce sont les mêmes qui déclarent ne se soucier en aucune manière de la personne du Christ et de sa véritable nature : ils superposent au Christ historique un Christ imaginaire qui convient à leurs théorie (voire les théories de la mort de Dieu, qui serait mort en Jésus-Christ sur la Croix), le seul vrai Dieu étant la masse humaine en voie d’auto-divinisation, etc.

On sent là la parenté entre les théories de Teillard de Chardin (condamné par le Cardinal Ottaviani) et la dialectique et les idéologies du progrès continu défendues par nos chers penseurs de gauche extrême.

Il nous reste à conclure sur le plan théorique. Je me contenterai simplement de citer Jacques Maritain dans son livre publié aux éditions Desclée de Brouwer « Quatre essais sur l’esprit dans sa condition charnelle  », chap. 4, p. 225 : « Ce que je voudrais poser ici, c’est le procédé typique du matérialisme dialectique. Ce procédé consiste, non pas à reconnaître seulement l’importance de l’histoire, mais à se servir de l’histoire d’une chose pour escamoter la nature de cette chose et expliquer ainsi la chose en la remplaçant par son histoire. L’histoire de la poésie présuppose la poésie. Allez-vous étudier la poésie et vous demander en quoi elle consiste ? Pas du tout. Si vous êtes initié aux secrets de la dialectique, vous allez raconter comment la poésie se développe dans l’histoire, grâce à une série de contradictions internes, oppositions et synthèses successives, tel état de la poésie engendrant tel autre état par auto-négation, le romantisme sortant du classicisme, et la poésie prolétarienne sortant de la psychologie bourgeoise qui, en se niant, se dépasse, etc. »

Cet extrait de Maritain nous paraît d’une très grande portée. En effet, le marxisme substitue à la question objective « qu’est-ce que ? » la question « qui ? et pourquoi ? ». Il s’agit là d’un renversement total de la philosophie héritée des Grecs, philosophie qui croit à la nature des choses et aux définitions rigoureuses. Les penseurs inspirés par Karl Marx, bien au contraire, ont en commun un historicisme et un psychologisme subjectif qui altère la grande tradition philosophique : citons Nietzsche, Freud, Engels, Brentano, Husserl, Merleau-Ponty, Sartre, Camus, Vattimo, Bruaire, etc.

Ceci explique que, malgré des contrastes assez importants, l’influence de tous ces penseurs et de leurs disciples actuels (exemple : Monsieur Onfray) se concentre pour constituer une sorte de fond accepté par la majorité et cultivé par les mass media comme une norme non-écrite, une sorte de réflexe conditionné qui contribue à ruiner l’intelligence de notre civilisation à bout de souffle. Le lecteur m’excusera pour la sévérité de mes propos, mais ceux-ci sont à peine excessifs eu égard à la perte des référents culturels dont l’Occident postchrétien est victime. Ce n’est pas Pascal Bruckner qui me contredira à ce propos.

Stéphane Bleus

www.stephanebleus.org


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7 réactions à cet article    


  • Scual 23 mars 2012 15:51

    Je vous conseille de lire « Nous on peut ! » le livre de jacques Généreux.


    • Pyrathome Pyrathome 23 mars 2012 18:13

      Ce n’est pas Pascal Bruckner qui me contredira à ce propos.

      Ce sont vos références cet ostrogoth ?
      Alors on tire la chasse vite fait......


      • hacheii 24 mars 2012 07:25

        La gauche est anti démocratique, fasciste, elle veut priver tout le monde de liberté et pour cela elle compte utiliser les moyens de l’Etat, en baratinant sur les inégalités sociales elle veut appauvrir tout le monde, afin que tout le monde soit dépendant des allocations de l’Etat ;
        Ce n’est pas difficile a comprendre, pas d’argent = pas libre ;
        Donc la gauche doit obligatoirement réduire tous les Français à la pauvreté, après avoir pompé tout l’argent par les impôts c’est l’Etat qui décide qui va recevoir ses récompenses financières en fonction de l’obéissance à l’idéologie, ça marche déjà de cette façon dans l’éducation nationale et les médias FranceTV.
         C’est l’Etat qui décide, antant dire des fonctionnaires.


        • Nanar M Nanar M 24 mars 2012 08:43

          hacheiii t’es à chier !


        • hacheii 24 mars 2012 07:26

          Article trop long, on décroche rapidement


          • Massaliote 24 mars 2012 07:56

            Ceux qui dénoncent régulièrement la « peste brune » veulent faire régner leur choléra. Le chiffre des 100 millions de morts de la gangrène rouge est dépassé depuis longtemps.


            • Soi Même 25 mars 2012 23:27

              La seul lecture qui est valable dans votre cas est de lire les 15 premières lignes du prologue de Saint Jean.

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