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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Maurice Genevoix : la LOIRE dans le sang

Maurice Genevoix : la LOIRE dans le sang

 

Rémi des Rauches

 

 

Il s’appelait Rémi était fils de tonnelier et tonnelier lui-même. Un artisan qui comme le veut la tradition aime le travail bien fait, respecte son ouvrage tout comme le client. Son père lui avait enseigné à la fois son savoir-faire et cette conscience professionnelle qui honore l’ouvrier à défaut de l’enrichir. Plus encore, le bonhomme lui avait appris la Loire pour laquelle, comme bien des gens du Val d’Or, il éprouvait une passion dévorante.

 

On ne pouvait d’ailleurs mieux dire puisque la rivière dévora le vieux en 1846, lors de la grande crue. Il s’était porté au secours des paysans du Val, prisonniers des eaux dans leurs fermes isolées. Le bachot avait chaviré, le corps n’avait pas été retrouvé. Rémi avait trouvé dans le vieux père Jude, un père de substitution et un homme capable de lui céder d’autres secrets de Loire.

Le père Jude vivait à l’écart du monde dans une cabane de bois toute branlante construite à proximité du Rio. Il aimait discuter avec le gamin, l’accompagner à la pêche, lui évoquer leur passion commune. Rémi était passé maître à la pêche au coup, prenant de beaux chevesnes à la sauterelle.

 

Cette année là, neuf ans après la mort du père, il se mit en commerce avec les frères Baroulet, des pêcheurs professionnels. La saison de la pêche au saumon allait débuter, quatre à cinq mois d’une longue traque du poisson, guidée par un filet de barrage pour venir déclencher les sonnettes du grande carrelet. Un travail hivernal rude, au milieu de l’eau en une période où il n’est guère de tonneau en commande. Il fut embauché pour 12 pistoles.

Rémi aimait cette vie aventureuse. Il aimait tout particulièrement allait à terre chercher du lait et des œufs auprès de la belle Bertille des Cormiers. Cela n’échappa pas à l’un des Baroulet qui avait lui aussi des vues sur la charmante demoiselle. La jalousie se mit en travers de l’équipage, Rémi était aux ordres, il n’avait plus la possibilité de retrouver la gardienne des vaches.

 

La Loire se mêla de la rivalité des deux garçons. Elle se mit à gronder comme une bête sauvage, à monter pareillement à ce qu’elle avait fait dix ans auparavant. Il fallut mettre à l’abri le barrage et la toue, se préserver de la grande crue que le tocsin des églises en amont annonçait. Oubliées les querelles, l’heure était à la sauvegarde du matériel.

Soudain, alors qu’il n’y avait plus d’alarme pour les biens des pêcheurs, un cri retentit dans le pays : « La Loire fait brèche ! » Rémi n’eut qu’une idée en tête : « Où est Bertille ? A-t-elle eu le temps de s’ensauver ? » Le père Jude vint le retrouver exprimant lui aussi son inquiétude et se proposant en dépit de son âge vénérable de l’accompagner sur les flots tumultueux.

 

Ils s’emparèrent d’un bachot contre l’avis de son propriétaire, ça va de soi et au péril de leur vie se lancèrent dans ce bouillon furieux. Une lanterne brillait au loin dans ce Val totalement submergé. Ceux de la ferme des Cormiers n’avaient pas eu le temps de fuir, ils étaient prisonniers des eaux. Au péril de leurs vies, les deux sauveteurs parvinrent jusqu’à eux. Rémi venait de sauver sa Bertille.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner que ces deux-là vont se marier. La vie pourtant ne va pas être un chemin semé de roses. La crue et le terrible hiver qui suivit firent les récoltes de vin particulièrement mauvaises. Point besoin de tonneaux neufs dans pareilles circonstances. Le tonnelier ne gagnait plus de quoi entretenir le jeune couple.

 

Il leur fallut se résoudre à quitter Châteauneuf pour aller réparer de vieux fûts destinés aux vinaigreries. Un travail peu exaltant certes mais la naissance d’un enfant, un garçon prénommé Désiré vaut bien ce sacrifice. Mais la grande ville pousse Rémi à la nostalgie. Il part retrouver son vieil ami, le père Jude. Les années avaient passé, le pauvre bougre avait perdu la vue, était devenu le paria de la contrée. Accusé de tous les maux et du pire de tous : la sorcellerie, il vivait en proscrit.

Revoir Rémi lui redonna un peu de baume au cœur.

 

La vie reprit son cour. Rémi retourna à son ouvrage mais dans ses veines, coulait à jamais la Loire de son pays. Il lui fallait y revenir…

Maurice Genevoix va faire son entrée au Panthéon. C’est avec lui la Loire qui est ainsi honorée. Je vous invite à vous plonger sans plus tarder dans ce merveilleux roman que des esprits éclairés qualifieront de régionaliste. L’avis de ceux-là ne nous intéresse guère, nous qui avons de la vase de Loire et du sable collés à nos basques. Laissons-les faire de jolis discours devant les caméras et emparons-nous d’un livre de Maurice, c’est la seule manière honnête qui soit de rendre hommage à un auteur. Le reste n’est que balivernes de citadins.

 

Ligériennement sien.

 

Illustrations de Maurice Genevoix

Pour retrouver ses textes de LOIRE

 

 

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10 réactions à cet article    



    • C'est Nabum C’est Nabum 11 novembre 18:07

      @juluch

      J’honore ici l’écrivain de LOIRE
      Le combattant a toute la natin derrière lui 


    • hans-de-lunéville 11 novembre 17:23

      Je préférerais Henry Barbusse


      • hans-de-lunéville 11 novembre 17:45

        @hans-de-lunéville
        sinon pas mal de rescapés du « chaudron infernal » ont produit des écrits remarquables comme Teilhard de Chardin Tolkien


      • C'est Nabum C’est Nabum 11 novembre 18:09

        @hans-de-lunéville

        Si je ne m’abuse, Henry Barbuse est lui aussi allé au Feu 


      • hans-de-lunéville 11 novembre 18:27

        @hans-de-lunéville
        à fond ou au fond même


      • Décroissant 11 novembre 17:49

        Merci pour ce précieux rappel.

        Ce n’est pas le moindre paradoxe qu’un écrivain qui a tant célébré la nature et la vie provinciale, celle des « gens de rien », se voit porter au panthéon par le laudateur de la ridiculissime « start-up nation ». Une récupération de plus en forme de trahison. Célébrer la rhétorique guerrière lorsque l’on est incapable d’organiser l’intendance minimale en cas d’épidémie, comment dire...


        • C'est Nabum C’est Nabum 11 novembre 18:09

          @Décroissant

          Pour moi c’est insupportable
          D’où ce travail qui n’est pas de mémoire mais de LOIRE 


        • mosel 11 novembre 18:15

          merci pour ce bel hommage mon roman prefere est Raboliot


          • Octave Lebel Octave Lebel 11 novembre 20:24

            Merci pour cette évocation de Genevoix qui nous immerge tous sens sollicités dans cette terre et toutes les formes de vie qu’elle porte. Magnifiques aquarelles, j’ignorais ce talent qui se hisse à la hauteur d’un Hokusaï.

            J’apprécie beaucoup aussi le retour d’un livre comme « Ceux de 14 » où après une longue parenthèse de célébration du militarisme et du sacrifice se trouvent remis à leur niveau d ’humanité nos soldats et en creux les responsabilités terrifiantes des classes dirigeantes et belligérantes.

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